Les Œillades 2023 : L’Homme d’argile d’Anaïs Tellenne, La Bête et la Belle

Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile est un conte existentiel, onirique et sensuel sur le pouvoir expressif du regard et la monstruosité des illusions. Dans cette relecture contemporaine et romantico-mélancolique du mythe de Pygmalion et Galatée, la jeune réalisatrice met en scène l’histoire d’amour impossible d’Emmanuelle Devos et Raphaël Thiéry, l’une artiste plasticienne en panne d’inspiration, et l’autre son étrange créature-muse au masculin. Toute la beauté du film réside dans la métaphore chimique et l’éclat déchirant de leurs deux visages, qui, enfermés dans un manoir hors du temps, oscillent constamment entre pudeur et désir, ennui solitaire et admiration mutuelle. D’un bout à l’autre, tout sonne juste. Une vraie réussite.

Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile raconte avec un romantisme tout à fait singulier la rencontre foudroyante de deux âmes solitaires recluses dans un manoir aux traits saillants, longilignes et terriblement cinématographiques. Célibataire endurci estropié par la vie, rebuté par son apparence et moqué par sa mère octogénaire (la géniale Mireille Pitot), le jardinier Raphaël — Thiéry, magnifique sous son masque de cyclope — veille sur la propriété abandonnée. Par une nuit d’orage, la mystérieuse « dame en bleu » revient au château. Elle n’est autre que Garance Chaptel (Emmanuelle Devos, impeccable), artiste plasticienne égocentrée en pleine traversée du désert, dont l’escale imprévue va provoquer un coup de foudre illusoire. Lui, attendant patiemment le crépuscule pour souffler dans sa cornemuse, collectionne les cadavres de taupes ramassés dans le grand parc. Elle, tatouée à la façon d’une découpe de boucher, recueille ses propres larmes dans de petites fioles comme pour emprisonner l’essence dramatique de tous ses chagrins. Leurs deux musées intimes et contradictoires vont alors s’entrechoquer. 

L'acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.
L’acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.

Imprégnée d’un perpétuel jeu de regards et gestes tendres, chaque strate de la mise en scène de L’Homme d’argile fascine. Anaïs Tellenne capture avec une volupté muette la métaphore chimique de deux corps étrangers et à fleur de peau qui, peu à peu, vont s’apprivoiser à la lueur ensorcelante du clair de lune. « Quand je vous regarde, j’ai l’impression de parcourir un paysage » confie Garance à sa nouvelle muse, brisant ainsi les barrières physiques et sociales qui les séparent. En effet, c’est la carapace imposante mais craquelée du monstre prolétaire qui relance la fièvre créatrice de la sculptrice bourgeoise, faisant de ce majordome torturé et taiseux le modèle de sa poétique statue d’argile.

Renvoyant au mythe de Pandore, aux esthétiques mythiques de Demy ou Cocteau, ainsi qu’au réalisme enchanté de Guiraudie, la réalisatrice convoque ici tout un univers imaginaire qui fabrique l’atmosphère onirique de cette sublime fable nimbée d’une brume orangée : Golem des temps modernes, Raphaël quitte son piédestal pour aller à la fontaine comme dans un conte de Perrault, tandis que Garance se tient au balcon telle une Juliette shakespearienne. Enfermés dans leurs dilemmes impossibles, Thiéry et Devos, dont le jeu dépouillé repose sur une belle incarnation sensuelle, habitent, hantent le film de long en large, tout en magnifiant l’idée émancipatrice que le regard admiratif de l’un puisse révéler l’enveloppe charnelle de l’autre. Des moments de cinéma d’une grâce absolue.

Sévan Lesaffre

Extrait

Synopsis : Raphaël n’a qu’un œil. Il est le gardien d’un manoir dans lequel plus personne ne vit. À presque 60 ans, il habite avec sa mère un petit pavillon situé à l’entrée du grand domaine bourgeois. Entre la chasse aux taupes, la cornemuse et les tours dans la Kangoo de la postière, les jours se suivent et se ressemblent. Par une nuit d’orage, Garance, l’héritière, revient dans la demeure familiale. Plus rien ne sera jamais pareil.

L’Homme d’argile – Fiche technique

Réalisation : Anaïs Tellenne
Scénario : Anaïs Tellenne
Avec : Emmanuelle Devos, Raphaël Thiéry, Mireille Pitot, Marie-Christine Orry, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma…
Production : Céline Chapdaniel, Diane Jassem
Photographie : Fanny Mazoyer
Montage : Héloïse Pelloquet
Costumes : Nathalie Raoul
Musique : Amaury Chabauty
Distributeur : New Story
Durée : 1h34
Genre : Drame
Sortie : 24 janvier 2024

Note des lecteurs5 Notes
4

Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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