Soudain : soudain l’aurore, Hamagushi et l’humanité absolue

Soudain n’est pas un film sur la maladie, mais sur ce qui transcende la maladie : l’amitié, la parole, le soin comme acte politique. En adaptant la correspondance bouleversante de deux chercheuses japonaises, Ryûsuke Hamaguchi – Oscar du meilleur film international pour Drive My Car – signe un chef-d’œuvre de trois heures quinze où la beauté devient l’ultime rempart contre le nihilisme. Virginie Efira et Tao Okamoto, récompensées à Cannes, portent une œuvre qui répond : faire de la vérité et de la bonté des sœurs dans la beauté.

Soudain est un chef-d’œuvre. Manifestation sensible de l’absolu – celui d’une humanité réconciliée. Ryûsuke Hamaguchi donne à voir, par le cinéma, ce que Hegel appelait le génie : l’absolu qui descend sur terre ! Dans une lettre de 1796, le philosophe écrivait : « Je suis maintenant convaincu que l’acte le plus élevé de la Raison, celui par lequel elle embrasse toutes les idées, est un acte esthétique, et que la vérité et la bonté ne deviennent sœurs que dans la beauté. » C’est précisément à cet acte esthétique que nous assistons.

À l’intérieur de la relation

Le film puise sa force dans une matière littéraire authentique : l’échange épistolaire entre la philosophe Makiko Miyano, atteinte d’un cancer du sein métastatique, et l’anthropologue médicale Maho Isono. Elles échangent dix longues lettres autour de la maladie et de la dégradation soudaine de l’état de santé. Elles ne se sont jamais rencontrées physiquement. La gageure du film est de faire exister physiquement et sensitivement la rencontre, d’être entièrement à l’intérieur de la relation. Que ce soit celle entre les deux femmes, ou la relation entre les soignants et les malades, entre la nature et la mise en scène, entre le soin, le théâtre, la vie et le jeu, circulation incessante, volatile et douce, intense et impressionniste entre les êtres, le vivant et la création.

Hamaguchi installe un naturalisme de la présence pure, d’une finesse et d’une acuité d’écriture remarquables. Marie-Lou, directrice d’un EHPAD humaniste, tente d’y introduire une pratique de soin (l’Humanitude) des malades d’Alzheimer fondée sur l’écoute, le regard, la parole, le toucher, la verticalité, et surtout sur la prise en compte ininterrompue de la dignité de la personne. Dans cet EHPAD nommé « Le Jardin de la vie », l’essentiel est de comprendre que le malade d’Alzheimer demeure toujours une personne : un sujet humain irremplaçable, doué, même dans son appauvrissement, sa sénilité et ses troubles cognitifs, d’une force vitale intacte. La résistance du malade elle-même doit être accueillie dans l’élément de la vie – comme un souffle que l’on accompagne au plus près de sa sensibilité. Hamaguchi prend acte de cette révolution dans la manière de penser le soin. Et il en applique le renversement à son propre geste de cinéaste : le montage et l’écriture deviennent ici un acte esthétique et humaniste total.

L’empathie comme acte de mise en scène

Tout advient avec le soin de ce que l’humain a de plus infime et de plus irréductible : l’attention, la patience, le geste, l’empathie comme acte pur de mise en scène. Les actrices sont à la hauteur de cette esthétique de la bonté – jamais mièvre, toujours adressée, fragile, ancrée dans les douleurs de la vie, dans leur travail, leur endurance calme. Comme le dit Virginie Efira, prix d’interprétation à Cannes avec l’actrice japonaise Tao Okamoto, la préparation d’Hamaguchi permet de faire entrer le personnage dans le corps et d’accéder à une simplicité, à un autre état de sensibilité.

Filmer la parole

L’écriture d’Hamaguchi possède cet art splendide du chœur narratif autant que de la lettre adressée. Il faut voir les personnages, tour à tour, prendre la parole séparément au milieu des autres pour dire le corps qui souffre, pour répondre, pour tenter un courage. Il faut voir ces scènes de mise en mouvement des patients du « Jardin de la vie », dans des ateliers de mise en corps, de mise en vie : juste être – se toucher les pieds, se les masser. Et même si l’un d’eux s’échappe, tombe ou crie, un autre du chœur – souffrant, patient ou soignant – ira le soutenir. Jamais le retenir. Toujours le porter à vivre ce qu’il essaie de vivre. Même si c’est douloureux.

Enfin, l’incroyable talent de Soudain est de nous faire assister, pendant plus de trois heures, à un film tourné en français par un metteur en scène japonais. Rien que ce défi tient de la gageure impossible. Et c’est bien l’un des leitmotivs du film : rendre l’impossible possible. Faire du vivant avec la douleur. Faire de la douceur avec l’incompréhension. Traiter le monde capitaliste et son temps brûlé, perdu, comme un temps retrouvé – soudain, au hasard d’une pièce de théâtre, au hasard d’un regard, d’une rencontre transformée en amitié profonde, en conversations infinies.

Àlire également notre critique du festival de Cannes 2026.

Soudain – fiche technique

Titre original : All of a Sudden
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, d’après le livre Soudain, je me sens mal de Maoko Miyano et Maho Isono
Interprètes : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki
Photographie : Alan Guichaoua
Décors : Mila Preli
Costumes : Caroline Spieth
Montage : Azusa Yamazaki
Musique : Samuel Andreyev
Producteurs : David Gauquié, Julien Deris, Jean-Luc Ormières, Renan Artukmac, Hiroko Matsuda, Kosuke Oshida, Yuji Sadai, Bettina Brokemper et Joseph Rouschop
Sociétés de production : Cinefrance Studios, Office Shirous, Bitters End, Heimatfilm, Tarantula
Pays de production : France, Japon, Allemagne, Belgique
Société de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 3h16
Genre : Drame
Date de sortie : 12 août 2026

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