Cannes 2026 : Chrysalis, les cicatrices de Saïgon

Entre mémoire et métamorphose, Chrysalis, le premier long-métrage de Jordan Robert Schulz tente d’exorciser l’enfance déchirée de l’artiste américano-vietnamien Daniel K. Winn dans le Saïgon des années 70. Un film délicat et sincère, mais qui manque de radicalité pour pleinement transcender son sujet.

La mémoire est souvent une matière insaisissable que le cinéma cherche à cristalliser avec une grande sensibilité. Loin des biopics sans vision ni sincérité, Chrysalis se démarque par la hantise assumée de l’artiste Daniel K. Winn pour son pays natal. On suit en flashback l’enfance de l’artiste, surnommé Cu Den (Nguyen Vu Uy Nhan), avec la volonté de se mettre à sa hauteur dans un récit qui laisse hors champ la guerre du Vietnam et les enjeux sociétaux du pays pour se concentrer sur ses émotions et sa trajectoire. Le réalisateur Jordan Robert Schulz — un technicien de l’image de formation, remarqué pour son court-métrage Ectropy — aborde là son premier long avec une touche spielbergienne bienvenue en ouverture : une course-poursuite burlesque, avant de basculer dans un portrait plus cru, mais toujours esquissé, de la vie à Saïgon.

Le film fait le choix de ne pas représenter durement les épreuves du jeune Daniel ni des citoyens d’une époque pourtant très violente. Ce qui n’est pas un souci en soi, car Chrysalis se veut avant tout une ode à la relation solaire entre Cu Den et sa grand-mère Ba Noi, interprétée par l’attachante Kieu Chinh. La photographie d’Alexander Bonelli s’aligne justement sur cette bienveillance avant de perdre en lumière et en couleurs. Cette affection passe par des instants du quotidien, comme la préparation d’un bánh cuốn, une comptine, un vélo offert en sacrifice. On pense également au film thaïlandais Comment devenir riche (grâce à ma grand-mère), dont la complicité entre petit-fils et grand-mère ne peut que bouleverser le spectateur. Ici, Chrysalis convoque cette même tendresse, mais sans vraiment en atteindre la puissance émotionnelle souhaitée, notamment à cause d’ellipses de plus en plus fréquentes qui occultent des scènes de respiration qu’on n’investit jamais totalement. Il y a pourtant beaucoup de délicatesse dans le passage forcé de Cu Den dans un orphelinat catholique, une douceur qui fait presque oublier l’horreur et les difficultés financières qui mettent les personnages dos au mur.

Un cocon d’encre et de papillons

Arraché à Ba Noi par un acte d’amour désintéressé, Cu Den se retrouve livré à lui-même dans un épisode central du film, constituant peut-être le cœur véritable du film. C’est là, dans l’isolement et les actes d’intimidation, qu’il trouve refuge dans le dessin : les visages de ceux qui ont exercé une influence positive sur lui, et des papillons. La distance qui le sépare de Ba Noi ne fait alors que renforcer ce lien filial, sublimé par le crayon. Comme l’insecte enfermé dans son cocon, l’enfant accumule en silence tout ce qui fera l’artiste. Ses œuvres d’adulte, traversées par un héritage culturel et émotionnel vietnamien, portent encore la trace de ce temps suspendu, et c’est sans doute ce que le film réussit le mieux à restituer.

Mais Chrysalis peine à tenir cette promesse sur la durée. La voix off de Winn annule parfois l’émotion au lieu de l’amplifier, et la musique d’Elia Cmiral verse dans un pathos un peu maladroit. La mise en scène, souvent flottante, ne trouve pas toujours l’éclat visuel que le récit appelait. La toute première séquence cauchemardesque est pourtant saisissante, avec un choc immédiat. La sincérité de Daniel K. Winn n’est pas en cause. Il a une histoire à raconter et un deuil à exorciser, et il y est parvenu en sa qualité de peintre et sculpteur. Mais l’adaptation de son mémoire devient par moments trop lourde à l’écran, avec une narration qui s’essouffle dans les ellipses. Et là où l’image devrait parler d’elle-même, le film choisit de trop commenter, affaiblissant ainsi son propre pouvoir évocateur.

Chrysalis questionne néanmoins avec honnêteté l’appartenance et la résilience chez les boat-people de la diaspora vietnamienne, et porte en lui quelque chose d’essentiel : la conviction que l’art peut transformer la douleur en beauté. Le papillon a bien fini par sortir de son cocon. Reste à Schulz, pour son prochain film, à trouver comment s’en emparer pleinement.

Ce film est présenté au Marché du Film au Festival de Cannes 2026.

Chrysalis – fiche technique

Réalisation : Jordan Robert Schulz
Scénario : Andrew Creme, basé sur le mémoire de Sir Daniel K. Winn « The Scarcity of Love »
Histoire : Sir Daniel K. Winn, Randall J. Slavin, J. Robert Schulz
Interprètes : Kieu Chinh, Nguyen Vu Uy Nhan, Daniel K. Winn
Photographie : Alexander Bonelli
Effets visuels : Jose L. Marin
Musique : Elia Cmiral
Producteurs : Tien Pham, David Hopwood
Production exécutive : Randall J. Slavin, Sir Daniel K. Winn
Coproduction : David Hopwood
Sociétés de production : WS Productions, Legend Artist Entertainment, SuperCine Entertainment
Pays de production : Vietnam, États-Unis
Durée : 2h03
Genre : Drame

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.