Cannes 2026 : Her Private Hell, l’antre de la bêtise

Nouveau long-métrage de Nicolas Winding Refn depuis The Neon Demon, Her Private Hell était l’un des événements attendus du festival de Cannes 2026. Le résultat, présenté hors compétition dans une séance de minuit, est une déception totale : film prétentieux, visuellement creux et profondément misogyne, il confirme la longue dégringolade d’un cinéaste définitivement perdu dans son propre miroir.

Le festival cachait un blockbuster dans la compétition avec Hope, mais hors compétition, personne ne pouvait anticiper qu’un film aussi malaimable oserait se présenter aussi frontalement. Après la trilogie Pusher, qui avait imposé son audace visuelle et narrative, puis Drive, qui avait fait de lui un faiseur d’images léchées, adulé par le public et la presse, Nicolas Winding Refn a entamé une lente et inexorable descente aux enfers hollywoodiens. Et toujours pas de signe de parachute dans Her Private Hell. C’est au contraire la confirmation d’une chute libre, une bouse cosmique livrée avec la prétention d’un artiste convaincu de son génie, dans un univers à la fois futuriste, onirique et prétendument spirituel, dont la bêtise n’a d’égale que la suffisance.

L’art du vide viriliste

Dix ans sans tourner de long métrage, et Refn revient l’air de rien avec une proposition aussi douteuse que détestable. On reconnaît immédiatement l’homme de la publicité, car la maîtrise formelle est là, convenable, efficace à ce format promotionnel. Sauf qu’ici, on ne vend pas de produit, ou plutôt si, on en vend un seul : un désir viriliste emballé dans du cuir et du néon. Sophie Thatcher, Kristine Frøseth et Havana Rose Liu servent autant de décor que les espaces faussement luxueux qu’elles traversent avec un désintérêt total. Elles ne sont là que pour satisfaire le regard voyeuriste d’un cinéaste qui les rend complices d’une misogynie ambiante, sans que jamais le film ne semble en avoir conscience, ce qui est précisément le problème. Alors de quoi parle Her Private Hell, au fond ? On pourrait croire à une représentation de la psyché de personnages gravitant autour de Johnny Thunders, playboy revêtu de cuir et aux intentions démoniaques. Il est une figure paternelle et celle du mal. Mais il n’y a pas d’histoire à proprement parler. On suit essentiellement Elle, qui cherche à s’émanciper de Johnny en « Enfer » et à résoudre un conflit avec sa belle-mère Dominique, du même âge qu’elle, dans une scène d’étouffement érotico-morbide à l’aide d’une culotte souillée. Cela résume à elle seule le niveau de provocation du film : gratuite, vide, et fière de l’être. Les dialogues sont sans cohérence et la narration est sans cap, si bien qu’on finit par craquer et rire jaune devant cet ovni aussi indigeste que l’était Megalopolis de Francis Ford Coppola. On traverse des décors de néo-Tokyo envahis d’une épaisse brume numérique, où chaque plan est renforcé par des effets numériques poussés à un tel niveau de lissage qu’on pourrait les confondre avec des images générées par intelligence artificielle.

En parallèle de cette pittoresque vie de famille qui lorgne aussi vers Star Trek dans un élan burlesque assumé, le soldat américain, Private K, erre dans les ruelles nimbées de néon à la recherche de sa fille. Si Only God Forgives était imparfait dans ce qu’il racontait, si lent et si stylisé qu’il en devenait éprouvant, il possédait au moins une beauté plastique indéniable. Rien ne sauve Her Private Hell. Les deux récits finissent bien par se croiser, mais la mise en scène demeure un obstacle constant au visionnage, avec pour seul objectif d’exciter la rétine, surtout celle des hommes, au mépris absolu de ses personnages féminins.

Her Private Hell n’a même pas la décence d’être un nanar que l’on savoure avec le recul plaisant du film de série Z. Il est simplement gênant, profondément misogyne, et vain. Certainement le pire film de cette édition du festival, et sans doute de toute la carrière de son réalisateur. Dix ans d’absence pour en arriver là… Refn ne s’est pas réinventé, il s’est autoparodié.

Ce film est présenté en Hors Compétition au Festival de Cannes 2026.

Her Private Hell – bande-annonce

Her Private Hell – fiche technique

Réalisation : Nicolas Winding Refn
Scénario : Esti Giordani, Nicolas Winding Refn
Interprètes : Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth
Photographie : Magnus Jønck
Musique : Pino Donaggio
Producteur : Nicolas Winding Refn
Production déléguée : Lene Borglum, Christina Erritzøe, Takuma Takasaki, Kimberly Willming
Sociétés de production : Neon, byNWR
Pays de production : États-Unis, Danemark
Société de distribution : The Jokers Films
Durée : 1h49
Genre : Thriller

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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