Rétrospective Clint Eastwood : Impitoyable

Clint Eastwood fait partie de l’histoire du western au cinéma. Après avoir imprégné la rétine de sa trogne impénétrable durant les années 60, sous les ordres de Sergio Leone notamment, l’Américain est rapidement passé derrière la caméra pour offrir sa propre vision d’un genre particulièrement codifié. En 1992, avec Impitoyable, le western atteignait un nouveau sommet, et Eastwood accouchait peut-être de l’un de ses films les plus accomplis.

L’histoire est, de prime abord, d’une simplicité déconcertante : les prostituées d’un saloon, qui ont vu l’une d’entre elles se faire défigurer par un cow-boy de la pire espèce, décident d’envoyer « le Kid » à la recherche de mercenaires qui puissent enfin les venger. William Munny (Clint Eastwood) et Ned Logan (Morgan Freeman) sont ainsi chargés de faire route pour Big Whiskey, afin de délivrer la ville de ses vermines et laver l’honneur des filles de joie.

« Hell, Will. We ain’t bad men no more. Shit, we’re farmers. »

Sombre et violent, Impitoyable se veut sans pitié avec ses personnages comme avec les codes ancestraux du genre qu’il explore. Prostitution, viol, vengeance, meurtres, corruption : tout y passe. D’un héritage parfaitement assimilé, le film entreprend sa propre déconstruction mythique.

Car Impitoyable n’est pas purement iconoclaste : il y a d’abord un retour à l’essence même du cow-boy (un homme qui s’occupe de son bétail), et une continuation certaine des codes classiques (les feux de camp, la quête de rédemption, l’aspect « buddy movie », ou encore une arrivée en train). L’arrivée en ville des trois protagonistes, dans la nuit et sous une pluie battante ruisselant sur les chapeaux, rappelle le début de La Poursuite infernale de John Ford. L’ancrage classique est là, tout le décorum est familier. Aussi les personnages, par la mise à l’épreuve de leur corps comme de leur esprit, seront les seuls artisans de cette déconstruction.

Celle-ci commence avec le regard tendrement résigné qu’Eastwood pose sur son propre personnage : il est vieux, trébuche sans cesse, grelote par temps pluvieux. L’immortel Homme sans nom d’autrefois n’est plus qu’un vieux briscard fragile. Ce n’est plus un héros qui, comme dans la trilogie du Dollar, est anonyme, presque éthéré, et d’une efficacité redoutable ; William est un fameux tueur ayant raccroché le ceinturon, célèbre autrefois, mais totalement rouillé par l’âge (il en vient même à réapprendre à tirer au six coup, à monter à cheval), bien ancré dans la terre et la boue. Avec son compère Ned, il se rappelle, nostalgique, le temps où l’ouest était à ses pieds – et où le genre du western faisait, dans un parallèle évident avec la carrière de Clint, la loi dans le paysage cinématographique).

Si la déconstruction du mythe est constante et visible tout au long du film, la scène centrale de la prison est sans doute la plus représentative. Le shérif lit le récit grand-guignolesque des aventures de English Bob, digne des meilleurs Lucky Luke ou Blueberry, mais dont les triomphes sont évidemment romancés et mensongers. « J’y étais », dit le shérif, tout en rétablissant la vérité sur ces soi-disant exploits. Sa présence casse directement la légende, puisqu’elle ramène le récit héroïque à un événement historique, à une contingence. Personne n’a été témoin des exploits d’Ulysse, mais même le shérif de quelque village perdu de l’ouest le fut pour English Bob. Ainsi choit-il de son piédestal de héros de fiction pour être ramené à une humanité plus terre-à-terre, qui fait moins rêver.

Et Clint Eastwood de faire de même, en désenchantant l’Ouest américain de ses héros dignes de romans et légendes qui ont proliféré à Hollywood, pour rétablir une froide et morne humanité sans gloire ni prestige.

« It’s just that we both got scars. »

Impitoyable est avant tout une histoire de gueules cassées, d’êtres meurtris, d’âmes et de corps infirmes. La cicatrice est d’abord physique, avec Delilah « la balafrée », avec le corps vieilli de William, les yeux myopes du Kid. Mais elle s’avère d’autant plus mentale : William est toujours hanté par la mort de sa femme, et il en rajoute en acceptant cette quête vengeresse qui trahit les promesses de retraite qu’il lui avait faites, succombant au chant des sirènes de l’héroïsme tel un alcoolique attiré par l’odeur de la gnôle.

Évidemment, toute cette entreprise n’est selon lui « que pour l’argent », et il est hors de question de retourner à la vie d’avant ; mais le spectateur n’est pas dupe, et sait tout comme lui que ce n’est qu’un prétexte pour poursuivre les chimères d’un passé révolu. « I’m just a fellow now. I ain’t no different than anyone else… No more. » Vraiment ? La vengeance de la prostituée torturée n’est-elle pas qu’un prétexte à la rédemption personnelle du héros ? En partie, oui, mais la charité et l’empathie du personnage ne sont pour autant jamais feintes.

Dès l’ouverture, nous sommes prévenus : un crépuscule (d’un homme, d’un genre cinématographique), un personnage creusant une tombe (celle de sa femme, mais par là de tout son passé, et avec lui le mythe même du cow-boy), et un arbre, dont la signification métaphorique est là aussi on ne peut plus claire (la vieillesse, le pourrissement ; mais aussi l’immense vitalité, la persévérance en son être, la sagesse). En un seul plan, tout le personnage de Clint Eastwood est construit et peut déjà être appréhendé.

À ses côtés, par contraste, le personnage de Morgan Freeman représente l’ancien temps : il n’a presque pas vieilli, toujours robuste, est encore fin tireur, n’a ni peur ni froid. Il incarne le cow-boy d’autrefois, sans faille, avec une morale elle aussi de l’époque, mais qui va se casser les dents sur le réalisme « impitoyable » de cette ère nouvelle (il ne voit pas le problème de faire une passe improvisée au saloon alors même qu’il est marié ; William, pourtant veuf, refuse, par un respect mêlé de désintérêt).

Aussi le film prend-il le parti des femmes, qui représentent le premier point de vue offert au spectateur (donc la première source d’identification), et qui sont trop souvent reléguées au rang de décor dans les westerns, voire d’objets à la disposition des hommes. Ici, à l’image du respect dont Clint fait preuve envers elles, les femmes acquièrent un statut nouveau et digne.

« I won’t kill nobody no more. I ain’t like you, Will. »

Cette déconstruction ne souhaite pas seulement détruire pour détruire : elle vise encore à une transmission, illustrée par la relation entre William et le Kid ; mais une transmission qui vise à ne pas reproduire les mêmes erreurs. La nouvelle génération sera moins héroïque, peut-être, mais sera ainsi plus humaine.

Et cela passe par la difficulté maintes fois mise en scène de tuer, chose simple comme bonjour dans le western, où l’on dégaine et tire sans faire cas des vies que l’on dérobe. Ici le shérif met à l’épreuve le timide biographe, qui n’ose évidemment pas lui tirer dessus parce qu’il prend tout à coup conscience de la gravité d’un tel acte. De même pour le Kid, qui tout du long se vante d’avoir tué cinq personnes, pour finalement, lorsque la caméra le montre achevant quelqu’un, le voir psychologiquement détruit. De même encore du côté des victimes, où l’agonie est filmée avec une particulière authenticité (on en vient à avoir de l’empathie en voyant la souffrance des pires salauds).

Eastwood met donc la figure du cow-boy face à son humanité et ses valeurs morales : tuer n’est plus aussi simple, la peur de la mort est partout, les failles sont visibles, le courage se raréfie, l’honneur n’est plus si primordial, et on ne se sort plus aussi facilement – voire plus du tout – des situations périlleuses, on meurt sans fioritures (voire sur le trône), on pleure… — l’héroïsme viril en prend un sacré coup.

Finalement, le passage de flambeau s’accomplit lors de cette magnifique séquence où William et le Kid reprennent leurs esprits, assis à côté d’un arbre (renvoyant au plan d’ouverture, illustration parfaite de la filiation), et où les deux personnages se confessent l’un à l’autre au cours d’une discussion émouvante sur la valeur de la vie. Une belle parenthèse préludant pourtant à un dénouement littéralement infernal.

« – It don’t seem real. How he ain’t gonna never breath again, ever. How he’s dead. And the other one too. On account of pulling a trigger. – It’s a hell of a thing, killing a man. You take away all he’s got… and all he’s ever gonna have. »

Avec Impitoyable, Clint Eastwood réalise le western le plus important de sa carrière de metteur en scène, et peut-être même de son époque. À l’héroïsme fantasmé des vieux maîtres, Clint répond par une froide et violente réalité, où les héros n’ont plus leur place et seuls les êtres humains, dans toutes leurs contradictions et leur fragilité, sont encore porteurs d’espoir.

Bande-annonce – Impitoyable

Synopsis : En 1880, à Big Whiskey, une petite ville du Wyoming. Delilah, une prostituée, est défigurée au couteau par un client ivre pour avoir ri de la taille de son pénis. Le shérif de la ville, « Little Bill » Daggett, un ancien tueur qui fait régner l’ordre dans la ville, impose au coupable une amende de sept chevaux à verser au proxénète. Les prostituées de la maison close, indignées par la clémence du shérif, réunissent mille dollars et les promettent à quiconque tuera le coupable et son complice.

Fiche technique – Impitoyable

Titre original : Unforgiven
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : David Webb Peoples
Musique : Lennie Niehaus, Clint Eastwood
Photographie : Jack N. Green
Décors : Henry Bumstead
Montage : Joel Cox
Sociétés de production : Warner Bros. et Malpaso Productions
Durée : 131 minutes
Genre : Western
Dates de sortie : 7 août 1992 (US), 9 septembre 1992 (FR)

États-Unis – 1992

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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