Cannes 2026 : Soudain, l’art de coexister

Avec Soudain, Ryūsuke Hamaguchi investit pour la première fois la langue française et un EHPAD de banlieue parisienne pour y déposer ce qui l’a toujours obsédé : la manière dont les humains tentent de se rapprocher, malgré la maladie, malgré le système et malgré la mort qui rôde en silence. Une belle surprise, exigeante et tendre à la fois, même si elle met parfois à l’épreuve la patience du spectateur sur ses 3h15.

Le projet n’avait rien d’évident. Hamaguchi s’appropriait une correspondance réelle, celle d’une philosophe mourante et d’une anthropologue, pour en tirer une fiction transposée dans un univers qui n’était pas le sien et dans une langue qu’il apprenait à peine. Et pourtant, Soudain porte la marque d’un cinéaste qui ne s’égare pas. Ses personnages sont regardés avec la même nuance, la même dignité et la même empathie exceptionnelle que dans chacun de ses films précédents.

Marie-Lou, directrice d’EHPAD en banlieue parisienne, et Mari, metteuse en scène japonaise en lutte contre un cancer, se découvrent par hasard et vont apprendre l’une de l’autre, notamment autour des méthodologies de soin, autour de la langue de l’autre, autour de la mort imminente que le film refuse d’urgentifier. Il y a une fatalité diffuse dans ce drame, une façon de laisser la menace s’installer sans la brandir. Hamaguchi choisit le rythme du quotidien plutôt que le crescendo du deuil, et cette décision, aussi risquée soit-elle, est celle qui donne au film sa vérité la plus profonde.

La langue de l’autre

Soudain est aussi très bavard. Les grandes tirades philosophiques, les monologues sur le capitalisme et l’épuisement au travail (mieux traité que dans Sanguine), les échanges bilingues qui sont parfois schématiques, mais tout de même stimulants. Tout cela est parfaitement assumé, car c’est aussi le sel du cinéma d’Hamaguchi depuis Senses jusqu’à Drive My Car, en passant par Le mal n’existe pas, ce pari que la parole, quand elle est filmée avec assez d’attention, finit par se transformer en quelque chose de plus suspendu, de presque physique. Et ici, plus que dans ses films précédents, la communication n’est plus simplement verbale, elle est sensorielle, tactile et incarnée dans un EHPAD où le geste de soin est aussi un geste de présence. Le massage de pied revient comme un symbole fort, peut-être un peu trop répété aussi, mais il raconte quelque chose d’essentiel sur ce que le film appelle l’humanitude : un concept philosophique et gérontologique basé sur l’empathie, que le scénario n’arrive pas toujours à rendre évident.

Ce qui fascine toujours autant, en revanche, c’est la manière dont le réalisateur filme les corps, le contact humain dans sa spontanéité fragile, et la vitesse réelle du quotidien. Ces échanges, sans coupure au montage, donnent une fluidité et une vérité dans le rapport aux personnes. La longue conversation nocturne sur les quais de la Bibliothèque François Mitterrand, ce ping-pong verbal en français et en japonais entre Marie-Lou et Mari, est à ce titre la plus belle scène du film. Deux femmes aux cultures différentes mais aux bagages intellectuels et politiques similaires, qui apprennent à exister l’une pour l’autre et dans la langue de l’autre. Virginie Efira et Tao Okamoto y livrent une performance d’une justesse impressionnante, portant le film dans ses instants les plus aériens avec une sincérité qui mérite d’être saluée dans une compétition cannoise assez disparate pour le moment.

Soudain aurait certainement pu parvenir au même endroit en moins de trois heures, et il lui manque parfois cette petite lueur indéfinissable qui fait que les films d’Hamaguchi sont enivrants et mémorables. Cette sidération finale qu’on attend de lui et qui n’arrive pas tout à fait, à cause d’une dernière heure qui a tendance à se répéter et qui tombe un peu dans le conventionnel. Mais quand il oublie sa thèse et habite simplement ses personnages, quand la caméra nous rend complice des échanges intimes, le film touche à quelque chose de profondément poétique à travers ces deux femmes et sur la difficulté d’exister et de mourir dans un monde qui va trop vite pour prendre le temps de vraiment s’écouter. Ce maître de la narration n’a pas encore dit son dernier mot.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Soudain – fiche technique

Titre original : All of a Sudden
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, d’après le livre Soudain, je me sens mal de Maoko Miyano et Maho Isono
Interprètes : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki
Photographie : Alan Guichaoua
Décors : Mila Preli
Costumes : Caroline Spieth
Montage : Azusa Yamazaki
Musique : Samuel Andreyev
Producteurs : David Gauquié, Julien Deris, Jean-Luc Ormières, Renan Artukmac, Hiroko Matsuda, Kosuke Oshida, Yuji Sadai, Bettina Brokemper et Joseph Rouschop
Sociétés de production : Cinefrance Studios, Office Shirous, Bitters End, Heimatfilm, Tarantula
Pays de production : France, Japon, Allemagne, Belgique
Société de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 3h16
Genre : Drame
Date de sortie : 12 août 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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