Mulholland Drive de David Lynch : Critique

Mulholland Drive de David Lynch : Les films rêvent-ils de moutons sur pellicules ?

Vers la fin des années 90, début des années 2000, le cinéma a déjà plus de cent ans. Il a évolué, s’est répandu dans le monde à une vitesse folle et a acquis sont statut d’art à part entière plus vite que tout ses aînés. Pour fêter ce centenaire, nombre de cinéastes semblent alors vouloir faire une sorte de bilan. Last action hero de John MacTiernan faisait déjà le lien entre l’écran et le monde du rêve en filmant un jeune spectateur qui, à la manière d’Alice dans son terrier, traverse la toile pour accéder à un autre monde en dehors de toute logique, citant pêle-mêle les cartoons, les films d’action, Fellini et Bergman (entre autres). Au même moment, Scream de Wes Craven reprend avec malice tous les codes du genre horreur afin de les détourner, et se permet dans son final de parodier la sentence de William Shakespeare en énonçant que « la vie est un grand film où chacun cherche son rôle… ». Avec humour et nostalgie, tous ces réalisateurs érigent un temple à la cinéphilie d’où émergera une vague de cinéastes postmodernes comme Tarantino et Wes Anderson. Reste un constat unanime, le cinéma a changé notre perception du monde.

David Lynch pose la pierre finale à l’édifice en 2001 avec Mulholland Drive, qui laisse encore longtemps après son visionnage de nombreuses questions sans réponses. Le film mélange et multiplie les symboles, les intrigues et les personnages. Fait intervenir des fantômes, des producteurs, des acteurs dans des villas et des rues emblématiques d’Hollywood avant de lâcher le spectateur dans un final rocambolesque qui ne résoudra aucune des pistes lancées pendant 140 minutes. De quoi taxer le film de nanar fumeux qui tente de jouer au plus malin avec son public. Pourtant le film séduit, passionne et reste un sujet d’étude prisé, au point que Lynch lui même a jugé bon de laisser 10 clés de réflexions pour comprendre le film. Mais faut-il véritablement chercher à le comprendre ? Essayons tout de même…

Parmi les indices laissés par le réalisateur, le premier est peut être l’un des plus intéressants. Il suggère que la compréhension du film réside dans les 2 scènes précédant le générique. La première est une sorte de twist endiablé où les ombres des danseurs se projettent sur un écran blanc. Les ombres deviennent des personnes, qui deviennent des ombres : réalité et cinéma s’entremêlent dans une danse étrange que le spectateur est forcé de regarder. Wes Craven citait Shakespeare pour parler de cinéma, Lynch remonte encore plus loin en citant Platon et son mythe de la caverne : Des ombres projetées sur un mur qui deviennent pour celui qui les regarde la définition même de la réalité. Le visage de Naomi Watt se sur-impressionne comme une couche de verni qui viendrait masquer cette réalité factice. La scène suivante est très furtive : vue subjective d’une personne qui s’affale sur un oreiller, probablement après une bonne cuite. Rapide mais essentielle. Elle indique simplement que le film est un rêve, un songe où s’entremêle réalité, fantasme et cinéma.

Mulholland Drive n’est peut être finalement que cela, un rêve qui se transforme en cauchemars. Un rêve au sens propre qui paraît réel mais en même temps surréaliste. Comme le dit DiCaprio dans Inception, un rêve parait toujours vrai, jusqu’au réveil. La différence ici c’est que contrairement à Nolan qui empilait soigneusement les couches comme un bon élève, certifiant à chaque fois leur appartenance au songe ou à la réalité, Lynch ne précise jamais vraiment la nature de ce qu’il nous montre, mieux encore il nous piège en jouant sur notre impression de savoir démêler le vrai du faux.

Dés le générique, on assiste à une tentative de meurtre interrompue par un carambolage, une femme (Laura Harring) survit à l’accident. Amnésique, elle se réfugie dans un appartement laissé vacant par une vielle actrice pour sa nièce Betty (Naomi Watt). Les deux femmes se rencontrent et la deuxième, plus naïve, décide de l’aider à retrouver ses souvenirs. En parallèle, tout ce que Los Angeles compte de producteurs, tueurs à gages et policiers, semble courir après celle qu’ils appellent tous « la fille ». Ce qui commence comme une classique intrigue de film noir finit par prendre des virages de plus en plus tordus. Une histoire que l’on supposait simple, aux ramifications trop évidentes, finit par devenir complètement obscure au fur et à mesure que le récit avance. On reste tout de même jusqu’au bout, espérant naïvement que tout cela se résolve dans un fabuleux climax qui ne sera pas celui que l’on attendait. Fieffé manipulateur, Lynch nous place d’abord en zone de confort avant de retourner toutes nos certitudes, en ouvrant la fameuse boîte de pandore qui libère tous les rêves, cauchemars et fantasmes. Rien de tout cela n’était vrai… ou si, mais irréel, comme un songe infernal.

Mais parmi tous ces personnages, qui est en train de rêver ? Est ce la fille ? Betty la jeune actrice en quête de gloire ? Ou Adam Kesher (Justin Theroux), le réalisateur, qui exorciserait ses angoisses d’un tournage infernal pendant son sommeil ? Lynch continue de brouiller les pistes en alternant plans subjectifs, habituellement réservé aux personnages principaux, et plans moyen, voir en hélico, offrant la sensation étrange d’être la fois dans un corps et en train de l’observer de plus loin. On est de moins en moins certain de qui est central et qui est secondaire, quels éléments sont importants et lesquels sont futiles. Le film nous ballade dans Los Angeles à la manière d’un jeu de piste aux fils d’Ariane aussi multiples que saugrenus, tels des tasses à café, des téléphones, une dame au cheveux bleus… mais le mystère reste entier quand à celui qui est à l’origine de cette fantasmagorie cinématographique.

La clé est peut être juste sous nos yeux, ce personnage qui rêve n’est peut être pas sur l’écran mais l’écran lui même, le cinéma. Lynch décrivait lui même le film comme « Le rêve d’Hollywood… ». Il suffit d’imaginer : si Hollywood était une personne réelle ? De quoi reverrait-elle ? Pris sous cet angle, ce qui était autrefois considéré comme le délire cryptique du réalisateur devient étonnamment lisible. On peut aisément supposer que chaque personnage, même le plus anecdotique, est un visage différent du cinéma américain. La femme fatale, qui se surnomme Gilda en référence au rôle emblématique de Rita Hayworth, la vierge naïve, le vieux flic bourru, le producteur aux airs de méchant de James Bond ou de Dr Mabuse… C’est toute une imagerie créée de toute pièce par ce cinéma de la côte ouest qui resurgit pèle mêle au cœur de Los Angeles. La ville est devenue le cinéma, elle ne peut y échapper, et lorsqu’elle rêve, ses angoisse resurgissent. Mais de quoi peut avoir peur le cinéma ? Quels démons hantes ses cauchemars ? A la manière de Dickens dans son Chrismas Carol, l’avarice d’Hollywood finit par la confronter à trois fantômes : passé, présent, futur. Il y a d’abord ce mystérieux chaman pouilleux caché derrière un dîner qui file des crises cardiaques aux policiers. A la fois sans-abris exclu du faste du cinéma, antithèse du rêve américain et officiellement persona non grata de son univers fantasmé, il est aussi un lointain souvenir des indiens repoussés toujours plus vers la côte par les guerres de conquête de l’homme blanc, exaltée par des décennies de western. Un passé peu glorieux qui revient hanter ceux qui aurait voulu l’oublier.

Puis il y a cet étrange cowboy qui vient harceler le réalisateur, comme représentant de ce qu’est l’Amérique en ce moment, fière mais égocentrique et légèrement bloquée dans le passé. Et enfin la mort elle même, qui plane sur tout le film au travers du personnage de Betty, l’angoisse de la vieillesse dans un univers qui ne met en avant que la jeunesse et la beauté. Un cadavre décomposé sur un lit, oublié car appartenant au passé, une image ironique qui semble hanter l’écran.

Si Hollywood pouvait rêver, elle rêverait de Mulholland Drive, mais loin d’être un fantasme de réalisateur échevelé, le film est un état des lieux assez ironique du cinéma américain après son premier siècle d’existence. C’est le songe d’un cinéma renfermé sur lui même, vieux et décomposé qui rêve de sa propre jeunesse mais se retrouve confronté à ses angoisses, à ce qu’il ne veut pas voir mais auquel il ne peut se soustraire. C’est la pellicule de sa vie qui défile devant ses yeux avant d’être remplacée par le numérique. C’est aussi une façon de dire que Los Angeles n’est plus une ville mais est Le Cinéma, une sorte de monstre protéiforme qui à changé notre façon de voir de le monde et de le ressentir. Un monstre auquel on ne peut échapper, une machine infernale créée pour fabriquer des rêves et qui se surprend, pour une fois, à rêver elle même.

Synopsis : Victime d’un accident de voiture, une mystérieuse femme, amnésique et blessée, erre sur la sinueuse route de Mulholland Drive. Elle se réfugie dans la première maison qu’elle trouve, l’appartement de la tante de Betty Elms, apprentie comédienne fraîchement débarquée de province et venue conquérir Hollywood. Intriguée par cette inconnue qui se fait appeler Rita, Betty, en tentant de l’aider à retrouver la mémoire, découvre dans son sac des liasses de dollars et une clef bleue.

Fiche Technique – Mulholland Drive

États-Unis, France – 2001
Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch
Interprétation: Naomi Watts (Betty Elms et Diane Selwyn), Laura Harring (Rita), Justin Theroux (Adam Kesher), Dan Hedaya (Vincenzo Castigliane), Ann Miller (Catherine « Coco » Lenoix), Robert Forster (détective Harry McKnight) ..
Date de sortie: 21 novembre 2001
Durée: 2h27
Genre: Film noir, fantastique
Image: Peter Deming
Montage: Mary Sweeney
Musique: Angelo Badalamenti, David Lynch & John Neff
Producteur: Neal Edelstein, Tony Krantz, Michael Polaire, Alain Sarde, Mary Sweeney

 

 

 

 

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Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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