Mortal Kombat (1995) : la noblesse du kitsch

Il faut sans doute accepter Mortal Kombat pour ce qu’il est — et surtout pour ce qu’il n’a jamais prétendu être. Film inclassable, maladroit et souvent pauvre dans sa construction scénaristique comme dans sa mise en scène, l’œuvre de Paul W. S. Anderson accumule plus de défauts que de qualités objectives. Et pourtant, trente ans plus tard, elle résiste. Non par excellence, mais par singularité.

À l’époque, Hollywood commence à percevoir le jeu vidéo comme un vivier narratif à exploiter. Super Mario Bros. (1993)Double Dragon (1994) puis Street Fighter (1994) — l’autre jeu de combat phare, concurrent direct de Mortal Kombat — posent les jalons d’un nouveau genre cinématographique, en réponse à une demande croissante du public et d’une industrie vidéoludique en pleine expansion. Ces premières tentatives échouent pourtant à convaincre, pour des raisons qui tiennent autant à la difficulté de transposer une logique de jeu en arcs narratifs cohérents, qu’à un regard condescendant de la part des studios, peu enclins à prendre au sérieux un matériau qu’ils considèrent mineur. Mortal Kombat s’inscrit dans cette lignée, mais y apporte quelque chose de plus stimulant — une adhésion sincère à son univers, là où ses prédécesseurs n’y voyaient qu’une licence à exploiter.

L’appel du kombat

Adapté du jeu vidéo de combat culte de Midway, Mortal Kombat transpose à l’écran un enjeu simple et archaïque : un tournoi millénaire, organisé entre les champions de différents royaumes, dont l’enjeu dépasse le simple honneur. Si les guerriers de l’Outre-Monde remportent leur dixième victoire consécutive, la Terre tombera. Mais d’un point de vue narratif, le film ressemble davantage à une déclinaison du Bloodsport porté par Jean-Claude Van Damme, avec un habillage fantastique qui travestit les temples et les plages de Thaïlande en un espace clandestin où le sort du monde se joue à huis clos.

On use alors beaucoup de fonds verts pour représenter cette ambiance apocalyptique — des ambitions qui ont un coût non négligeable, mais dont les imperfections visuelles et narratives donnent paradoxalement du charme à la mythologie. Ce tournoi à mort est orchestré par le sorcier Shang Tsung, dont l’interprète Cary-Hiroyuki Tagawa — déjà aperçu en sbire dans Les Aventures de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin — constitue l’un des choix de casting gagnants du film : son cabotinage assumé maintient une aura maléfique autour du personnage et ancre le récit dans un registre de bisserie cohérent avec lui-même.

Les combattants humains — Liu Kang, Sonya Blade, Johnny Cage — ne se battent donc pas seulement pour eux-mêmes, mais pour la survie même de leur monde. Cette idée, héritée du jeu, structure tout le film : une succession d’affrontements ritualisés, iconisés, presque mythologiques, où chaque combat est une frontière entre l’ordre et le chaos. Sur le papier, la promesse est forte. À l’écran, elle reste fonctionnelle et rarement incarnée. Le scénario se contente de l’essentiel : présenter les règles, aligner les combats, désigner un camp du Bien et un camp du Mal. Les personnages sont à peine esquissés, les arcs narratifs réduits à des archétypes. La mise en scène, elle, se montre souvent plate, sans véritable recherche formelle, loin de l’ampleur épique que le matériau appelait.

Corps à corps

Pourtant, dans le trio choisi pour défendre le royaume de la Terre, ce sont clairement Liu Kang et Johnny Cage qui contrebalancent ce film d’action trop souvent mou dans ses affrontements. On le doit avant tout à la maîtrise des arts martiaux de leurs interprètes, Robin Shou et Linden Ashby, qui permettent à Anderson et son équipe de proposer des chorégraphies plus complexes et stimulantes à l’écran. Mais pour faire un beau combat, il faut également des adversaires à la hauteur. Le choix des combattants et cascadeurs se révèle ainsi particulièrement payant pour les antagonistes Scorpion et Reptile : l’un s’affronte dans un décor évoquant l’enfer, l’autre dans un temple en ruine. L’ambiance, tantôt rock, tantôt électro, conjuguée à des stimulis visuels dignes d’une boîte de nuit, révèle une mise en scène pensée pour le spectacle — et c’est précisément là que réside la grande force du film. Non sans ironie, ces passages ne font pas partie du climax, lequel cherche à retrouver cette dynamique sans jamais pouvoir l’atteindre.

On notera d’ailleurs que le film, contraint par un rating PG-13, se montre étrangement sage sur le plan de la violence : là où le jeu avait fait scandale pour ses fatalités sanglantes et jubilatoires, l’adaptation préfère la retenue — un paradoxe qui ne manquera pas de frustrer les fans venus chercher la démesure gore de l’original. Tout paraît donc inégal dans ce récit qui cherche à plaire aux joueurs — ravis d’admirer Kano, Sub-Zero, Kitana ou Goro en live-action — sans pour autant virer au carnaval de cosplays, malgré l’absence de « magie ».  Anderson s’applique toutefois à coller aux figures connues avec une forme de rigueur tranquille, et ça se ressent.

Ces réussites ponctuelles éclairent d’ailleurs ce que le film doit au cinéma d’action hongkongais : les affrontements au corps à corps rappellent, dans leur structure plus que dans leur virtuosité, Opération Dragon et le cinéma de Bruce Lee — duels lisibles, chorégraphies compréhensibles, corps mis en valeur plutôt qu’un découpage frénétique. Mais là où les Wachowski, quelques années plus tard, sauront digérer et transcender ces influences dans Matrix pour en faire une expérience visuelle et sensorielle totale, Mortal Kombat reste au stade de l’assimilation incomplète. Les références sont là, visibles, parfois appuyées, mais rarement réinventées.

C’est précisément cette limite qui enferme le film dans son époque. Mortal Kombat est profondément et irrévocablement un film des années 90. Sa musique électro-techno, Techno Syndrome, constitue aujourd’hui l’un de ses éléments les plus emblématiques. Longtemps jugée primitive ou datée, elle est désormais réhabilitée pour son énergie et son second degré involontaire. Elle ne sublime pas les images ; elle les propulse, les déborde, les assume dans leur excès.

Reckless victory

Et puis il y a Christopher Lambert. Dans le rôle de Raiden, dieu du tonnerre et guide ambigu des humains, Lambert apporte au film ce qu’il n’a peut-être jamais su produire seul : une distance ludique. Son accent flottant, son cabotinage et son rire légendaire inscrivent le film dans un registre quasi mythologique et absurde. Comme dans Highlander, il incarne une figure hors du temps, consciente de l’étrangeté de son existence. Là où certains y voient un défaut, le recul permet d’y lire un second degré diffus, déjà présent, mais pas encore théorisé.

C’est sans doute là que Mortal Kombat trouve sa place. Ni grand film d’action, ni adaptation ratée, ni véritable nanar, il appartient à cette catégorie rare des œuvres imparfaites mais honnêtes. Il ne digère pas toujours ses influences, ne transcende jamais vraiment son matériau, mais il y croit, avec une sincérité désarmante.

Film de niche, ancré dans le cru cinématographique des années 90, Mortal Kombat demeure aujourd’hui un divertissement correct, parfois bancal, souvent naïf, mais toujours attachant. Il peut satisfaire les amateurs de jeux de combat comme les cinéphiles en quête d’un spectacle simple, direct et sans cynisme. Un plaisir de série B qui, à défaut d’être grand, a su rester vivant. Et c’est peut-être là sa plus grande victoire.

Mortal Kombat (1995) : bande-annonce

Mortal Kombat (1995) : fiche technique

Réalisation : Paul W. S. Anderson
Scénario : Kevin Droney, d’après la série de jeux vidéo Mortal Kombat créés par Edward J. Boon et John Tobias
Interprètes : Christophe Lambert, Robin Shou, Linden Ashby, Cary-Hiroyuki Tagawa, Bridgette Wilson, Talisa Soto, Trevor Goddard, Kevin Michael Richardson, François Petit, Keith Cooke
Directeur de la photographie : John R. Leonetti
Montage : Martin Hunter
Costumes : Ha Nguyen
Direction artistique : Jeremy Cassells
Décors : Jonathan A. Carlson, Susan Degas
Musique : George S. Clinton
Son : William Freesh, Gerry Lentz, Ken Teaney
Production : Lawrence Kasanoff
Production associée : Lauri Apelian, Alison Savitch
Production déléguée : Robert Engelman et Danny Simon
Sociétés de production : New Line Cinema, Threshold Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h41
Genre : Action, Fantastique, Arts Martiaux
Date de sortie : 25 octobre 1995

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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