Rétrospective Coppola : Conversation Secrète, en écoute avec soi même

Alors que le Festival Lumière de Lyon met à l’honneur Francis Ford Coppola, attardons-nous un instant sur Conversation Secrète, œuvre méconnue mais essentielle dans laquelle il s’affirme comme un véritable auteur de cinéma.

Synopsis : Harry Caul est un professionnel de l’écoute. Il enregistre des conversations sur contrat, froidement, sans jamais s’impliquer. Cette obsession a des conséquences sur sa vie privée, il se montre distant jusqu’à la paranoïa avec ses collègues, et même son amie. Seul l’intéresse le travail bien fait. Mais les choses changent lorsqu’en espionnant un couple pour le compte d’un homme d’affaires, Harry suspecte qu’un crime pourrait être commis.

De la même manière que Harry Caul, le personnage central du film, s’égare en interprétant mal une conversation entendue, nous nous trompons bien souvent quant aux intentions supposées de Francis Ford Coppola avec Conversation Secrète. Il serait réducteur, en effet, de le voir comme un simple thriller d’espionnage ou comme un geste purement politique. Si sa sortie coïncide avec le scandale du Watergate, ses origines sont bien plus anciennes (l’ébauche du scénario date de 1967, grandement influencé par Blow-Up) et surtout bien plus personnelles. 

Voir ou écouter de manière omnipotente, s’immiscer dans l’intime grâce à la technique et avoir droit de vie ou de mort sur ses propres personnages, telles sont les interrogations qu’un cinéaste porte sur sa propre pratique, telle est la crise de conscience de l’homme qui se prend pour l’égal d’un dieu. Une nouvelle fois, c’est vers le titre original qu’il faut se tourner pour bien appréhender le film : The Conversation, c’est LA conversation qui existe entre l’artiste et son éthique, entre l’homme et sa conscience. 

Un propos, d’ailleurs, que la première séquence va mettre en images avec une aisance folle. Tout commence par un plan d’ensemble sur Union Square, à San Francisco, avant que le zoom de la caméra et la précision des différents micros nous propulsent au cœur d’un échange entre un homme et une femme. La même attention sera portée ensuite à Harry Caul, puisque nous allons passer d’une vue d’ensemble de ce qu’il est (le technicien obsessionnel, le metteur en scène donnant sans cesse ses directives) à une intrusion progressive dans son intimité : la réalité entraperçue (la conversation du couple) va devenir celle d’Harry, c’est–à–dire celle issue de son propre cerveau. Les mots ou paroles entendus vont avant tout révéler ses propres failles, angoisses, ou tout simplement sa propre humanité.  

“I don’t know anything about human nature. I don’t know anything about curiosity.” Une humanité qu’il semble renier de lui-même, dès le début du film, en produisant machinalement du geste et non de l’affect, en étant préoccupé par la perfection technique et non par le sort réservé à ses congénères. Coppola, d’ailleurs, le voyait comme une sorte d’ersatz du Loup des steppes d’Herman Hesse : un être solitaire et taciturne qui, paradoxalement, se retrouve toujours au contact avec l’intimité même d’autrui. Tout le challenge, pour lui, sera de ne jamais franchir cette limite invisible qui le sépare des autres ou de sa propre nature… 

Une nature humaine qui ne sera pas facile à observer tant notre individu s’échine à la dissimuler, à la cacher, à la taire jusqu’à la rendre inaudible : il multiplie les barrières protectrices (long imperméable, vitres teintées, rideaux, volets…), il rompt constamment les moyens de communication (porte multi-verrouillée, absence de téléphone personnel…), etc. L’intelligence du film sera d’égrener les indices révélant sa personnalité sans se montrer insistant, usant notamment d’un symbolisme pour le moins judicieux (voir le remarquable plan unissant le grillage et le lit).  

Seulement, ces stratagèmes seront tous inefficaces car, forcément, le naturel revient toujours au galop. Le point de bascule prendra la forme d’une phrase a priori anodine qui sera lourde de sens : “And now, there he is, half-dead on a park bench and where is his mother or his father or his uncles now?” L’homme à moitié mort évoque Harry de manière évidente, et la répétition de cette phrase sera autant de coup porté à l’encontre de son indifférence de façade : les verrous sautent, un par un. Notre personnage ne sera plus le même, le récit non plus.  

La grande réussite de Coppola tient d’ailleurs dans ce fait précis, en faisant basculer son film dans quelque chose de beaucoup plus cérébral ou onirique, en épousant sensiblement la vision aliénée d’Harry Caul. Les codes du film noir et du film d’espionnage vont ainsi être distordus, déformés, afin de servir un récit qui sera avant tout métaphysique : on enquête sur la mort programmée de sa propre humanité (“I’m not afraid of death but I am afraid of murder”), on met sur écoute sa propre intériorité.  

On notera, à cet effet, la subtilité dont fait preuve la mise en scène pour nous convier à l’intérieur de la boîte crânienne d’Harry, mettant en image ses cauchemars les plus profonds ou sa nature refoulée. À plusieurs reprises, par exemple, la caméra va associer Harry avec un immeuble en déconstruction, annonçant ainsi la mise à nu de son intimité. On va progressivement en percevoir les contours, en devenant l’oreille indiscrète qui vole ses confessions (les fautes dont il s’accable dans le confessionnal, les peines de cœur enregistrées par le micro de son rival…). Mais plus que ses paroles, c’est le “son” de sa folie qui va mettre au jour son âme tourmentée : les bribes de la conversation enregistrée, répétées à l’infini, finissent par faire écho à son passé ou à son enfance ; la récurrence du solo de piano de David Shire , entêtant et hypnotique, évoque aussi bien sa profonde solitude que sa conscience envahie par l’obsession. Indéniablement, le travail sonore compte pour beaucoup dans la réussite du film, tout comme la prestation presque muette mais terriblement expressive de Gene Hackman. 

Seulement, à l’instar de son model désigné, le Blow-Up d’Antonioni, The Conversation est aussi et surtout un film sur le cinéma : le son se substituant cette fois à l’image pour aborder la relation qu’un cinéaste peut avoir avec son art. Dès les premières minutes, d’ailleurs, Coppola multiplie les correspondances évidentes entre le travail de Harry et le sien : mise en place du décor, direction des “acteurs”, matériel d’espionnage qui évoque celui utilisé au cinéma (les bobines sonores, par exemple, rappellent fortement la pellicule cinématographique). Mais en même temps, de façon plus insidieuse cette fois-ci, il établit aussi un parallèle entre ce travail et l’action divine : la caméra, qui ouvre le film, descend des cieux pour aller vers les hommes ; le matériel technique (caméra, micro…) donne l’illusion d’avoir un regard omnipotent sur le commun des mortels…  

The Conversation, ainsi, peut se voir comme le dialogue qui s’établit entre l’artiste et son éthique, lorsque le sens des réalités s’étiole et que la “folie” fait croire à l’homme qu’il peut être l’égal d’un dieu. Ou autrement dit, à travers ce film, on sent poindre ce que sera la prochaine œuvre du cinéaste : Apocalypse Now , ou le cadre guerrier ne sera qu’un prétexte pour explorer la folie et les tourments de l’homme. À travers le personnage d’Harry Call, Coppola met en place ce qui deviendra une figure récurrente de son cinéma, à savoir celle de l’homme déchu. Harry, en effet, après avoir été esclave de son outil, s’est égaré en pensant être un dieu. Mais il n’a pas pu empêcher le meurtre, il s’est fourvoyé dans l’erreur : son pouvoir voyeuriste n’est pas divin mais ridicule ! Ridicule comme lui lorsqu’il découvre la vérité, lorsqu’il saccage son royaume fantoche et brise ses idoles. À la fin, il ne reste qu’un homme, seul avec lui-même, s’agrippant à son saxophone pour ne pas sombrer définitivement. 

Conversation Secrète : Bande-Annonce

Conversation Secrète : Fiche Technique

Titre : Conversation Secrète
Réalisation et scénario : Francis Ford Coppola
Musique : David Shire
Photographie : Bill Butler et Haskell Wexler
Montage : Richard Chew et Walter Murch
Décors : Dean Tavoularis
Production : Francis Ford Coppola, Fred Roos et Mona Skager
Société de production : Paramount Pictures (USA), Cinema International Corporation (France)
Genre : espionnage, thriller
Durée : 109 minutes
Date de sortie : juin 1974  (France)

États-Unis – 1974

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