Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

En compétition à Cannes 2026, L’Inconnue, le troisième film d’Arthur Harari, repose sur un pitch fascinant, un homme piégé dans le corps d’une femme, pour livrer une œuvre longuement attendue et rapidement décevante, trop longue, trop froide, et finalement creuse.

Il faut reconnaître à Arthur Harari une certaine audace. Adapter Le Cas David Zimmerman, la bande dessinée qu’il a coécrite avec son frère Lucas, c’était prendre le risque de se confronter à un matériau riche, psychologiquement dense, dont la force tenait précisément à l’intériorité de son personnage. On attendait que le cinéma fasse ce que la BD ne pouvait pas faire, comme incarner cette bascule vertigineuse, ce moment où un homme se réveille dans un corps qui n’est pas le sien et doit recomposer son identité de l’intérieur. L’idée est de questionner le rapport à son propre corps, à l’enveloppe charnelle que l’on habite ou que l’on s’approprie, à la frontière fragile entre soi et l’autre. Mais L’Inconnue rate cette promesse avec une régularité décourageante.

Dans la peau de moi-même

Le film débute avec l’énergie d’une malédiction à la It Follows. David Zimmerman, photographe solitaire et anxieux de 40 ans, se retrouve projeté dans le corps de la femme qu’il a suivie. La mécanique narrative est posée, le trouble installé. Puis, très vite, l’enquête est abandonnée. Ce qui aurait pu devenir un thriller métaphysique sur l’identité et la dépossession de soi glisse vers une sorte de buddy movie maladroit, sans jamais aboutir franchement à quoi que ce soit. L’Inconnue n’est ni la comédie romantique et poétique que le genre du body switch autorisait, à l’instar de Your Name, ni le drame de la transidentité qu’il effleure sans jamais s’y engager, ni même le film de genre décomplexé qu’on pouvait espérer. Harari semble avoir voulu tout cela à la fois, et n’a finalement pas d’identité à défendre. On traverse des banlieues, dans une photographie granuleuse, sans vraiment les investir, et on suit David sans jamais entrer en lui.

C’est là le paradoxe douloureux du film : Niels Schneider est méconnaissable, métamorphosé physiquement comme Christian Bale dans The Machinist, et cette intention impressionne. Mais derrière ce corps squelettique, on ne traite pas beaucoup de l’anxiété sociale du personnage, ni de ce que ce changement, dans un corps peut-être plus désirable et plus regardé, change ou ne change finalement pas sa condition intérieure. La tragédie psychologique est esquissée, jamais creusée. Léa Seydoux, de son côté, porte une présence indéniable, mais son jeu semble lui aussi flotter dans un récit qui ne lui offre pas beaucoup d’options, contrairement à Gentle Monster, où on la sent libérée et authentique. Il reste une réflexion à demi-formulée sur le corps et le regard que l’on porte sur le corps des autres, notamment à travers la caméra de David, mais elle n’atteint jamais la force d’un vrai propos. Ce n’est pas non plus un culte de la beauté déconstruit comme dans Jim Queen, c’est simplement une mise en scène trop hitchcockienne pour un film qui ne se donne pas les moyens de l’investir.

Aussi, L’Inconnue est bien trop long pour ce qu’il veut raconter. Ce qui aurait tenu en une heure trente, avec un montage plus rythmé, s’étire sur 2h20 dans un visionnage qui devient pénible, puis franchement ennuyeux. L’idée d’une impasse psychique forte, d’un homme prisonnier d’une enveloppe qui n’est pas la sienne, ne transparaît jamais vraiment à l’écran. Et il ne reste qu’une belle idée, un beau titre, et le sentiment amer qu’Onoda, plus maîtrisé, plus sensoriel, plus émotionnel, mieux écrit et beau à regarder, n’a pas eu la lumière qu’il méritait, et que ce film en compétition ressemble, hélas, à un désir de réparer une injustice.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Inconnue – fiche technique

Titre international : The Unknown
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari, Vincent Poymiro
Interprètes : Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois
Photographie : Tom Harari
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli, Tommaso Colliva
Producteurs : Nicolas Anthomé, Lionel Guedj
Sociétés de production : To Be Continued, Bathysphère
Coproduction : Pathé, France 2 Cinéma, Logical Content Ventures, Ascent Film, Rai Cinema
Pays de production : France
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 2h20
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 26 août 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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