Cannes 2024 : Megalopolis, la tête dans les nuages

Pièce maîtresse du Nouvel Hollywood, Francis Ford Coppola s’est forgé une notoriété similaire aux parrains de sa célèbre trilogie. 45 ans après le sacre d’Apocalypse Now sur la Croisette, au terme du deuxième jour de la compétition, le cinéaste italien redécore la cité New-yorkaise afin d’y établir une dystopie hallucinée et hallucinante, Megalopolis. Le visage de l’Amérique aura rarement été détourné avec une telle complexité que ses ambitions finissent par trahir la pertinence du fourre-tout thématique qu’il nous donne à ingérer.

Synopsis : Megalopolis est une épopée romaine dans une Amérique moderne imaginaire en pleine décadence. La ville de New Rome doit absolument changer, ce qui crée un conflit majeur entre César Catilina, artiste de génie ayant le pouvoir d’arrêter le temps, et le maire archi-conservateur Franklyn Cicero. Le premier rêve d’un avenir utopique idéal alors que le second reste très attaché à un statu quo régressif protecteur de la cupidité, des privilèges et des milices privées.

Après avoir déserté les salles pendant treize ans, le réalisateur de Conversation secrète renverse les codes esthétiques qu’on lui associerait d’entrée de jeu. Au sommet de ce qui s’apparente au Chrysler Building, un homme contemple « New Rome » avec l’intime conviction qu’il est temps de la faire évoluer. Cet homme, c’est César Catilina (Adam Driver) un architecte qui défie le temps, en promettant un avenir radieux aux habitants des lieux, qu’importe leur classe sociale. Suite à quoi, le portrait de la Rome antique se dessine à vue d’œil, car la caméra traverse la ville par l’intermédiaire de monuments historiques, avec des citations de dirigeants aux couronnes de lauriers qui servent de fil rouge. Chacune d’entre elles questionne le poids du pouvoir et rappelle les obligations d’un leader pour que paix et prospérité règnent pour l’éternité.

No time to dream

La direction artistique et les costumes, qui assument l’aspect kitsch mettent également l’accent sur ce passé, auxquels les protagonistes semblent s’accrocher. C’est en tout cas le point de vue de Cicéron, campé par un Giancarlo Esposito qui a troqué sa veste de parrain d’un réseau mafieux dans Breaking Bad avec celle du maire conservateur de cette cité utopique, dont la restauration immobilière est source de conflit. Sans argument et désolidarisé de sa propre fille (Nathalie Emmanuel) qui s’est prise d’affection pour César, un avatar du cinéaste lui-même, il constate avec amertume que son emprise sur les citoyens lui échappe. La famille est une thématique importante pour Coppola et ce dernier n’hésite donc pas à dérouler un arbre généalogique où les neveux d’Hamilton Crassus III (John Voight), César et Clodio (Shia LaBeouf) se disputent son héritage. Crassus représente la banque qui permettrait de financer les projets de ces derniers, mais il faudra également compter sur d’autres obstacles pour éviter tout scandale, échapper aux assassinats commandités et ne pas succomber à la folie des grandeurs. L’une des plus persistantes reste la perversité, car ce sont parfois les femmes fatales qui règnent dans l’ombre et dans les foyers des hommes de pouvoir. Le tout est de savoir qui aura le dernier mot dans ce récit, tantôt onirique, tantôt machiavélique.

Si toute l’intrigue semble destinée à une vision un peu décalée et décalquée sur la société romaine, l’emballage constitue le centre de tous les débats. Coppola ne renonce pas non plus à l’atmosphère des années 60 pour investir le genre du polar par endroits. Cependant, lorsqu’il transpose la psychose de ses personnages, qu’il décline par bien des effets de style, il surcharge l’écran et rend son immersion sensorielle indigeste. De même, les voix off se multiplient sans que l’on ait un point d’ancrage précis. Nous naviguons à vue dans ce mauvais rêve, où l’absurdité domine, jusqu’à ce que l’on franchisse littéralement le quatrième mur pour compenser le manque d’interactivité avec cette œuvre, difforme et chimérique. Twixt (2011) contenait déjà les prémices de son lâcher-prise et de son envie de conjuguer la poésie visuelle à ses fables sur une humanité qui chute avec ses valeurs, mais force est de constater que la magie ne prend pas et que la tension n’y est plus.

Dévoilé comme le projet le plus ambitieux du cinéaste, Megalopolis est l’aboutissement de 40 ans d’écriture et de gestation. Ainsi, le film fourmille d’idées tout le long de l’épopée qu’il conte, mais manque de les traiter avec profondeur. Il n’est donc pas surprenant (et pas si regrettable), de constater que Francis Ford Coppola s’est considérablement éloigné de la force de l’âge. S’il semble toutefois assez lucide pour jouer avec des effets de style déroutant. Son utilisation du split screen, sursignifiant la décadence de cet univers alternatif où les différentes valeurs immorales sont fragmentées, est d’une maîtrise renversante mais peu d’autres tentatives peuvent se vanter de bénéficier d’une telle efficacité. Ni les personnages secondaires, ni l’existence du « megalon », sorte de deus ex machina qui est amené à remplacer le béton ou les tissus humains endommagés, ne peuvent justifier la déchéance d’un grand artisan du 7e art, en pleine chute libre.

Finalement, qu’il s’agisse de César l’architecte du futur ou de Coppola, le film retombe sur ses pattes après avoir défié les lois de la gravité. Chacun ne peut vivre que dans ses rêves, effaçant ainsi la réalité au profit de l’utopie. En témoigne la dernière séquence, qui constitue à la fois une lettre ouverte et une mise en garde consacrée à l’espoir. L’avenir, c’est le mouvement. C’est le propre de l’évolution humaine, bien que le concept de création soit indissociable de la destruction et de la transgression.

Megalopolis est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Francis Ford COPPOLA
Année de production : 2023
Pays : États-Unis
Durée : 2h18

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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