La Dernière Séance (The Last Picture Show), le pessimisme en héritage

Quelque part entre classicisme et pessimisme, La Dernière séance vient disposer à l’intérieur de son cadre des figures juvéniles en proie à la lassitude et aux doutes. Personnage à part entière, la petite ville texane d’Anarene leur semble cruellement sous-dimensionnée : on ne trouve rien, ou si peu, à y faire. Partant, il ne reste plus à Sonny, Duane et leurs amis que deux issues, à chercher dans la fuite ou le désespoir.

Les premières et les ultimes images de La Dernière Séance ont ceci en commun : une petite ville du Texas aux habitations chiches, capturée en plan d’ensemble, est balayée par le vent, comme dans un western suranné de John Wayne. Martin Scorsese dira de Peter Bogdanovich qu’« il est le dernier à avoir réalisé un film classique américain ». À ses yeux, La Dernière Séance sonne à peu près comme l’ultime soupir du vieil Hollywood, caractérisé par une mise en scène codifiée et l’usage du noir et blanc, préoccupé par le rêve américain – désossé – et par les années 1950 – pourtant depuis longtemps révolues. Entretemps, le Code Hays a été abrogé et les cinéastes peuvent montrer sans pudeur des adolescents dénudés se tripotant à l’arrière d’une voiture ou dans des motels miteux. Ils n’hésitent plus à filmer des romances intergénérationnelles, ni à faire d’un fils de pasteur un pédophile en puissance. C’est aussi tout cela que Peter Bogdanovich s’échine à mettre en images, dans une Amérique profonde désenchantée, se vidant d’une jeunesse qui préfère fuir vers le Mexique, fût-ce de manière fugace, ou s’engager dans l’armée pour aller combattre en Corée. Mais dans le film le plus pessimiste du Nouvel Hollywood, ces deux échappatoires s’avèrent elles-mêmes éminemment décevantes : du Mexique, on ne rapporte que deux sombreros et une gueule de bois ; à l’armée, on continue à être hanté par un amour depuis longtemps déchu. Finalement, le moyen le plus commode de se soustraire à la réalité demeure le vieux cinéma du quartier, où les jeunes adultes peuvent se peloter de manière insouciante au dernier rang, les yeux fixés sur une vedette hollywoodienne.

La ville d’Anarene est d’un ennui profond. Outre son cinéma désuet, bientôt dépeuplé en raison de la concurrence de la télévision, on y trouve un petit bistrot avec billard et un restaurant sans éclat, où une serveuse endettée et désillusionnée assure à un jeune client : « Je ferai encore des cheeseburgers pour tes petits-enfants. » Tous les événements portraiturés par Peter Bogdanovich sont exposés à la même aigreur : les mutations paraissent douloureuses, notamment celles menant à la vie d’adulte ; les jeunes perdent leur pucelage à la sauvette, à l’arrière d’une voiture, devant les regards indiscrets et moqueurs de leurs amis, avec une fille aux mœurs légères, jugée moins avenante qu’une « génisse » ; l’adultère frappe certains mariages plombés par la lassitude et dépourvus d’amour ; les quadras et quinquas insatisfaites se laissent aller à des ébats avec des adolescents du voisinage… « La ville est bien trop petite pour quoi que ce soit », fera même dire Bogdanovich à l’un de ses personnages, cristallisant en une réplique l’idée d’une géographie du désespoir.

Si la jeunesse a depuis longtemps nourri le cinéma hollywoodien – La Fureur de vivre, par exemple –, jamais le pathétisme et la déception n’ont été portés si haut et ne l’ont tant affectée. Après leur virée au Mexique, Sonny et Duane, les deux héros, apprennent la mort de Sam, un tenancier proche d’eux. Quand Sonny couche avec la femme dépressive de son coach sportif, elle peine d’abord à se déshabiller, puis prend place dans un lit grinçant atrocement, avant de se mettre à pleurer. Sa vie semble se résumer à une chambre à repeindre et à un nouvel édredon à acheter, deux symboles d’un renouveau espéré, mais bientôt déçu. Campée par une Cybill Shepherd magnétique, Jacy, dix-sept ans, tient absolument à faire croire à ses amis, qui patientent devant son motel, que sa première fois fut exceptionnelle, alors même que son amant fit lamentablement chou blanc. Lorsque les personnages plus âgés évoquent le passé, ils se montrent nostalgiques et pétris de regrets. Un tel se souvient avec mélancolie d’une relation palpitante précipitamment avortée, unetelle explique avoir épousé son mari par naïveté et dans le but d’irriter sa mère. L’enthousiasme a rarement été autant rationné.

La Dernière Séance obtint en 1972 huit nominations aux Oscars et repartit avec deux statuettes pour les meilleurs seconds rôles, remportés par Ben Johnson et Cloris Leachman – Jeff Bridges et Ellen Burstyn étaient également nommés dans ces catégories. Ces nominations semblent d’autant plus méritées que Peter Bogdanovich parsème son film de plusieurs fulgurances mémorables. La scène d’amour sur le billard en est un bel exemple : à la fois courte, absolument crue et privée de toute sensibilité, elle montre une main en plan serré se baladant le long des cuisses de Jacy, avant qu’une caméra subjective n’immortalise son amant remontant vers elle. Le voyage au Mexique, aussi elliptique soit-il, se pose en séquence embryonnaire du road-movie, un genre amorcé par le Nouvel Hollywood et déjà contenu en germe dans l’acte final du Lauréat. Film au méta-discours évident, La Dernière séance glisse par ailleurs une allusion explicite au déclin du cinéma américain et à la montée en puissance de la télévision, par le truchement du temps diégétique et d’un cinéma de quartier au public de plus en plus clairsemé. Pessimiste, il l’est donc jusqu’au bout et à tout propos : la jeunesse, l’âge adulte, l’Amérique rurale, l’institution matrimoniale, la morale chrétienne, l’armée, le capitalisme et même l’industrie cinématographique…

Bande-annonce : La Dernière Séance

Synopsis : Dans une petite ville du Texas, au début des années 1950, les distractions se limitent à un café et un cinéma, qui appartiennent au vieux Sam. Sonny, Duane et leurs petites amies tuent le temps comme ils le peuvent et parfois tombent amoureux. Sam semble être le seul adulte capable de comprendre ces jeunes en proie au désœuvrement, et déjà en quête existentielle. Sa mort vient rompre un équilibre fragile. La café et le cinéma ferment, les relations se tendent et chacun emprunte un parcours différent…

Fiche technique : La Dernière Séance

Titre original : The Last Picture Show
Réalisation : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Larry McMurtry
Musique : Phil Harris
Photographie : Robert Surtees
Montage : Donn Cambern
Société de distribution : Columbia
Durée : 1h58
Genre : Drame

Date de sortie : 22 octobre 1971

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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