Ce 1er juillet, Carlotta Films propose une nouvelle sortie en salles de ce classique du cinéma japonais. Suite de quatre histoires horrifiques teintée d’onirisme et de folklore, ce film ambitieux de Masaki Kobayashi est une splendeur visuelle (particulièrement dans cette restauration 4K) qui assume son irréalisme et sa théâtralité. Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, Kwaïdan n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.
Kwaïdan adapte plusieurs récits de Lafcadio Hearn, un auteur gréco-irlandais et grand voyageur qui se rendit au Japon en 1890, épousa une Japonaise et se vit accorder la citoyenneté de ce pays où il vécut jusqu’à sa mort en 1904. Deux des quatre histoires de fantômes issues du folklore traditionnel japonais sont adaptées de son recueil Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, dont les récits avaient été rapportés de différentes régions du pays ou traduits de textes anciens.
Le film, quant à lui, est né d’une envie commune d’adapter les œuvres de Hearn. Celle du producteur Shigeru Wakatsuki, président de la société de production indépendante Ninjin Club et qui ne craignait pas les projets risqués (il financera plus tard L’Empire de la passion), et celle de son protégé Masaki Kobayashi, dont Wakatsuki a financé la trilogie La Condition de l’homme (1959-1961) et L’Héritage (1962). Malgré l’enthousiasme partagé, ce projet difficile à mettre en œuvre reste bloqué pendant près d’une décennie avant d’être enfin mis en route par la Toho. Le pari financier est colossal : le film, d’une durée de 3h, nécessite une mise en scène complexe, des décors de studio gigantesques (construits dans un ancien hangar d’avions), de nombreux costumes, des effets spéciaux. Le budget conséquent explosera en cours de tournage, et Kobayashi aurait vendu sa maison pour terminer ce film qui, à l’époque, sera l’un des plus coûteux de l’histoire du cinéma japonais. Malgré un triomphe critique (résultant notamment en une nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère et l’obtention du Prix spécial du jury du Festival de Cannes), Kwaïdan est un échec commercial majeur, causant la faillite du Ninjin Club peu après sa sortie. Jugé trop long pour être exploité en salles, il est raccourci, le deuxième conte (La Femme des neiges) étant même supprimé de la version initialement diffusée. L’une des œuvres les plus raffinées du cinéma nippon est donc né d’un quasi-désastre financier !
Kwaïdan est donc un recueil de quatre contes « horrifiques », ce mot n’étant pas à interpréter dans le sens de « violent », tant l’onirisme et le surnaturel dominent. Les quatre segments sont de durées inégales, Hoïchi sans oreilles dominant avec plus d’un tiers du métrage tandis que Dans une tasse de thé culmine à 20-25 minutes. Si l’on peut s’étonner que Kobayashi se soit aventuré dans un genre qui lui était alors inconnu, le film lui-même porte indéniablement sa marque. Le cinéaste ne cherche aucunement à effrayer le spectateur, le surnaturel y étant contemplatif et les fantômes étant la manifestation de vérités morales, de regrets ou d’un châtiment. Le rythme extrêmement lent, la gestuelle souvent codée et les silences prolongés créent une expérience proche du rêve ou de la cérémonie religieuse. Les thèmes de la morale personnelle, de la culpabilité et de la résistance à l’oppression, chers au cœur de Kobayashi et véritable signature de son cinéma, sont au cœur de chaque conte. Enfin, Kobayashi assume l’artificialité de ce film tourné entièrement en studio : les cieux sont peints comme une estampe colorée, les décors théâtraux sont manifestement faux, et les éclairages irréels. Penchant nettement vers l’expressionnisme et l’art pictural nippon plutôt que le cinéma naturaliste, Kobayashi ne cherche pas à représenter un monde, mais un état mental. Mètre étalon du raffinement nippon, le film est aussi d’une splendeur esthétique inouïe. Un véritable ravissement pour les yeux, auquel la restauration 4K et l’expérience en salle donnent forcément une dimension encore supérieure…
Il faut souligner l’importance de Masaki Kobayashi, un cinéaste trop souvent oublié, dans l’histoire du cinéma japonais. Son statut de grand maître ne fait pourtant pas débat, et il nous a laissé de nombreuses œuvres inoubliables, aussi bien dans le film de guerre (le monument La Condition de l’homme, quasiment indépassable !), le drame (La Rivière noire, L’Héritage), le documentaire (Le Procès de Tokyo, consacré aux criminels de guerre japonais de la Seconde Guerre mondiale), ou encore le jidai-geki (Hara-kiri, autre chef-d’œuvre ; Rébellion). Ce cinéaste humaniste, contestataire et radical, très marqué par la guerre (il fut mobilisé, envoyé en Mandchourie puis détenu après le conflit), n’a jamais cessé de dénoncer dans ses films les mécanismes de domination, tout en développant une mise en scène parmi les plus élégantes et les plus ambitieuses de l’après-guerre. Si Kurosawa est le grand dramaturge du Japon moderne, Kobayashi en est peut-être la conscience morale.
Si, dans la filmographie exigeante du maître japonais, la plupart des œuvres sont également divertissantes voire spectaculaires, reconnaissons que Kwaïdan est la plus difficile d’accès pour le public actuel – et occidental. La durée, le rythme et le climat cérémonieux peuvent tester la patience du cinéphile, et les quatre contes présentés sont fortement imprégnés d’histoire et de folklore japonais. Un exemple parmi d’autres : l’histoire du moine aveugle Hoïchi ne se comprend que si l’on connaît la tradition médiévale japonaise des musiciens ambulants aveugles qui déclamaient des sagas héroïques en s’accompagnant de leur biwa (un luth). L’histoire qui est sans cesse exigée de Hoïchi, et qui encadre l’ensemble du conte, est la bataille navale de Dan-no-ura qui, en 1185, marque la conclusion de la guerre de Gempei entre les clans Minamoto et Taira (« Heike », nom employé dans le film, étant la lecture chinoise de ce dernier). Les autres contes font tous référence à des éléments du folklore et de la culture japonais, qu’il s’agisse de figures, de lieux ou de codes sociaux. S’il n’est évidemment pas nécessaire d’avoir une connaissance encyclopédique de tous ces éléments pour profiter du raffinement esthétique de ce film, il n’empêche que celui-ci s’adresse à un public « averti ». Spectateurs amoureux du Japon et de son cinéma, n’hésitez pas à (re)découvrir ce chef-d’œuvre. Pour les autres, Kwaïdan n’est certainement pas la porte d’accès la plus aisée menant à ces trésors de l’humanité.
Synopsis : Quatre histoires de fantômes issues du folklore japonais.
Kwaïdan : bande-annonce
Kwaïdan : fiche technique
Titre original : Kaidan
Réalisateur : Masaki Kobayashi
Scénario : Yoko Mizuki (partiellement d’après Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges de Lafcadio Hearn, 1904)
Photographie : Yoshio Miyajima
Montage : Hisashi Sagara
Musique : Tōru Takemitsu
Producteur : Shigeru Wakatsuki
Société de production : Ninjin Club
Durée : 183 min
Genre : Horreur/Fantastique/Anthologie
Date de sortie : 28 juillet 1965
Date de ressortie : 1er juillet 2026
Japon – 1964