Civil War – L’art de passer à côté de son sujet sans pour autant rater son film

Après nous avoir mis l’eau à la bouche et fait trépigner d’impatience depuis l’annonce du sujet, la découverte de la première bande-annonce très impressionnante et en sachant que c’est le premier gros budget d’A24, il faut avouer qu’Alex Garland nous déçoit (un petit peu) avec son nouvel opus Civil War. Un film qui ne porte pas son nom si bien qu’on pourrait le croire. En effet, le principal reproche que l’on pourrait faire au film est de passer en partie à côté de son sujet éminemment politique, passionnant et surtout en plein dans l’actualité. Comme si Garland bottait en touche, effrayé par ce qu’il pouvait raconter. On parle en effet ici peu de guerre civile, qui devient un arrière-plan au final très opaque, mais on a droit à un excellent film sur le journalisme de guerre, haletant, profond et surtout doté d’un final explosif et impressionnant. On n’était pas venu pour ça, on est un peu frustré mais on n’y perd pas tant que ça au change…

Synopsis : Dans un futur proche où les États-Unis sont au bord de l’effondrement et où des journalistes embarqués courent pour raconter la plus grande histoire de leur vie : la fin de l’Amérique telle que nous la connaissons.

On pensait trouver avec Civil War le portrait d’États désunis où deux camps opposés (cristallisant probablement la fracture idéologique et politique du pays actuelle) qui se tirent la bourre et mettent le pays en état de siège. Au fil des différents outils promotionnels savamment orchestrés et nous donnant terriblement envie, on a compris que ce serait par le biais de journalistes qu’on s’immergerait dans cette guerre civile. Au final, le titre du film est vendeur mais ne représente qu’à moitié sa teneur réelle et principale. Car si Garland, au mieux frileux, au pire dépassé, passe un peu à côté de son film de guerre civile et de fracture du peuple ainsi que des considérations politiques afférentes, il nous propose un autre film en arrière-boutique. Donc pour le brulot pamphlétaire attendu, on repassera. Et même si on est quelque peu frustré, on n’y perd pas forcément au change car on obtient ici une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre, telle qu’on n’en avait pas vu depuis le magnifique Harrison’s Flowers d’Élie Chouraqui il y a vingt ans.

Après avoir été un scénariste réputé et recherché (La Plage par exemple), Alex Garland s’est tourné vers la mise en scène avec un trio gagnant de films de genre de très haute qualité. Il a débuté avec l’intéressant film de science-fiction Ex Machina sur l’intelligence artificielle, a enchaîné avec le très ambitieux, féministe et visuellement sublime film mêlant horreur et science-fiction Annihilation et nous a ensuite offert son film le plus clivant, le film d’horreur monstrueux dans tous les sens du terme et très métaphorique Men. Une claque. Souvent des œuvres en avance sur leur temps, on attendait donc pour son plus gros budget à ce jour – et le plus gros de la petite société indépendante qui monte A24 – un film tout aussi contemporain et surtout visionnaire. Ça l’est dans un sens mais on aurait aimé que ce soit plus clair, plus corrosif et surtout qu’on puisse se dire, au vu de l’actualité du pays, « ce genre de situation nous pend au nez ». Mais il manque des marqueurs et des points d’accroche politiques, sociaux, temporels et contextuels pour que ce soit plus probant et compréhensible.

Donc, malheureusement sur ce versant, il ne nous conquiert qu’à moitié. Probablement volontaire mais un peu lâche, le script souffre en effet de ce gros problème de contextualisation. Le récit n’avait pas besoin d’être si nébuleux concernant les tenants et les aboutissants de cette guerre puisqu’on sait qu’elle se déroule intra-muros aux USA. Les dialogues nous donnent des bribes d’informations sur deux États qui font sécession et s’allient (le Texas et la Californie…) et qu’un troisième prend le même pli (la Floride). On aurait aimé que Garland nous développe ce choix à la fois étrange et audacieux car il n’y a pas plus éloigné que les deux premiers États cités, sur les plans politiques et idéologiques. On aurait aimé aussi comprendre les raisons et motivations d’un Président visiblement autoritaire qu’on ne verra presque pas et ce qui pousse les citoyens à choisir un camp plutôt que l’autre. Se faire sa propre opinion sur certaines choses inexpliquées au cinéma peut être stimulant et adapté mais dans le cas de Civil War c’est fâcheux et un peu malhonnête. Comme si le cinéaste avait voulu nous rendre aussi impartiaux que ses protagonistes dans leur métier.

En revanche, on ne s’attendait pas à une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre et on l’a. Et le quatuor choisi pour incarner cette profession est un panel parfait et représentatif de ce métier, que ce soit par l’âge, les idéaux, la façon de voir le métier et les traits de caractère. Un spectre humain impeccable de cette profession complexe et passionnante. Cette équipe qui va vouloir rallier Washington pour interviewer le Président et tenter de prendre la photo du siècle nous convie à un road-movie à travers le pays peuplé de rencontres et de visions qui illustrent ladite guerre civile (mais toujours sans l’expliquer). Des images fortes et marquantes qui font irrémédiablement penser aux films apocalyptiques à base de zombies. Mais bien plus réalistes. La violence qui ressort au vu du contexte (on pense aussi un peu à la saga American Nightmare) est retranscrite de manière réaliste et juste. En soi, pas de censure mais pas non plus d’exagérations dans la violence ou les affrontements. Les scènes plus posées, représentées par des pauses sur le chemin, creusent admirablement les personnages et surtout leur profession. À ce titre, Civil War est réussi. Une scène très réussie et sous haute tension dominée par Jesse Plemmons montre bien l’état délétère et belliqueux dans lequel certains américains pourraient se vautrer.

Dans tous les cas, s’il y a peut-être des petits coups de mou niveau rythme entre l’entame brutale et très immersive et le final, on est captivé tout du long. Ledit final est peut-être le morceau le plus inattendu du film. On ne pensait pas que Garland serait aussi doué dans l’action et il nous livre une scène d’assaut de la Maison Blanche proprement scotchante. On est rivé sur notre siège et la maestria de la séquence est incroyable. La compétence technique et son intensité sont renversantes jusqu’à un dernier plan et une fin un peu abrupte mais lourde de sens. Alors, si au final on s’attendait quand même à autre chose et qu’on aurait préféré que ce soit plus poil à gratter et plus conforme à la proposition initiale on n’est pas pour autant face à un raté. Paradoxalement, Civil War est aussi étonnant que frustrant. Mais il demeure une proposition de cinéma à la pointe de l’actualité, peu commune, ambitieuse et tout de même qualitative tout en validant le fait que Garland devient de plus en plus un cinéaste qui compte.

Bande-annonce – Civil War

Fiche technique – Civil War

Réalisateur : Alex Garland.
Scénaristes : Alex Garland.
Production : A24.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kirsten Dunst, Cailee Spaeny, Wagner Moura, Stephen McKinley Henderson, …
Durée : 1h47.
Genres : Action – Guerre.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA.

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.