Lost Highway de David Lynch : Critique du film

Lost Highway : Le ruban de Möbius ou l’art du mystère 

Peut-on apprécier un film sans en comprendre le scénario ? Peut-on se perdre dans les méandres d’une œuvre labyrinthique, de son plein gré, et en ressortir soufflé par une expérience cinématographique hors normes ? La réponse ne sera pas la même pour tout le monde. Mais, pour ceux qui sont prêts à tenter l’aventure, bienvenue dans le monde tentaculaire de David Lynch.

Lost Highway, s’il fallait le résumer, c’est l’histoire de Fred Madison, un saxophoniste de jazz, qui soupçonne sa femme Renee de le tromper. Lorsque celle-ci est retrouvée morte, il est accusé du crime et condamné à la peine capitale. En prison, il se transforme en un autre homme Pete Dayton, garagiste sans histoires. Libéré, il fait la rencontre d’Alice Wakefield, sosie de Renee Madison, et se retrouvera confronté au gangster Dick Laurent. Tout cela sous l’œil vigilant d’un mystérieux homme en noir.

Déjà mal au crâne ? Et encore, ce résumé ne tient pas compte de la façon dont les deux histoires se croisent, se télescopent, s’interpénètrent, et de leur temporalité éclatée. Le film se termine ainsi au moment exact où il débute, sur le palier de Fred Madison. La structure du film peut être assimilée à un ruban de Möbius, cet anneau qui n’a ni début ni fin. Lynch lui-même se plaît à entretenir le mystère, se gardant bien de donner une explication définitive, qui ruinerait probablement l’intérêt du film.

Il existe probablement autant d’interprétations que de spectateurs, et la subjectivité joue un rôle essentiel dans la façon dont sera apprécié ce film, cette expérience même. Quittons donc ces basses tentatives d’expliquer ce qui ne peut l’être, et concentrons-nous sur l’aspect purement formel. Lynch nous offre là une œuvre intense, puissante, tirant parti d’un sens du cadre léché, d’une photographie magnifique et, surtout, de ce qui fait tout le sel de sa filmographie depuis ses débuts, une mise en scène sonore travaillée. Chaque détail, chaque grincement, chaque chuchotement ou porte qui claque est un détail minutieusement placé, et les chansons hypnotiques et répétitives rythment cette partition, naviguant avec élégance entre jazz et métal.

La photographie du film, comme celle de son successeur Mulholland Drive, est un véritable chef d’œuvre, et participe grandement à l’atmosphère étouffante ressentie tout au long du récit, particulièrement dans la première partie. Le technicien en Lynch ressort à travers un choix de focales et de cadrage habile. La scission qu’il opère, au milieu du film, est ainsi mise en relief. Des cadrages serrés et anxiogènes, on passe à des angles de prises de vue plus large, avec une profondeur de champ augmentée. La première partie du film renvoie parfois à l’expressionnisme allemand des années 20, ses angles accentués par des zones d’ombres découpées, et l’inquiétante étrangeté qui en émane. La seconde est beaucoup plus réaliste, ce qui n’empêche pas des fulgurances obscures de faire apparition de temps à autre. Deux univers semblent constamment en balance, luttant pour la possession de l’autre, s’interpénétrant à l’occasion.

Il faut replacer l’œuvre dans le contexte de la filmographie de Lynch. Le réalisateur sort d’une traversée du désert de cinq ans, après l’arrêt forcé de sa série Twin Peaks, conclue par le film Fire, walk with me. Son image était sérieusement écornée depuis sa Palme d’or à Cannes en 1990 avec Sailor et Lula. Ce film constitue à la fois son retour en force et son testament cinématographique. Il contient toutes ses obsessions, la quintessence de son art. On peut y voir à la fois le pouvoir du metteur en scène, à travers l’homme en noir, mais aussi les troubles de l’identité que cette omniscience peut provoquer.

Mulholland Drive, qui le suivra quatre ans plus tard, reprend d’ailleurs ces thèmes, de façon plus explicite encore. Ce dernier connaîtra d’ailleurs un succès bien plus conséquent, rapportant à son auteur un prix de la mise en scène à Cannes et asseyant son statut de réalisateur ultra-talentueux aux idées troubles. Mais c’est bien Lost Highway, pourtant bien plus opaque, qui constitue le pic de la carrière de Lynch, un film dans lequel se retrouvent à la fois son talent de technicien et ses obsessions d’auteur. Que l’on aime ou déteste, que l’on se perde dans ses méandres ou que l’on reste sur le pas de la porte, Lost Highway ne laissera personne indifférent.

Synopsis : Fred Madison, saxophoniste, soupçonne sa femme, Renee, de le tromper. Il la tue et est condamné à la peine capitale. Le film raconte l’histoire de cet assassinat du point de vue des différentes personnalités de l’assassin lui-même.

Interdit aux moins de 12 ans

https://www.youtube.com/watch?v=jFlLTMYd_98

Fiche Technique: Lost Highway

États-Unis – 1997
Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch, Barry Gifford
Interprétation: Bill Pullman (Fred Madison), Patricia Arquette (Renee Madison et Alice Wakefield), Balthazar Getty (Pete Dayton), Robert Loggia (Mr Eddy et Dick Laurent), Robert Blake (l’homme-mystère), Natasha Gregson Wagner (Sheila), Gary Busey (Bill Dayton)…
Durée: 2h09
Image: Peter Deming
Montage: Mary Sweeney
Musique: Angelo Badalamenti
Producteur: Deepak Nayar, Tom Sternberg, Mary Sweeney
Editeur: MK2

Auteur de la critique : Mikaël Yung

 

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.