Le mal n’existe pas : l’ordre de la nature

Note des lecteurs0 Note
4

Après Drive My Car et Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi expérimente dans Le mal n’existe pas, Grand Prix à la Mostra de Venise 2023, un retour à la nature musical et contemplatif. Sous l’inspiration de la compositrice Eiko Ishibashi, il propose un drame écologique et poétique, où les hommes vivent, se cherchent et se révèlent sous la silhouette majestueuse des arbres éternels. 

Une bouffée d’oxygène au cœur des forêts japonaises, c’est ce que nous offre Le mal n’existe pas, comme une respiration dans l’œuvre, déjà dense, de son réalisateur. Car le film ne ressemble à aucun long-métrage de Ryusuke Hamaguchi, et que l’on plonge ou non dans son récit relativement lent, rythmé par des scènes du quotidien, ses images n’ont pas fini d’occuper notre esprit. 

Takumi, homme à tout faire, et sa fille Hana, vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Ils mènent une existence simple, paisible et proche de la nature, au milieu des arbres et des animaux sauvages. Cependant, le projet de construction d’un camping dans le parc naturel voisin sème le trouble chez les résidents, tout en menaçant le fragile équilibre écologique du site.

Bons sauvages, mauvais profits

Dès les premiers plans, Rysuke Hamaguchi prend le temps de poser le cadre, serein et harmonieux, du village de Mizubiki. Une forêt dense dont les arbres immenses, filmés en travelling ou en contre-plongée, semblent toucher le ciel. Un homme coupe du bois, prélève de l’eau de source. Une enfant vagabonde près d’un lac. Sur les notes pacifiques d’Eiko Ishibashi se dévoile une vie douce, naturelle, idyllique, un îlot de paix où le mal n’a aucune prise. Cette introduction lente, non dialoguée, expose une relation singulière entre l’Homme et la nature, comme un retour aux sources où le bon sauvage, conscient de son environnement, respecte et défend la pureté de son milieu.

Takumi apprend ainsi à sa fille à reconnaître les arbres selon leurs écorces, un enseignement naturel tout aussi essentiel, si ce n’est plus, que la classe de primaire, pour ce père entretenant un lien fusionnel avec la forêt. Car c’est la nature qui fait vivre les rares résidents. L’eau de source les abreuve et sert à la préparation des udon. Le bois fournit la chaleur. Les feuilles sauvages de wasabi épicent la cuisine du restaurant local. Les plumes de faisan sont ramassées, collectionnées et étudiées. Ce parfait microcosme voit son équilibre menacé lorsqu’un projet de glamping, concept touristique issu de la contraction des mots glamour et camping, plane comme une ombre inquiétante et insidieuse au-dessus du village. 

Le mal n’existe pas bascule donc lors d’une banale réunion d’information organisée par deux promoteurs, Takahashi et Mayuzumi. Venus présenter les avantages du programme pour l’attractivité de la région, les interlocuteurs perdent rapidement pied face à la crainte et à la colère des habitants. Lorsque la discussion s’anime autour du lieu d’installation de la fosse septique, trop proche du puits, et de la nécessité d’une surveillance permanente du site, Takahashi et Mayuzumi comprennent qu’ils ne connaissent rien à l’environnement réel du projet. Progressivement, le voile se déchire sur la recherche du profit maximal par un directeur mercantile, soucieux d’accélérer les travaux pour bénéficier d’une subvention Covid. Le maire du village lance alors un avertissement cinglant. Tous les changements réalisés en amont auront des impacts à traiter en aval. Autrement dit, l’Homme ramasse toujours ce qu’il sème, qu’il vive en harmonie avec la nature ou déséquilibre sa balance délicate.

Dans les pas du cerf sacré

Symboles de longévité et de prospérité, les cerfs japonais s’associent volontiers aux esprits protecteurs de la forêt. Élégants et proches de la nature, ils s’imposent comme des gardiens de l’équilibre naturel souvent bouleversé par l’Homme. Le Dieu-Cerf de Princesse Mononoké, capable de donner la vie et la mort, constitue une figure emblématique de cette représentation. Dans Le mal n’existe pas, le cerf n’est doté d’aucun pouvoir surnaturel mais il incarne tout autant cette idée de pureté et de préservation de la forêt. Pacifique, il n’attaque les hommes que lorsqu’il est chassé et touché par balle.

Or, le projet envisagé se situe précisément sur le trajet des cerfs, au risque de perturber l’ordre naturel. En empiétant ainsi sur le territoire des cerfs, c’est toute l’harmonie d’un écosystème qui se voit menacée. C’est pourquoi Tamuki s’y oppose farouchement. Appelé à devenir gardien du futur site, il est amené à définir son rôle au sein de ce futur environnement en proie au dérèglement. Dans les traces des cerfs qu’il cherche tant à protéger, Tamuki choisit le parti de la nature, idéal et impartial. 

Takahashi et Mayuzumi sont également confrontés à cette quête d’identité. Célibataires, isolés et professionnellement reconvertis, ils ne semblent pas encore avoir trouvé leur chemin. Au contact de la nature et de Tamuki, ils entrevoient un autre mode de vie, plus simple et dénué des artifices de leur existence bâtie sur des apparences et des applications de rencontre. Ils se montrent donc soucieux d’aider les habitants du village et de partager leur savoir.

Si le mal n’existe pas dans la nature, il s’insinue en l’Homme en corrompant lentement l’équilibre de son cadre de vie. Par ce film poétique conservant, à l’ombre des arbres, d’intrigantes zones d’interprétation, Ryusuke Hamaguchi nous fait réfléchir sur notre place dans le monde et notre rapport à l’environnement. Une œuvre au récit minimaliste mais d’une grande richesse philosophique. 

 Le mal n’existe pas – Bande-annonce

Le mal n’existe pas – Fiche technique

Réalisation : Ryusuke Hamaguchi
Scénario : Ryusuke Hamaguchi
Casting : Hitoshi Omika (Takumi), Ryo Nishikawa (Hana), Ayaka Shibutani (Mayuzumi), Ryuji Kosaka (Takahashi)…
Musique : Eiko Ishibashi
Photographie : Yoshio Kitagawa
Montage : Ryusuke Hamaguchi, Azusa Yamazaki
Producteur : Satoshi Takada
Société de distribution : Diaphana Distribution
Genre : drame
Durée : 1h46
Japon – Sortie France le 10 avril 2024

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.