Les 8 Salopards, un film de Quentin Tarantino: Critique

Entre un scénario dispersé aux quatre coins du Web et la résignation de son auteur à le porter jusque sur l’écran, la genèse tout bonnement chaotique de The Hateful Eight aura provoqué nombre d’émules sur la Toile, quitte à faire naître, comme à chaque fois avec un film de Tarantino, un inextinguible sentiment d’attente. La sortie du film renommé chez nous Les 8 Salopards (en référence aux 12 Salopards de Robert Aldrich) approchant, l’heure était donc venue, de jeter un oeil à la nouvelle bravade cinématographique de QT, qui cherche encore une fois ici après Django Unchained à dépoussiérer le genre du western, avec une histoire convoquant autant règlements de compte et faux semblants que trahisons.

Le retour de QT

A première vue, The Hateful Eight (titre original qu’on préférera volontiers au titre français Les 8 Salopards) peut s’apparenter au film somme de QT. D’aucuns prétexteront avoir vu déjà tel paysage dans Django Unchained ou tels acteurs dans Pulp Fiction quand d’autres pointeront du doigt l’étonnante ressemblance du film avec Réservoir Dogs, tout deux jouant sur la peur de l’inconnu couplée à un adroit sens du timing et du huis-clos. Mais au fond, qu’est-ce que ça change ? Le natif de Knoxville malgré une production désastreuse est de retour ; prêt à montrer à la vindicte populaire l’ayant un temps dégoûté du projet, toute sa hargne et sa vigueur avec un film qui dès le départ semblait différent de ses précédents. Différent à d’ailleurs bien des titres. Que ça soit dans le choix du genre qui fait directement suite après Django (on retrouve l’univers du Western – un doublon historique chez Tarantino-) ou de la temporalité (les deux films semblent comme liés à la guerre de Sécession, période charnière de l’Histoire américaine) jamais QT n’avait semblé vouloir autant brouiller les pistes. Et pourtant, on saluera bien comme il faut ce choix, puisque celui-ci renforce encore plus l’attente posée à l’égard du film, le bonhomme étant passé maître dans l’art de transformer son travail en événement culturel. A l’issue de la projection (qui plus est à l’ancienne puisque comportant un entracte) et shooté en Panavision 70mm (un obscur format inutilisé depuis un demi-siècle), on se rend compte ainsi que si la facétie du natif de Knoxville semble moins évidente qu’avant, son sens du professionnalisme, lui n’a pas diminué d’un iota. Une exigence d’ailleurs perceptible dès la première scène, ou Tarantino pose ses caméras au beau milieu d’un blizzard. Une plaine enneigée balayée par des bourrasques de vent d’ou n’émane qu’un froid glacial qui suinterait presque de l’écran) et une diligence se mouvant au rythme d’une partition signée Morricone : en une économie de parole rarissime et un sens du cadre à faire pâlir la jeune génération, QT parvient à un stade qui le voit côtoyer les plus grands de sa profession, en réussissant à rendre identifiable la paternité de son oeuvre au regard du seul premier plan.

Le reste, hérité de son style de métronome, ne sera pas différent. Mise en scène plus aboutie, plus profonde, auscultant sans mal la condition féminine et noire dans une société morcelée par de graves crises identitaires et idéologiques, Tarantino assure le show quand bien même son premier acte et par la suite des choses, son second, ne consiste qu’en de longues tirades scandées tour à tour par un casting décidément ravi d’être là. Entre un Samuel L Jackson, bouffeur d’écran compulsif et un Walton Goggins portant bien haut les habits de LA révélation du film ; un Michael Madsen mutique et un Bruce Dern en vieux sage, le casting donne l’élégant contrepoids à une intrigue jouant constamment sur le clair-obscur et la dissimulation.

Une ode à la filmographie de John Carpenter.

Pour comprendre davantage, inutile ainsi de chercher plus loin, puisque la clé de l’intrigue réside dans le personnage campé par Kurt Russel. S’il ne sera évidemment pas question ici de révéler des éléments clés du film, on pourra toutefois rester amusé devant le personnage de Russel qui, à l’instar de celui qu’il occupait dans The Thing de John Carpenter, est le premier à amener un vent de suspicion dans l’endroit où se côtoient ce ramassis de criminel. Décor enneigé, aucune sortie possible, paranoïa qui s’installe, psychose et peur ; les deux œuvres, outre l’apparition de Russel comporte ainsi nombre de points communs, si bien que Tarantino, sans doute désireux de ne pas faire une zone d’ombre sur l’héritage de Carpenter, décide de travestir sa mise en scène pour s’en dissocier. N’hésitant pas à répéter des scènes entières pour saisir les points de vue et ressentis des différents personnages, Tarantino s’amuse à dresser une incompréhension généralisée dans un décor rappelant le huis-clos de Reservoir Dogs et se délecte à filmer le comportement de ces personnages, tous aux abois, soucieux de connaitre le fin mot de l’histoire et de trouver une issue favorable à ce massacre en devenir. Ça en devient quasi théâtral par endroit, ne faisant que renforcer le sentiment qu’en optant pour une entracte, QT a choisi la voie de la sagesse. Faisant monter la sauce de minutes en minutes, l’entracte devient alors presque nécessaire : au vu du festival de violence qui s’annonce, vaut mieux avoir les idées claires.

Et inlassablement, cette dernière partie suffit à elle seule le prix du ticket. Déferlement de violence sèche et abrupte (à des années-lumières de la violence quasi comique jusqu’à présent déployée dans ses anciens films), règlements de comptes et horreur ; Tarantino assène avec une puissance rare un dernier acte aux airs de chevauchée funeste et signe là encore un vibrant hommage au cinéma de Carpenter, en convoquant l’idéal d’un autre de ses films, Assaut. Car dans cet épilogue sentant bien bon la poudre et la haine, difficile de ne pas penser au film de Carpenter, qui voyait le bien s’associer au mal pour combattre le pire. Ici, même combat ou presque, sauf que Tarantino n’étant qu’un auteur au peu de vertus, difficile de pouvoir dénicher une personne respirant la droiture morale ; une absence de bon amenant donc l’occasion rêvée de voir d’improbables alliances se créer, les protagonistes choisissant leurs camps le plus souvent en se basant sur la croyance naïve en une maxime terriblement puérile : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. On notera d’ailleurs dans cette conclusion inoubliable, ce désir lancinant qu’a eu QT de vouloir lier ce déferlement de violences avec le sous-texte dessiné par l’intrigue générale : The Hateful Eight en devient plus savoureux à regarder, puisque s’assumant sans honte être sa plus belle oeuvre, sa plus pessimiste et nihiliste aussi, mais chassant le cool comme une dameuse sur des congères. Pour autant, on pourra sans doute être agacé par ce soin quasi maladif du réalisateur que de vouloir emballer son oeuvre dans le plus large écrin possible. 2h47 de film, bien que très proche de son Django Unchained, passent ainsi plus ou moins difficilement, une longueur de plus appuyée par les nombreuses scènes se voyant répétées pour mieux servir l’intrigue et alimenter la paranoïa ambiante. Homme de mot, Tarantino est certes fort, mais pas infaillible. C’est peut-être la seule morale du film à coté de celle de la puissance des flingues et de l’argent. Mais franchement, qu’est-ce qu’on pouvait attendre de plus venant d’un réalisateur faisant tourner des barillets comme Patrick Sébastien ferait tourner des serviettes ?

Synopsis : Quelques années après la guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth fait route vers la ville de Red Rock où il doit livrer à la justice sa prisonnière, Daisy Domergue. Ils rencontrent sur la route le major Marquis Warren un ancien soldat de l’Union devenu lui aussi chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Alors qu’ils sont surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans un relais de diligence où se trouvent déjà quatre autres personnes : Bob, qui s’occupe du relais en l’absence de la propriétaire, Oswaldo Mobray, le bourreau de Red Rock, le conducteur de troupeaux Joe Gage, et le général confédéré Sanford Smithers. Coincés par la tempête, les huit voyageurs vont s’engager dans une série de tromperies et de trahisons.

Les 8 Salopards – Bande-annonce

Les Huit Salopards – Fiche Technique:

Réalisation: Quentin Tarantino
Scénario: Quentin Tarantino
Interprétation: Samuel L. Jackson (Marquis Warren), Kurt Russell (John Ruth), Jennifer Jason Leigh (Daisy Domergue), Walton Goggins (Chris Mannix), Michael Madsen (Joe Gage), Tim Roth (Oswaldo Mobray), Demian Bichir (Bob le Mexicain), Bruce Dern (Gén. Sandy Smithers)
Image: Robert Richardson
Costumes: Courtney Hoffman
Montage: Fred Raskin
Musique: Ennio Morricone
Producteur(s): Richard N. Gladstein, Stacey Sher, Shannon McIntosh
Production: The Weinstein Company
Distributeur: SND
Récompenses : Oscar 2016 de la meilleure musique
Date de sortie: 6 janvier 2016
Durée: 2h48 (3h02 en 70mm
Genre: Western

États-Unis – 2015

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.