Nope : Terreur sous les étoiles d’Hollywood

Si on ne compte plus les films de rencontre avec des extra-terrestres plus ou moins offensifs (E.T, Rencontres du troisième type, Mars Attacks, Independance Day, Men in black, La guerre des mondes), Jordan Peele, adepte des scénarios singuliers, promettait de nous offrir avec Nope une approche inédite de l’invasion alien. Après Get Out et Us, le réalisateur poursuit son analyse sociétale en interrogeant le rêve américain et la quête de célébrité dans un monde du spectacle. 

A la recherche d’un nouveau genre : entre thriller, science-fiction et western

Au contraire de Get Out et Us, films d’horreur par excellence, Jordan Peele inscrit Nope à la croisée des genres de l’épouvante, de la science-fiction et du western. Une manière d’élargir son horizon, de diversifier son cinéma et surtout d’exposer ses propres aspirations à travers une œuvre indéniablement plus riche, complexe et énigmatique. Ici, il ne s’agit pas d’un banal affrontement entre cowboys et aliens, à la sauce de l’affligeant Cowboys & envahisseurs. La fusion des genres sert évidemment le spectacle mais sans doute moins que les idées folles et nombreuses déroulées au long du film.

De prime abord, Nope nous présente une atmosphère de western. Un désert, un ranch isolé, un dresseur de chevaux, Otis Haywood, parlant avec son fils, OJ. Mais la journée tourne rapidement au cauchemar lorsqu’Otis est victime d’un accident aussi effrayant qu’insolite. Frappé à la tête par une pièce de monnaie inexplicablement tombée du ciel, il trouve subitement la mort sous les yeux d’OJ.

Dès sa magistrale scène d’ouverture, Nope installe ainsi une ambiance énigmatique et malaisante parfaitement maîtrisée. Le volet horrifique du film fonctionne à merveille grâce à une mise en scène toujours exceptionnelle et à la magnifique photographie signée Hoyte Van Hoytema, auteur des images d’Interstellar, de Dunkerque, et d’Ad Astra. Le danger paraît d’autant plus effrayant qu’il reste caché dans les méandres du ciel, au sein d’une mer de nuages mortelle et insondable. Il pèse comme une épée de Damoclès, une puissance divine au-dessus de personnages impuissants. Cette menace étrangère permet à Jordan Peele d’explorer, au cœur des profondeurs opaques des cieux, les tréfonds du rêve américain. 

A la poursuite des étoiles : l’allégorie du rêve américain

Au début du récit, OJ et sa sœur Emerald vivent difficilement de leur métier de dresseurs de chevaux. OJ, taciturne, laisse le soin à sa sœur, vive et communicative, d’assurer leur présentation sur les tournages. Dans son discours, Emerald s’empare toujours de l’exemple d’un jockey noir, Alistair E. Haywood, qu’elle présente comme son ancêtre et le cavalier du premier film en mouvement. Sur la scène, elle plaide avec brio pour le savoir-faire de sa famille. Malgré cette tribune, le public composé d’hommes blancs reste très peu réceptif. Pire, un incident malencontreux amène le réalisateur à congédier les Haywood du plateau. Jordan Peele illustre ainsi dans Nope la mise à l’écart des Noirs de l’industrie hollywoodienne.

Cet événement, vécu comme un déclencheur par les personnages, les amène à vouloir tout sacrifier pour retrouver leur place parmi les étoiles d’Hollywood. C’est justement dans le ciel que leur apparaît une opportunité sans précédent : celle de photographier un extra-terrestre. Mais un simple cliché ne suffit pas. OJ et Emerald aspirent à obtenir la photo parfaite, le « Oprah Shot » qui les conduira directement sous le feu des caméras. La référence à Oprah Winfrey, modèle de réussite du rêve américain, n’est évidemment pas un hasard. Cette quête de célébrité conduit les Haywood à organiser une véritable chasse à l’alien, ou plutôt à l’image, dans le ciel mystérieux de leur ranch. 

A quelques kilomètres de leur propriété, Ricky « Jupe » Park, star déchue d’une sitcom et dirigeant d’un parc à thème, essaie d’impressionner les visiteurs par des spectacles de chevaux. Il profite du peu de pouvoirs et de responsabilités qu’il lui reste en présentant des animations devant une tribune presque vide. L’intriguant nuage alien devient donc rapidement le clou d’une représentation difficile à maîtriser. Interprété par Steven Yeun, Ricky « Jupe » Park, relégué comme un jouet vétuste dans une arrière boutique de Los Angeles, symbolise la déchéance du rêve américain. 

Si Nope comporte dans sa première partie des liens avec l’univers de Steven Spielberg, le film s’en écarte rapidement et largement dans son traitement. L’extra-terrestre, loin de composer un sujet plutôt amical d’étude et de fascination, métaphorise ici les désirs vitaux de notoriété, enfouis, monstrueux et destructeurs. Les hommes sont absorbés, annihilés par la machinerie infernale du rêve américain. Les pièces en dollars tant convoitées les frappent à la tête avant même d’être gagnées. 

Pourtant, Jordan Peele n’appelle pas à renoncer à nos ambitions. Il semble même encourager ses personnages à se battre jusqu’à la mort pour réaliser leurs rêves. Le titre énigmatique « Nope » serait-il alors un « non » au renoncement ? Un « non » à la mise à distance des Noirs par l’industrie hollywoodienne ? Ou encore, un « non » aux blockbusters américains standardisés, sans message ni âme ? Libre à chacun de se forger son interprétation. 

 A la dérive d’une ambition : l’auto broyage d’un scénario conceptuel

Nope propose une histoire d’alien originale porteuse d’un contenu riche. Mais la machine des ambitions de Jordan Peele a tendance à broyer elle-même le scénario et les personnages. En effet, l’allégorie du rêve américain occupe tellement l’espace qu’elle réduit le scénario à cette parabole et délaisse la construction des protagonistes. OJ et Emerald Haywood se caractérisent donc presque exclusivement par leur quête de célébrité. S’ils ont chacun un caractère, ils restent globalement assez peu développés. De même pour Ricky « Jupe » Park, dont le rôle se limite à incarner l’étoile déchue recrachée par le rêve américain. 

En outre, la construction du scénario souffre d’un léger manque d’unité. Nope passe ainsi d’une séquence située au ranch à une scène passée issue de l’enfance de Ricky « Jupe » Park, sans véritable cohérence. D’ailleurs, les liens entre les Haywood et Ricky « Jupe » Park sont infimes. Une seule scène permet de justifier le rattachement un peu forcé du protagoniste de Steven Yeun à la trame globale centrée sur OJ et Emerald. 

Si Jordan Peele se perd un peu, à l’instar de ses personnages, en poursuivant de grandes aspirations, comment lui reprocher de nous offrir un thriller aussi audacieux questionnant notre rapport à l’image ? Bien au-delà du divertissement hollywoodien aseptisé, le film révèle l’affirmation d’un réalisateur indépendant qui, au sein d’une industrie cinématographique parfaitement huilée, a appris à dire « nope ». 

Nope – Bande-annonce :

Nope – Fiche technique :

Réalisation : Jordan Peele
Casting : Daniel Kaluuya (OJ Haywood), Keke Palmer (Emerald Haywood), Steven Yeun (Ricky « Jupe » Park), Michael Wincott (Antlers Holst)
Scénario : Jordan Peele
Producteurs : Jordan Peele, Ian Cooper
Pays d’origine : Etats-Unis
Genres : Thriller, horreur
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 10 août 2022

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également le plus attachant ! David Robert Mitchell change radicalement de registre - après deux films...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.