L’Étrange Festival 2026 : Bury the Devil, l’illusion de l’immersion

Deuxième long-métrage d’Adam O’Brien après les traumatismes du post-partum explorés dans Mom (2024), Bury the Devil débarque en compétition à l’Étrange Festival avec une promesse formelle vertigineuse : un faux plan-séquence d’une heure vingt. Le pari est audacieux, l’exécution est en revanche beaucoup plus discutable.

Julia (Emmanuelle Lussier Martinez) est infirmière à domicile, en soin palliatif, candide et vulnérable comme on l’est rarement au cinéma d’horreur avant d’y laisser des plumes. Sa nuit de garde auprès d’Evelyn (Dawn Ford), patiente âgée qui n’a plus toute sa tête, s’annonçait longue, mais elle sera surtout hantée. Très vite, le piège se referme sur elle, dans une ambiance tamisée façon nuit américaine, tableaux lugubres qui semblent tous fixer la même ombre, enregistrements audio qu’on aurait préféré ne jamais rembobiner, symboles sataniques disséminés comme des miettes de pain vers l’enfer. On connaît les artefacts du genre par cœur, mais Bury the Devil les rejoue avec un sérieux qui force au moins le respect.

Dans les prières énigmatiques d’Evelyn, qui ne se sépare pas d’un totem qui semble contenir l’origine du mal, on tire timidement sur le fil de la maternité contrariée sans jamais oser vraiment le dérouler. On devine pourtant, sous la carcasse de la « vieille femme habitée », une douleur plus ancienne, plus intime, qui aurait pu donner de la chair à l’archétype. Mais l’esquisse reste une esquisse. Le trauma affleure sans vraiment irriguer le récit, et cette timidité thématique finit par se retourner contre lui au moment du climax, qui ressemble davantage à un point final abrupt qu’à une véritable résolution.

Quant aux gestes amples de cette caméra qui ne coupe jamais et qui s’amuse à ausculter la maison, à multiplier les allers-retours plus ou moins inquiétants entre les pièces, il y a là matière à frissonner derrière son plaid. Le récit a l’intelligence de ne pas enfermer son dispositif dans un duel à deux, laissant d’autres silhouettes traverser le cadre et l’intrigue. La chorégraphie est soignée, la caméra sait glisser d’un personnage à l’autre en flirtant avec le hors-champ, et cette logique-là tient debout sur le papier.

Quand le diable se cache dans les détails

Le problème, c’est que ce fond se fait aspirer par la forme. Chez un cinéaste comme Hamaguchi (Drive my car, Soudain), le plan-séquence dissout la distance entre l’image et l’œil du spectateur, jusqu’à confondre ce qu’on regarde et ce que l’on vivrait en temps réel. C’est une sensation, un moment de suspension, qui rapproche des personnages et donne une saveur presque tactile à leur intimité. Bury the Devil convoque cette théorie sans vraiment l’atteindre. Ici, le mouvement continu dénature le frisson au lieu de le nourrir. Le récit avance sur des rails, la caméra devient fantomatique jusqu’à aplatir l’angoisse qu’elle prétendait épaissir. On n’a jamais vraiment peur, alors même que tout, sur le papier, était réuni pour qu’on en tremble.

Le film temporise ses péripéties, étire ses plans sans jamais combler le vide qu’ils créent, quand ce vide aurait justement dû être le terrain de jeu de l’effroi. D’autres films, parfois avec bien moins de moyens, ont déjà arpenté cette dynamique du temps réel au service de la terreur. Bury the Devil arrive donc après la bataille, et la perd sur son unique promesse, celle de faire peur. À trop vouloir étoffer sa mythologie à coups de possession et d’exorcisme, le film finit par se saborder lui-même dans une narration saccadée, où Julia, pourtant cœur battant du récit, glisse au second plan avant qu’on ne la récupère in extremis, pour une conclusion trop sagement balisée.

Il serait injuste, cependant, de jeter le totem avec l’eau du bain. La photographie soigne ses clairs-obscurs et compose des séquences aussi cauchemardesques que voulu, preuve qu’O’Brien sait où poser sa caméra même quand il ne sait plus quand la couper. Les acteurs, eux, tiennent bon la baraque et rendent cette mise en scène crédible du premier au dernier souffle. Mais plus la fin approche, plus le poids du dispositif se fait sentir.

Ce film est présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival 2026.

Bury the Devil – bande-annonce

Bury the Devil – fiche technique

Réalisation : Adam O’Brien
Scénario : Brad Hodson, John Petrizzi
Interprètes : Emmanuelle Lussier Martinez, Jason Cavalier, Dawn Ford, Mark Antony Krupa
Photographie : Benoit Beaulieu
Montage : Adam O’Brien
Musique : Mario Sévigny
Production : Philip Kalin-Hajdu, Benoit Beaulieu, Adam O’Brien
Sociétés de production : Delirium Pictures
Pays de production : Canada, États-Unis
Sociétés de distribution : Shadowz
Durée : 1h26
Genre : Horreur, Thriller
Date de sortie en VOD : 30 octobre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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