Jumpers : l’épine de la forêt

Pixar signe un film sur le courage de la révolte — et recule au moment de conclure. Jumpers est beau, drôle, inventif, porté par une animation somptueuse et un sens du gag qui fait mouche. Mais à force de brouiller ses convictions et de ménager son public, il finit par ressembler au compromis qu’il prétend dénoncer. Une fable écologique généreuse, esthétiquement irréprochable, et politiquement timorée.

À l’aube de la célébration des 40 ans des studios Pixar, Jumpers vient nous rappeler la schizophrénie qui se poursuit sous la tutelle de Disney, qui semble avoir mis l’émotion en retrait depuis des années déjà. On sentait le remous avec En Avant et Soul, dont les défauts se sont accentués avec Vice-versa 2, Elio et, dans une moindre mesure, ce 30e film du studio de Luxo Jr. Pour autant, Jumpers vaut mille fois mieux qu’une énième suite de Toy Story. Sans se positionner comme une œuvre introspective et contemplative à la hauteur de Wall-E, Coco ou Là-haut, il promet du rythme et des fous rires — et tient cette promesse avec une certaine autorité.

Les dents de la forêt

On est plongé sans détour dans une lutte de préservation de la nature, où l’explosivité de la jeune Mabel Tanaka garde un temps son spectateur à distance. Son hystérie est pourtant justifiée : une éco-anxiété de plus en plus familière, des mesures draconiennes sacrifiant la faune et la flore sur l’autel d’une rocade que le maire Jerry souhaite achever en vue de sa réélection. L’opposition semble d’abord limpide. Mais Jerry est précisément là pour la brouiller les pistes. Ni ogre ni cynique assumé, il est l’incarnation la plus troublante du capitalisme ordinaire — avenant, accommodant, presque sympathique, et néanmoins destructeur. Il ne détruit pas la forêt par malice, mais par pragmatisme carriériste, absorbé dans une mécanique qui le précède et le dépasse. C’est le visage banal du système. Et c’est, d’une certaine manière, bien plus inquiétant qu’un antagoniste franchement maléfique. Sauf que cette nuance finit par se retourner contre le film lui-même — on ne peut pas vraiment haïr Jerry, donc on ne peut pas vraiment se révolter avec Mabel.

Une nouvelle technologie lui permet pourtant d’entrer dans la peau d’un castor-robot et de rallier les animaux de la forêt contre les blocs de béton qui menacent leur clairière. Le castor, dont la place est cruciale dans l’écosystème, lui ouvre les portes du royaume de George — monarque animal dont la logique de pouvoir et de hiérarchie fait étrangement écho à celle de Jerry. Les deux mondes, humain et animal, sont finalement régis par les mêmes mécanismes de domination et d’intérêt : c’est l’une des idées les plus riches du film, un parallèle qui interroge la nécessité et les limites de toute révolte, quelle que soit l’espèce qui la mène. Belle promesse. Mais le bât blesse à plusieurs niveaux.

Quelque part entre Avatar et Mission : Impossible — et le film lui-même en est conscient, puisque la professeure de Mabel en fait la citation —, Jumpers s’amuse habilement à changer de point de vue et de masques pour ses personnages anthropomorphes, dont on tire toute la mignonnerie. C’est là un point fort que Daniel Chong, créateur de la série We Bare Bears, sublime grâce au soin esthétique dont Pixar a le secret. L’animation est somptueuse, le design des animaux-robots d’une inventivité réjouissante, et quelques idées visuelles renversent les codes avec un sens du gag inattendu — notamment autour d’un animal, qui n’est pas censé se déplacer dans les airs. L’effet de surprise est désarmant. Ces audaces, malheureusement, restent trop rares.

C’est là que la comparaison avec Le Robot Sauvage devient instructive. Les deux films partagent une même foi dans la coexistence entre nature et technologie, entre sauvage et construit. Mais là où DreamWorks posait sa caméra avec une lenteur contemplative sur l’appartenance et la maternité — laissant la nature parler par ses silences —, Jumpers court, s’agite, milite. L’un méditait, l’autre harangue. Et dans cette agitation permanente, quelque chose d’essentiel se perd : la capacité à émouvoir vraiment, à laisser une scène respirer assez longtemps pour qu’elle s’imprime.

Dévier n’est pas triompher

Car chaque segment du scénario de Jesse Andrews n’est pas traité de manière égale. Le film, très généreux en spectacle et en thématiques, s’éparpille jusqu’à la confusion. On aurait très bien pu renoncer à la piste du deuil chez l’héroïne, qui ajoute une ambiguïté jamais vraiment traitée. Au final, on ne sait pas si le combat de Mabel pour préserver la clairière relève de son éco-anxiété ou de son désir de protéger les souvenirs de sa grand-mère — et cette ambivalence, au lieu d’enrichir le propos, le brouille. Cet exemple est symptomatique de ce qui frustre dans sa dimension politique. D’une certaine manière, même dans Cars, Toy Story ou Migration, la cohabitation de tous les êtres vivants avec la nature irrigue le récit en sourdine. Jumpers souhaite aller plus loin : inculquer une forme de discipline, ou à défaut faire prendre conscience, de manière ludique, des enjeux écologiques qui sont aujourd’hui incontournables. Il en accentue le propos en sur-expliquant, mais à travers des détours interminables où l’humour sert souvent de diversion.

Comme son héroïne, le film ne mord pas là où il faut. Et ça vaut surtout pour son dénouement, totalement ahurissant, qui installe un profond malaise autour d’un compromis aussi naïf que politiquement discutable. On comprend l’intention : dire que le monde est complexe, que les solutions ne sont jamais nettes, que la nature elle-même fonctionne par compromis et contradictions. Mais en rendant tous ses antagonistes trop humains, trop compréhensibles, le film finit par neutraliser sa propre charge critique. Il dit en creux que le système est le problème, sans jamais oser en tirer les conséquences narratives. Cette fin barre ainsi la route à la valeur du militantisme, qui n’a pourtant rien de mauvais en soi. Cette fable écolo n’a donc rien d’exceptionnel à offrir de ce côté-là, et c’est regrettable.

Reste l’émotion — ou plutôt son absence. Argument principal d’un studio qui s’est toujours efforcé de ne pas infantiliser son public à outrance, elle est ici sacrifiée sur l’autel de la prudence. On a connu Pixar bien plus percutant : les versants lacrymaux d’En Avant ou la philosophie douce et brutale de Soul dépassaient ce que Jumpers propose. Le prologue sur la grand-mère disparue paraît forcé, redondant avec ce que Coco avait déjà accompli avec bien plus de grâce. À croire que toute l’identité de studio se repose ici un peu trop sur ses acquis pour pleinement convaincre.

Et c’est dommage, car il y avait là un terrain de jeu fertile pour taper à la fois sur la culture du capitalisme triomphant et sur la tronche des batraciens, ces mal-aimés de la forêt. Jumpers est un film généreux, souvent drôle, esthétiquement irréprochable — mais qui, à force de vouloir ménager tout le monde, finit par ne blesser personne.

Jumpers – bande-annonce

Jumpers – fiche technique

Titre original : Hoppers
Réalisation : Daniel Chong
Scénario : Jesse Andrews
Interprètes (voix originales) : Piper Curda, Bobby Moynihan, Jon Hamm, Meryl Streep, Dave Franco, Kathy Najimy
Interprètes (voix françaises) : Mallory Wanecque, Artus, Eilias Changuel, Frédérique Tirmont, Jean-Christophe Dollé, Annie Le Youdec
Photographie : Jeremy Lasky, Ian Megibben
Montage : Axel Geddes
Musique : Mark Mothersbaugh
Production : Nicole Paradis Grindle
Producteurs exécutifs : Pete Docter, Peter Soh, Kiri Hart
Société de production : Pixar Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h45
Genre : Animation, Aventure, Science-fiction, Comédie, Famille
Date de sortie : 4 mars 2026

Jumpers : l’épine de la forêt
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2.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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