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Captain Marvel ou la leçon de « girl power » d’Anna Boden & Ryan Fleck

Sous couvert d’introduire au sein du MCU l’arme ultime qui vaincra Thanos dans le très attendu Avengers : EndGame, Captain Marvel est surtout l’occasion pour la firme à Kevin Feige de continuer dans le sillage de Black Panther et d’assumer, si ce n’est revendiquer, la portée symbolique de ses films. Ici, toutefois, point de cause noire à embrasser mais bien celle du féminisme. En résulte un divertissement roublard et techniquement abouti qui demeure paradoxalement plus intéressant en tant que symbole qu’en tant que film.

Au détour d’une réplique époumonée par Jeff Bridges dès 2008 dans le premier volet du MCU (Iron Man), on apprenait que la plus grande qualité de Tony Stark était également son plus grand défaut. Une réplique pas si anodine, quasi prophétique dans un sens, tant Stark, outre d’être le personnage le plus populaire de la firme, en est le mètre-étalon. Dès lors, pas difficile de voir en cette réplique, la parfaite analogie de ce que deviendra le MCU 21 films plus tard, à savoir un modèle de constance engoncé dans un gigantesque paradoxe. D’un coté, un éden de moyens, qu’ils soient financiers ou artistiques (permettant l’embauche de méga-stars pour se draper dans du lycra ad nauseam). De l’autre, une formule aussi dure que du vibranium, à laquelle les nombreuses têtes pensantes engagées se doivent de coller sous peine de se faire virer manu militari à bon coups de différents créatifs. Et au milieu, un simple constat : les fans en redemandant quand bien même ils assistent à des copies de copies de copies. D’où le paradoxe du début en somme car la constance a vite fait d’être néfaste ou tout du moins amener à une profonde lassitude. Et c’est peut être en anticipation de tout cela que la firme a commencé à songer à une alternative. Opérer une nouvelle donne sur un univers aux fondations solides ? Fait avec Thor Ragnarok. Embrasser des causes aux répercussions internationales ? Fait avec Black Panther et sa complète absorption de la communauté afro-américaine. Deux œuvres qui partagent une donnée constante entre les films du MCU : ça a rapporté. Beaucoup même. Alors que faire désormais ? Simple : rattraper son retard face à l’éternel concurrent DC Comics (Wonder Woman) et proposer un personnage féminin qui en lieu et place du simple faire-valoir, aurait le droit à avoir toute la couverture pour elle, afin de pouvoir embrasser frontalement une nouvelle mouvance du cinéma contemporain : le féminisme. C’est ainsi qu’est née Captain Marvel. Et il était temps.

Le symbole, le nouveau nerf de la guerre chez Marvel ?

Car si beaucoup maugréeront (à tort ou à raison) que Marvel a pris son temps pour enfin donner une envergure de premier plan à une héroïne féminine, arguant que DC a fait mieux avec Wonder Woman, c’est peut-être car la firme n’a jamais été aussi consciente du potentiel qu’elle a entre les mains. Et à fortiori de l’époque dans laquelle elle pouvait dégainer cette comme qui dirait carte maîtresse. Puisque là où Captain Marvel diffère énormément de la guerrière amazone, c’est bien sur sa nature intrinsèque. Carol Danvers, avant d’être la super-héroïne dépeinte dans le film, est une pilote de chasse de l’armée US. Autrement dit, une femme ordinaire (autant qu’une pilote de l’Air Force peut l’être, cela s’entend) et certainement pas la membre d’une tribu mythique. A bien des égards, elle incarne ainsi la version féminine d’un Steve Rogers, ou un modèle de ténacité, de bravoure, de combativité qui va embrasser le coté super de manière totalement fortuite.

Ce qui la transforme derechef en icône potentielle pour toute une génération de filles, de femmes et qui sait même de garçons qui apprendront peut-être quelque chose. Et si on ajoute à cela qu’elle est campée par la très recommandable Brie Larson (Room, Kong Skull Island) qui n’a jamais caché ses positions féministes ni même ses engagements, on se dit que le personnage a vite fait de devenir plus qu’un personnage mais bien un symbole. Cela s’en ressent d’autant plus quand toute l’intrigue, qui tourne autour de thèmes éminemment resserrés, pour ne pas dire secondaires (le principal enjeu se cache en effet dans les souvenirs de notre héroïne), prend le pari d’aborder frontalement le cas des minorités, de la masculinité toxique et ose même déployer un rythme très posé. Si bien qu’on sent presque que la paire de réalisateurs derrière le film semble vraiment distiller le quota syndical de scènes pyrotechniques. Rien de plus normal quand l’on sait que les deux cinéastes sont des habitués des films indépendants, mais toujours est-il que cette posture semble cacher quelque chose d’autre. Un peu comme si tout le propos du film était ailleurs.

Future is Female

Car oui, devant l’absence manifeste de scènes versant dans la pure pyrotechnique ayant vite fait de distiller un rythme plus posé à l’ensemble, certains se sont empressés de voir l’application d’un énième constat : les œuvres Marvel sont génériques et les résultats d’artisans aussi impersonnels que la ribambelle d’effets spéciaux déployés pour faire avaler l’énième explosion du métrage. Ils n’auront jamais aussi tort tant malgré les artifices rendus obligés par la formule du MCU, on sent toute la sincérité et presque la modestie du projet. Bien sûr, on est face à un mastodonte de 150 millions de budget, ce qui induit une absence de subtilité notable mais qu’il est plaisant de voir au final,  une femme en rôle principal qui ne tombe pas dans les bras du premier gars venu, la conservation d’une certaine parité dans la veine très buddy-movie adoptée par l’intrigue, le développement d’une belle amitié avec une autre femme et au final, l’émancipation du joug des ennemis masculins avec une facilité virant à l’indécence.

Car oui, au milieu du concert de louanges, il fallait bien rappeler les quelques points qui fâchent, comme cette propension à ne pas savoir maîtriser les pouvoirs de son héroïne qui passe de guerrière redoutable à arme de destruction massive en à peine 2 minutes, ou à vouloir jouer la carte de la subversion en osant une intrigue non-linéaire quand bien même elle ne diffère à finalement que peu des intrigues estampillées Marvel. A l’arrivée, le métrage devient sur la forme un condensé de tout ce que Marvel peut ainsi donner de bon comme de mauvais, entre divertissement sympa, bien troussé (le rajeunissement de Nick Fury est à ce titre impressionnant) et surtout bien casté (Ben Mendelsohn), mais manquant cruellement de passion, d’excitation et de grandeur. Si bien qu’à la fin de la dernière bobine, on ne peut que penser à ce slogan de feu Francois Mitterrand qui prônait « la force tranquille » tant la politique de Marvel s’illustre parfaitement en la personne de Carol Danvers. Où une firme trop consciente de ses pouvoirs sur l’inconscient collectif qu’elle préfère sans se fouler donner à boire et à manger, quitte à balancer du symbolisme à droite et à gauche, sans pour autant embrasser la veine du divertissement total, passionné, incarné et fédérateur. Mais l’essentiel est ailleurs, puisque le film, aussi imparfait qu’il puisse être, est avant tout une promesse : désormais, il faudra compter sur les femmes pour faire le sale boulot et autant dire qu’on se réjouit d’emblée devant la perspective que Brie Larson éclate Thanos dans le prochain Avengers.

A la vue de Captain Marvel, difficile de ne pas succomber à l’élégant paradoxe qu’il propose. Car si sur le plan du symbole, la mouture concoctée par Ana Boden & Ryan Fleck est inattaquable et délivre un message d’émancipation féminine ô combien agréable (et somme toute meilleur que le Wonder Woman de DC Comics), on ne peut en dire de même du reste qui se veut un divertissement posé (et même poseur) à mille lieues des festivals pyrotechniques habituellement proposés par Marvel. Une proposition en soit, qui divisera à coup sur mais qui a le chic d’apposer sur l’ensemble une identité, qu’elle soit bonne ou mauvaise…

Bande-annonce : Captain Marvel

Synopsis : Le film retrace l’histoire de Carol Danvers qui, dans les années 1990, devient l’une des héroïnes les plus puissantes qui aient jamais existé lorsque la Terre se retrouve au centre d’un conflit galactique entre deux races extraterrestres, les Kree et les Skrulls.

Fiche Technique : Captain Marvel

Réalisation : Ryan Fleck et Anna Boden
Scénario : Meg LeFauve, Nicole Perlman et Geneva Robertson-Dworet, d’après les personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby, Gene Colan et Roy Thomas
Casting : Brie Larson (Carol Danvers/Captain Marvel), Samuel L Jackson (Nick Fury), Jude Law (Yon-Rogg), Gemma Chan (Minerva), Ben Mendelsohn (Talos), Dijon Hounsou (Korath), Lee Pace (Ronan), Lashana Lynch (Maria Rambeau), Annette Benning (Dr Wendy Lawson), Clark Gregg (Phil Coulson)
Direction artistique : Kasra Farahani
Décors : Andy Nicholson
Costumes : Sanja Milkovic Hays
Photographie : Ben Davis
Musique : Pınar Toprak
Production : Kevin Feige
Production déléguée : Victoria Alonso, Louis D’Esposito, Jon Favreau, Alan Fine et Stan Lee
Société de production : Marvel Studios
Société de distribution : Walt Disney Studios
Distribution : The Walt Disney Company France
Genre : super-héros
Dates de sortie : 6 mars 2019
États-Unis – 2019

3.5

Concours : Gagnez des places de cinéma du film Mon Meilleur Ami

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 27 Mars 2019 du premier long-métrage de Martin Deus, Mon meilleur Ami, un film primé en sélection Cannes Écrans Juniors lors du Festival de Cannes 2018, gagnez votre place de cinéma.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Lorenzo, adolescent raisonnable et studieux, vit dans une petite ville de Patagonie. Un jour son père décide d’accueillir sous leur toit Caíto, un jeune garçon frondeur et mystérieux. Caito est sombre, introverti et peu enclin à accepter l’ordre établi dans sa famille d’accueil. Leur cheminement chaotique de l’un vers l’autre, va peu à peu les conduire à découvrir leurs propres secrets et leur complexité et finalement à grandir ensemble. Le spectateur est embarqué de manière subtile dans cette histoire, filmée avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Le film, tourné dans la localité de Los Antiguos dans la province de Santa Cruz permet de découvrir les magnifiques paysages de la Patagonie.

Fiche technique : Mon Meilleur Ami  – « My Best Friend »

Titre original : Mi Mejor Amigo
Scénario et réalisation : Martin Deus
Avec Angelo Mutti Spinetta, Lautaro Rodríguez, Mariana Anghileri
Image : sebastián gall
Soundtrack : Mariano Barrella
Monteur : Alberto Ponce
Directeur artistique : Jimena Soldo
Costumière : Jimena Labraña
Date de sortie : 27 mars 2019 (1h 30min)
Distributeur : Epicentre Films
Genre : Drame
Nationalité : argentin

Bio-filmographie de martin deus

Martin Deus est né à la Plata, en argentine, en 1979. il a étudié le cinéma à l’École internationale de Cinéma de San antonio de los banos, à Cuba. Ses courts-métrages ont été sélectionnés dans plus de cinquante festivals internationaux de renom, tels que Sundance, Seattle, los angeles latino, reeling Chicago, Frameline San Fransisco, biarritz, Clermont Ferrand, Sapporo et les rencontres du Cinéma d’amérique latine de toulouse. il est également réalisateur de clips musicaux.

Mon meilleur ami – (long-métrage) 2017l
El prisionero – (court-métrage) 2012n
Nocturno – (court-métrage) 2009amor crudo – (court-métrage) 2008
La escala Benzer – (court-métrage) 2007
Besos sin futuro – (court-métrage) 2004
Bestias y bellas – (Documentaire) 2002

Modalités du jeu concours – Dotations 2×2 places

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Gladiator de Ridley Scott : la renaissance du péplum

« Maximus ! Maximus ! » acclame la foule exaltée d’un colisée déchaîné. Des cris à la gloire d’un soldat du peuple, brisé pour sa loyauté, en quête de justice. Au cœur de l’arène de Gladiator s’exposent des combats spectaculaires, un tournant historique et un drame profondément humain. Ridley Scott y livre un film d’une rare puissance émotionnelle, dont les hurlements sans fin et la musique magnifique de Hans Zimmer nous habitent encore. « Force et honneur » !

En novembre 2018, Ridley Scott a révélé qu’il préparait une suite à son célèbre Gladiator, largement ovationné par le public et auréolé de 5 oscars, dont celui du meilleur film. Le scénario, d’ores et déjà confié à Peter Craig (Hunger Games : la Révolte partie 1, The Town, Top Gun 2), devrait se focaliser sur le personnage de Lucius, le fils de Lucilla et neveu de Commode, qui n’a jamais caché son admiration pour le courageux Maximus. A l’aune de cette annonce, retournons au II ème siècle après J.C., au commencement historique d’une oeuvre originale qui a dépoussiéré le péplum.

II ème après J.C., territoire germanique. Au soir d’une nouvelle bataille remportée par les troupes romaines, l’empereur Marc Aurèle désigne pour successeur un prestigieux général romain, Maximus Décimus, en lieu et place de son fils Commode, peu soucieux de la Plèbe. Il émet le vœu de remettre le pouvoir, jusqu’ici accaparé par l’empereur, entre les mains du peuple et du Sénat. Jaloux, Commode assassine son père et ordonne l’exécution de Maximus lorsque celui-ci refuse de lui jurer allégeance.

Gladiator retrace la lutte de ce militaire déchu, réduit au rang d’esclave, devenu  par sa popularité le fer de lance d’une révolte politique. Défenseur désintéressé d’une Rome déchirée et de l’héritage bafoué d’un empereur disparu, il incarne, peut-être plus que tout autre protagoniste, la loyauté, le courage et la justice. Si le récit s’éloigne de la vie du véritable général Maximus Décimus, qui n’a en réalité jamais combattu dans une arène, il sublime l’histoire d’un héros doté d’une foi inébranlable, bravant dans la douleur chaque épreuve pour servir des valeurs universelles. Impossible de ne pas être touché par l’idéalisme et le destin tragique de ce personnage, que l’on voudrait presque nous-mêmes honorer, en s’agenouillant sous les chants lyriques de la merveilleuse Lisa Gerrard.

Car il fallait beaucoup de confiance, de bravoure, d’ambition, ainsi qu’un brun de folie pour s’attaquer au genre sacralisé du péplum, qui a connu son âge d’or au cours des années 1950 et 1960 avec des films phares comme Les Dix commandements (1958), Ben Hur (1960), Spartacus (1961) ou encore Cléopâtre (1964). A partir de 1980, le genre se tarit à l’écran, et c’est bien Gladiator qui lui donnera enfin un nouveau souffle. Pourtant, aucun de ses successeurs n’égalera le chef d’oeuvre de Ridley Scott. Remakes décevants (Hercules, Ben Hur de 2016), blockbusters ratés (Troie, Le Roi Arthur, Le Choc des Titans, Exodus : Gods ans Kings), en passant par quelques adaptations mythologiques décalées à la violence outrancière (300, 300 : la naissance d’un empire), le péplum semble malheureusement encore aux bords du naufrage. Excepté l’intelligent Agora, inspiré de la vie de la philosophe Hypatie d’Alexandrie, Gladiator reste la référence cinématographique de ces vingt dernières années.

Le tour de force réussi par Ridley Scott tient à une combinaison exceptionnelle d’éléments : la reconstitution convaincante de la Rome antique, la force émotionnelle du scénario, la variation d’une réalisation à la fois sensible et abrupte, la performance d’un acteur, Russel Crowe, qui signe sa plus belle prestation, sans oublier la magnifique bande-originale de Hans Zimmer. Gladiator ne se limite pas à exploiter des séquences d’action, en dépit de sa longue bataille d’ouverture, mais alterne constamment le spectaculaire et le sensoriel. Les combats laissent ainsi la place à des images poétiques, tel Maximus caressant les tiges de blés, dignes de la mise en scène d’un Terrence Malick.

Il n’est pas davantage question de délaisser la profondeur des personnages, quitte à prendre le risque d’une légère perte de rythme. Plusieurs scènes sont complètement dédiées au développement de la psychologie des protagonistes, en particulier les dialogues entre Lucilla et son frère, humanisant Commode, ou la rencontre entre Maximus et le sénateur Gracchus, détaillant leurs convictions respectives et les enjeux politiques. Même le marchand d’esclaves Proximo, au rôle secondaire, bénéficie d’une touchante histoire personnelle.

Paré de tous ces atouts, Gladiator a acté la renaissance du péplum. Symbole cinéphile ultime de la bravoure, devise d’une génération,  il appartient encore aujourd’hui au panthéon des films historiques. Espérons que sa suite réitère le même exploit.

Gladiator – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=xTeC1sW93_w

Gladiator – Fiche technique

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : John Logan, William Nicholson, David Franzoni
Interprétation : Russel Crowe (Maximus), Joaquin Phoenix (Commode), Connie Nielsen (Lucilla), Oliver Reed (Proximo), Richard Harris (Marc Aurèle), Derek Jacobi (Gracchus)
Photographie : John Mathieson
Montage : Pietro Scalia
Musique : Hans Zimmer, Lisa Gerrard
Décors : Crispian Sallis, Arthur Max
Production : David Franzoni, Branko Lustig, Douglas Wick
Sociétés de production : DreamWorks Pictures, Scott Free Productions, Universal Pictures
Sociétés de distribution (France) : United International Pictures
Genres : historique, action
Durée : 155 minutes
Date de sortie : 20 juin 2000

« Les Quatre cents coups » : une part d’ombre, une part de fiction

Phare de la Nouvelle Vague, rampe de lancement d’une filmographie abondante, Les Quatre cents coups constitue le premier chef-d’œuvre de François Truffaut, mais contient déjà en son sein la veine néoréaliste et les obsessions qui feront la réputation de son auteur. Il permet par ailleurs l’émergence d’une figure indissociable du nouveau cinéma français : Jean-Pierre Léaud, dans la peau d’un Antoine Doinel aux blessures intérieures indicibles.

Antoine Doinel, le jeune héros des Quatre cents coups, possède une triple fonction : autobiographique, quand il renvoie à l’enfance tumultueuse et douloureuse de François Truffaut, qui échouera dans un centre d’observation pour mineurs ; annonciatrice, lorsqu’il préfigure le héros banal – et souvent négatif – de la Nouvelle Vague française ; symbolique, puisqu’il condense à peu près toutes les pérégrinations inhérentes à l’adolescence et ses turbulences. Ce dernier point est effeuillé tout au long du film : disputes conjugales des parents, remontrances des professeurs de classe, école buissonnière, tâches domestiques, autel secret à Balzac, errance continue en ville, larcins d’importances diverses, faux mots d’excuse, refuge chez un copain, cigarettes, boissons alcoolisées, poste de police, centre pour jeunes délinquants, entretien avec une psychologue, contrariétés de la vie familiale…

Alors que Les Quatre cents coups s’amorce à peine, un jeu de miroirs tend à nous présenter la personnalité fragmentée d’Antoine : à la recherche d’une forme de stabilité, il peine à obtenir l’attention de sa mère et semble confiné dans une double prison, matérialisée d’abord par une vie familiale sans joie dans un appartement exigu, et ensuite par une détention pénible dans un centre pour mineurs. Les adultes n’ont ici rien à proposer si ce n’est une suite ininterrompue de châtiments et de jugements. Là où la famille, l’école et la police sont en échec, la psychologie semble en revanche produire ses effets : le dialogue est enfin initié à l’occasion d’une séquence de mise à nu, auprès d’une thérapeute (désincarnée), où le hors-champ tient une importance capitale.

Un autre dispositif de mise en scène fait pleinement sens grâce à l’ingéniosité de François Truffaut : prisonnier à l’intérieur, le jeune Doinel ne semble s’épanouir qu’en vagabondant à l’extérieur, dans les rues de Paris, ce qui s’objectivera à l’écran par des plans fixes à la maison ou à l’école et une caméra mobile, bien plus légère, dès lors qu’Antoine erre dans la capitale française. La séquence du rotor forain, figurant parmi les plus commentées du film, se voit quant à elle agrémentée d’une prise de vues circulaire effrénée. On peut naturellement interpréter cette scène de différentes manières, mais le jeune héros de François Truffaut y apparaît en définitive extatique, lessivé et ivre de liberté.

Une ville, une famille, une soif de liberté

La ville de Paris, personnage à part entière, va être saisie sous tous les angles. L’ouverture montre ses rues en travelling et contre-plongée. Les bâtiments défilent et ne cesseront plus de le faire : avenues, immeubles, bureaux, boutiques, centres commerciaux, places… Les espaces ouverts succèdent aux espaces fermés dans une captation de la capitale française de la fin des années 1950. Quand on sait qu’Antoine Doinel est un double à peine fictionnalisé de François Truffaut et que ce dernier a lui-même grandi dans le quartier de Pigalle, l’exposition de la ville prend tout son sens. L’autre grande exploration des Quatre cents coups, dans une veine encore plus mélancolique, concerne évidemment la famille : une mère incapable de tendresse, exhibant ses jambes sensuelles et se promenant dans la ville au bras de son amant se voit doublée d’un beau-père contradictoire, désargenté, effacé, bientôt démissionnaire et seulement passionné par le rallye automobile. « Il faut que je vive ma vie », finira par annoncer Antoine, las.

Fragmenté et elliptique, le premier long métrage de François Truffaut s’étale sur une dizaine de jours et arbore une dimension néo-réaliste, voire documentaire. Son plan final sur la plage, précédé par une cavale haletante, s’impose certes comme un aboutissement, mais ô combien déceptif : après une longue course élégamment filmée en travelling sur le sable, Antoine avance de quelques pas dans l’eau, puis se retourne pour offrir au spectateur un regard face caméra devenu anthologique, complètement désillusionné. Si le carcan familial, scolaire et urbain ne suscitait chez lui aucun enthousiasme, il ne sait quoi faire du littoral et regarde par conséquent vers le passé. Avant cela, une autre séquence était venue souligner les souffrances intérieures d’Antoine : le poste de police, sa caméra qui papillonne et ses vues subjectives ont quelque chose de poignant et de claustrophobique qui annonce le « déconditionnement » en centre fermé.

Triomphe à Cannes

Les Quatre cents coups fut financé par les beaux-parents de François Truffaut. Il réunit jadis plus de 400 000 spectateurs et rapporta bien plus que les 40 millions d’anciens francs qu’il coûta. Jean-Pierre Léaud fut engagé pour son côté « gouailleur » et campe avec maestria un Antoine fragile et insoumis. Le film est dédié à André Bazin, cofondateur des Cahiers du cinéma et père de substitution de François Truffaut, qu’il accueillit longtemps chez lui. Outre quelques menus ennuis avec la police et les douleurs dorsales d’Albert Rémy, le réalisateur français dut dissiper ses propres doutes durant le tournage : il fumait cigarette sur cigarette, se montrait tendu, parfois pris d’angoisses et se sentait jugé par des professionnels qu’il savait plus expérimentés que lui.

Cela n’empêcha pas le film de susciter l’admiration à Cannes, festival pourtant vilipendé par François Truffaut quand ce dernier en commentait le déroulement en tant que critique de cinéma. Les Quatre cents coups y reçut le prix de la mise en scène et Jean-Pierre Léaud y fut porté en triomphe par une foule en liesse. Cela explique pour partie les accusations d’hypocrisie dont Truffaut fit l’objet : grand contempteur de la « Qualité française », le précurseur de la Nouvelle Vague réalisa un film trop « sage » aux yeux de ses nombreux détracteurs, qui s’attendaient à plus d’audace et de transgression figurative.

Inspiré de Hitchcock, Bergman, Renoir, Rossellini ou encore Cocteau, Les Quatre cents coups constitue finalement un témoignage très documenté sur la solitude et la psychologie de l’enfant, auréolé de plusieurs leitmotivs qui feront école dans la filmographie de son réalisateur – dont le feu, les jambes féminines ou le cinéma. L’écriture tient également un rôle-phare dans le film, que cela soit à travers un devoir de classe, un mot d’excuse, une adoration de Balzac ou le vol d’une machine à écrire.

Filmé en CinémaScope et doté d’un son post-synchronisé, ce film pionnier (mais pas premier) de la Nouvelle Vague verra sa technique ainsi commentée par son illustre architecte : « Le scope stylise. Avec Les Quatre cents coups, où l’essentiel du décor est triste, gris, crasseux, j’avais peur de faire un film laid, désagréable à regarder. Le scope permet de rendre compte de la réalité avec un élément de stylisation qui m’était indispensable. » Rappelons enfin que ce premier long métrage succède au court Les mistons, qui évoquait déjà l’enfance, et amorce une série de cinq films ayant pour principal protagoniste Antoine Doinel. Aucun ne parviendra cependant à égaler ce premier acte épatant.

Bande-annonce : Les Quatre cents coups

Synopsis : Antoine est un adolescent turbulent et mal dans sa peau. Il ment à ses parents, indifférents à son sort. Il vole, fugue, traîne dans Paris, fait l’école buissonnière. Jusqu’au jour où il atterrit dans un poste de police…

Fiche Technique : Les Quatre cents coups

Réalisation : François Truffaut
Scénario : François Truffaut
Musique : Jean Constantin
Montage : Marie-Josèphe Yoyotte, Cécile Decugis et Michèle de Possel
Photographie : Henri Decae
Décors : Bernard Evein
Société de production :  Les Films du Carrosse, Société d’exploitation et de distribution de films (SEDIF Productions)
Durée : 99 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 4 mai 1959

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4.5

Bloody Sunday #2 – Ebola Syndrome de Herman Yau

Après avoir ouvert les hostilités avec Street Trash, il est temps de passer à la vitesse supérieure dans le graveleux. Pour cela, direction l’autre bout du monde et cap vers la péninsule de Hong Kong pour découvrir le monde fou, fou, fou de la Category 3. L’occasion pour ce petit voyage de revenir sur l’un de ses plus grands représentants, Herman Yau et son Ebola Syndrome. Au programme : du sexe cru, de la violence très crue et surtout aucune morale. Bienvenue dans la CAT3.

Avant de tailler dans le lard, il est important de faire un petit peu d’histoire et d’expliquer ce qui se cache sous ce terme barbare de CAT3. Alors que la censure hongkongaise a été plutôt laxiste pendant une bonne période et notamment au cours de l’âge d’or de la Shaw Brothers dans les années 70 où la violence faisait quand même partie intégrante du genre, l’émergence de la Nouvelle Vague hongkongaise menée par Tsui Hark, John Woo et autre Ringo Lam va bousculer les choses. Accompagnés d’une libération des moeurs, ces films se font alors plus incisifs, en particulier au niveau politique comme en témoigne le cultissime L’Enfer des armes de Tsui Hark, résolument anarchiste. Face à une montée drastique de la violence, et l’arrivée de plusieurs brûlots politique, la censure se voit obligée de sévir de manière plus tranchée. Résultat : en 1988 est instauré un système de classification qui se sépare en 3 catégories. La première désigne les films tous publics, la deuxième ceux interdits aux enfants, et la troisième, celle qui nous intéresse aujourd’hui, les films interdits aux moins de 18 ans.

On pourrait alors se dire qu’avec une classification pareille, les cinéastes pourraient s’en donner à coeur joie pour enfin passer des messages politiques des plus virulents. Tu parles ! Sous couvert de CAT3, les réalisateurs vont en profiter pour se laisser aller aux déviances les plus extrêmes, et cela notamment en calant à la moindre occasion du cul, le sexe étant un sujet assez tabou à l’époque, et surtout une violence de plus en plus outrancière. L’opportunité pour tous les Hongkongais de se laisser aller à leurs dérives les plus viles, alors que l’ombre de la rétrocession à la Chine se fait de plus en plus proche. Au sein de la CAT3, on retrouve du bon gros cinéma d’exploitation bien gratiné allant de l’actionner musclé avec Full Contact de Ringo Lam à la comédie érotique avec Sex and Zen, en passant du fantastique hallucinogène avec The Eternel Evil of Asia et avec Ebola Syndrome, on touche certainement à ce qui s’est fait de plus dépravé.

Il ne faut d’ailleurs pas attendre très longtemps avant de voir que Ebola Syndrome mérite amplement sa classification en CAT3. En même pas 5 minutes, le grand Anthony Wong (acteur fidèle de Johnnie To et grande figure de la nouvelle vague HK) aura déjà baisé une femme, été pisser dessus, assassiné son mari et patron, découpé la langue de sa conquête et failli mettre le feu à la gamine de cette dernière. Le titre du film n’est même pas encore apparu que Herman Yau a déjà mis le paquet et se torche de manière outrageuse avec la morale, bien décidé à profiter un max de son interdiction au moins de 18 ans. Après ce remue-ménage à Hong Kong, Kai (Anthony Wong) se voit obligé de s’exiler pendant 10 ans en Afrique du Sud où il va travailler dans un restau chinois tout en se faisant maltraité par ses employeurs. Alors que Kai ne pense qu’à se farcir sa patronne, tout en parlant constamment de cul, le voilà obligé en compagnie de son boss d’aller récupérer de la viande de cochon dans une tribu Zulu. Évidemment, Yau ne va se priver pour présenter la tribu comme un ramassis de sauvages, d’autant plus qu’une épidémie virale semble les toucher. Pourtant, Kai ayant le kiki qui le démange, en profite pour violer une femme de la tribu inconsciente qui va lui cracher à la tronche et ainsi lui transmettre le virus Ebola.

On est même pas encore rentrer dans le feu de l’action que le film montre clairement que le politiquement correct, il en a rien à faire. Entre infanticide, viol, racisme, Herman Yau dépasse à chaque fois les limites. Le tout va devenir éminemment jouissif quand Kai va partir dans un véritable rampage. Ebola Syndrome, c’est un film qu’on a un peu honte d’aimer quand on voit le torrent d’atrocités qui  se passe sur la pellicule. Si la volonté d’infanticide et le viol ne suffisaient pas, le film va taper dans le cannibalisme avec le sort peu ragoûtant que va livrer Kai à ses employeurs les transformant en hamburgers qu’il n’a aucun scrupule à servir à ses clients. Tout cela est alors le point de départ d’une épidémie d’Ebola qui va toucher l’Afrique du Sud mais également Hong Kong quand Kai décide de rentrer chez lui après avoir mis la main sur le pactole de ses ex-patrons. En parallèle de ça, la jeune Lily, gamine rescapée du triple homicide ouvrant le film reconnaît Kai et va tout faire pour le mettre sous les verrous. Anthony Wong y trouve ici l’une de ses prestations les plus hallucinantes, faisant de son personnage la plus grosse pourriture que la Terre ait pu enfantée, dont l’un des plus grands faits d’exploit est de se branler dans un morceau de viande avant de le servir. Pas étonnant alors que le personnage de Lily ait envie de gerber dès qu’il passe à côté d’elle.

Ebola Syndrome est définitivement l’archétype du film de CAT3, réunissant à la fois la violence ultra-graphique d’un Story of Ricky, bien que le film ne tombe pas dans une surenchère de gore hormis une séquence d’autopsie anthologique des plus dégueulasses, les sévices les plus douteux d’un Red to Kill ou encore la gratuité sexuelle de la quantité de softporn sortis entre 1988 et 1996. Mais Ebola Syndrome est surtout un défouloir à l’humour noir des plus corrosifs, une libération de pulsions malsaines dans des scènes monstrueuses qui vont vous faire demander comment on a pu pondre pareilles choses. On est à la fois choqué et amusé par cette image de Anthony Wong acculé par les forces de l’ordre qui se met à leur cracher dessus pour leur transmettre le virus Ebola. Le film, derrière tout son déballage d’immondices, devient complètement grotesque et nous fait relativiser. Plutôt que de dépeindre la puanteur du genre humain avec un mépris auteurisant, Ebola Syndrome aborde le tout comme une grosse farce au mauvais goût exquis. Tout cela est manié avec un tel second degré que, même s’il ne nous empêche pas de penser que Herman Yau est un psychopathe de première, le plaisir s’avère immense (à condition d’être préparé psychologiquement). Il reste quand même conseillé d’aller prendre une bonne douche après pour être sûr de s’être débarrassé de toutes les impuretés qui émanent d’Ebola Syndrome.

Ebola Syndrome – Bande Annonce

Ebola Syndrome – Fiche Technique

Réalisation : Herman Yau
Scénario : Chau Ting
Interprétation : Anthony Wong, Marianne Chan, Lo Meng, Miu-Ying Chan, Wan Yeung-ming
Photographie : Yu Kwok Bing
Musique : Brother Hung
Montage : Choi Hung
Producteur : Wong Jing, Li Siu Kay
Genre : Horreur
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 15 juin 1996

Hong-Kong – 1996

Charmed (2018) Quand la magie ne prend pas

Adieu aux sœurs Halliwell, bonjour aux sœurs Vera-Vaughn. Charmed, version 2018, n’est pas une suite mais un reboot très progressiste. L’accent est mis sur la diversité, avec un casting essentiellement non blanc, et un ton ouvertement féministe. Les fans de la version originale seront forcément déçue -moi la première- car si d’apparence on reprend l’idée originale, la magie n’opère pas.

D’apparence, c’est le même décor :  une jolie maison victorienne, un grenier poussiéreux et un bon vieux livre des ombres. Le pouvoir des trois portes s’incarne désormais sous les traits de Mel (Melonie Diaz), Maggie et Macy. Les 3M sont comme leurs consœurs, trois jeunes femmes indépendantes dont le destin change le jour où elles apprennent l’existence de leurs pouvoirs. Cette fois-ci, la révélation est déclenchée par le meurtre inexpliqué de leur mère et l’arrivée de leur nouvel être de lumière, Harry, joué par le Britannique Rupert Evans.

Cette première saison s’efforce difficilement de rentrer dans le côté sombre de l’univers magique. Rien d’étonnant quand on sait qu’aux commandes de ce reboot on trouve Jennie Snyder Urman, la showrunneuse de Jane the Virgin. On y retrouve d’ailleurs Jaime Camil (Rogelio dans Jane the Virgin) pour interpréter un démon le temps d’un épisode. La marque légère et comique de la showrunneuse, plus habituée aux comédies romantiques, se fait donc ressentir. Pour des histoires de magie plus sombres et moins prudes, il faudra plutôt se tourner vers des séries comme The Magicians ou The Witches of East End.

Tout est décevant, et malheureusement, surtout tout ce qui touche l’univers fantastique.

On ne retrouve pas la même dynamique scénaristique d’antan, entre les histoires de démons, les problèmes personnels des sœurs et leurs tentatives d’y remédier avec des formules à forts effets secondaires. Les démons manquent aussi d’effet menaçant, ce qui est sûrement dû aux effets spéciaux assez pauvres. En comparaison à d’autres séries fantastiques de The CW comme Supernatural ou The Vampire Dairies, on se demande où sont passés les moyens ?

Cependant, pas mal de changements apportent également de la fraîcheur à cette version de 2018.

En premier, le fait que nos héroïnes ne soient pas forcement focalisées sur leurs histoires de cœurs. Au début, toutes sont en couples, et l’une d’elle est d’ailleurs lesbienne. Rien à voir avec l’enchaînement des conquêtes masculines des Halliwell, aussi rapide que l’extermination des démons. Leurs vies de femmes indépendantes se focalisent plutôt sur leurs études et carrières. En effet, toutes les trois sont encore –comme il est normal à leur âge- dans l’univers de la fac, soit en tant qu’étudiante, doctorante ou chercheuse.

De plus, le côté féministe est omniprésent dès le début avec la mère, professeur en études féministes. Les épisodes abordent aussi des thèmes comme la culture du viol, l’intersectionnalité du féminisme, et autres sujets progressistes. Nos héroïnes n’hésitent pas à s’affirmer, sans pour autant dominer. Finie la représentation des démons exclusivement masculins, qui faisaient passer nos sorcières pour des misandres (ndla: haine des femmes envers les hommes). Par contre, il est assez exceptionnel de remarquer que les fondateurs sont toutes des fondatrices.

En conclusion, les premiers ressentis face à cette reprise de Charmed sont assez mitigés, entre nouveauté et désappointement. Même si une seconde saison est déjà prévue, fort à parier que le charme des sœurs Vera-Vaughn ne fera pas long feu…

Synopsis : Suite à la mort tragique de leur mère, trois sœurs découvrent qu’elles sont des sorcières. Reboot de la série Charmed (1998).

Charmed : Bande Annonce

Charmed : Fiche Technique

Créateur : Constance M. Burge, Jennie Snyder Urman, Amy Rardin et Jessica O’Toole
Réalisation : Brad Silberling, Vanessa Parise, Michael Allowitz …
Scénario : Constance M. Burge, Jennie Snyder Urman, Amy Rardin et Jessica O’Toole
Interprètes : Melonie Diaz (Mel Vera), Sarah Jeffery (Maggie Vera), Madeleine Mantock (Marcy Vaughn), Ser’Darius Blain (Galvin Burdette), Rupert Evans (Harry Greenwood), Ellen Tamaki (Niko Hamada), Nick Hargrove (Parker)
Photographie : Stewart Whelan, Scott Williams, Tami Reiker
Montage : Edward R. Abroms, Robin Katz, Tami Reiker
Musique : Will Bates
Production : Gregory G. Venturi, Alec Hammond
Sociétés de production : Poppy Productions, Reveal Entertainment, Propagate Content
Société de distribution : The CW
Nombre d’épisodes : 13/22
Durée d’un épisode : 43 minutes
Diffusion aux Etats Unis : 14 octobre 2018
Diffusion en France : Inconnu
Genre : Fantastique, Drame

États-Unis – 2018

 

Note des lecteurs10 Notes
On aimera :
Son féminisme affirmé
Son casting essentiellement non-blanc
On regrette :
Son manque de dynamisme
Ses pauvres effets spéciaux
Son mimétisme à l'original
Son générique
2.5

« Yomeddine » : Beshay de roi

Yomeddine est porté par un récit filial impliquant un lépreux et un orphelin. Il se projette dans une Égypte protéiforme où la splendeur des monuments ancestraux tranche avec la misère des quartiers urbains. De ces deux caractéristiques, Abu Bakr Shawky tire un premier long métrage solide et sincère, qui paraît prochainement en DVD.

Dans une décharge publique égyptienne, un lépreux et un orphelin s’éveillent au monde en ouvrant les pages d’un vieil exemplaire de Newsweek. Le premier vit dans une léproserie et subit l’ostracisme inhérente à sa maladie, bien que celle-ci ne soit plus contagieuse depuis longtemps. Le second, surnommé « Obama » en raison de ses traits africains, ignore tout de ses origines, endure la brutalité de ses pairs et semble en quête d’une figure paternelle. Ce sont ces deux êtres en rupture avec leur environnement qu’Abu Bakr Shawky, dont il s’agit du premier long métrage, décide d’installer au centre de son récit. Pareille trame n’est cependant pas sans écueil : les dispositifs lacrymaux, les clichés, le naturalisme outrancièrement compassionnel ont l’habitude de couler les navires battant pavillon dramatique, surtout quand ceux-ci ont à leurs commandes des personnages marginaux en souffrance.

Dans ses grandes lignes, Yomeddine échappe à ces griefs. Présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2018, ce film égyptien pose un regard juste, chargé d’à-propos, sur ses deux personnages principaux, bientôt jetés sur les routes et en état de filiation progressive. Si les décors sont variés – une décharge, le désert, des édifices ancestraux, le Nil, le sans-abrisme urbain… –, c’est avant tout pour donner corps à une traversée critique de l’Égypte contemporaine, dont certaines résonances peuvent rappeler le Clash de Mohamed Diab ou le mémorable Le Caire confidentiel de Tarik Saleh. Ainsi, par la voie du road-movie, on assiste à une ronde de personnages disparates, aux lourdeurs bureaucratiques, à la misère, au rejet des différences ou encore aux crispations religieuses. Pendant le temps d’un trajet éprouvant, à dos d’âne ou en charrette, où ils seront traités de « resquilleurs » et souvent en parias, Beshay et Obama vont s’ouvrir l’un à l’autre, le premier finissant par s’ériger en père de substitution du second. Le tout est immortalisé dans une veine naturaliste riche en moments de grâce, tandis que Beshay remonte le Nil en compagnie de son jeune acolyte dans l’espoir d’en savoir plus sur ses origines.

En visionnant Yomeddine, on ne peut s’empêcher de penser aux Freaks de Tod Browning, mais aussi au Kid de Charlie Chaplin. Si le poids de ces deux modèles est difficilement supportable pour le néophyte Abu Bakr Shawky, il reste que leur esprit se retrouve bel et bien dans ce premier long métrage prometteur. En attendant de parvenir au degré d’expertise de ces deux cinéastes, le réalisateur égyptien parsème son œuvre de plusieurs séquences à marquer d’une pierre blanche : le présent apporté à une femme alitée et inerte ; une conversation lucide auprès du feu, à la belle étoile ; une rencontre douloureuse avec une mère de famille craignant que Beshay ne contamine l’eau du Nil ; un moment onirique où ce dernier est présenté sans les stigmates de la lèpre ; un autre, poignant, où il enjoint le monde à « aller se faire foutre ». Et tandis que Rady Gamal et Ahmed Abdelhafiz, comédiens amateurs, crèvent l’écran, Yomeddine expose leurs doutes avec beaucoup de justesse : ceux de Beshay quand il arrive enfin dans son village natal, ceux d’Obama quand il refuse de lire sa fiche d’inscription à l’orphelinat. Si ce premier essai paraîtra à certains un peu convenu dans sa construction, il n’en demeure pas moins une belle promesse, porteuse d’un regard tendre, et doublée d’une ode à la tolérance et à l’amitié qu’il serait dommage de bouder.

N.B. : Notre chroniqueur n’a pas eu accès aux bonus de cette édition DVD et ne peut par conséquent pas préjuger de leur teneur.

Bande-annonce : Yomeddine

https://www.youtube.com/watch?v=KRS6ZudLE4c

Synopsis : Beshay et Obama, respectivement lépreux et orphelin, parcourent l’Egypte à la recherche du village natal du premier cité. 

Fiche technique : Yomeddine

Sortie DVD : 6 avril
Scénario et réalisation : A.B. Shawky
Image : Federico Cesca
Décors : Laura Moss
Montage : Erin Greenwell
Musique originale : Omar Fadel
Produit par Dina Emam
Producteurs délégués : Elisabeth Shawky-Arneitz, Ahmed Shawky, Ali Baghdadi, Gill Holland, A.B. Shawky, Michel Merkt
Coproducteurs : Mohamed Hefzy, Mohamed Sakr
Producteur associé : Daniel Ziskind
Une production : Desert Highway Pictures
En association avec Film Clinic
Ventes internationales : Wild Bunch
Distribution France : Le Pacte

Note des lecteurs0 Note
3.5

Nos vies formidables, de Fabienne Godet : le cinéma au service d’une belle leçon de vivre ensemble

Le nouveau film de la cinéaste Fabienne Godet, Nos Vies formidables, irradie de la beauté des personnages qu’elle met en scène, des toxicomanes  accidentés de la vie qui essaient de s’en sortir tous ensemble.

Synopsis : Margot, Jérémy, Salomé, César, Sonia…Ils ont entre 18 et 50 ans. Tout les sépare, sauf l’urgence de se reconstruire et de restaurer la relation à l’autre que l’addiction a détruite. Solidaires, ils ont comme seules règles le partage, l’honnêteté, l’authenticité, la sincérité, l’humanité. Une bande incroyable de vivants qui crient haut et fort qu’on s’en sort mieux à plusieurs que seul.

The Social Network

Une voiture qui sillonne des routes isolées, un portail haut qui donne sur une bâtisse imposante, bourgeoise, et un passager taciturne avec un sac pour tout bagage : telle était l’ouverture du film la Prière de Cédric Kahn, et telle est l’ouverture de Nos Vies formidables, le nouveau film de Fabienne Godet. La ressemblance est troublante, et édifiante. Quand il s’agit de parler de la réhabilitation des toxicomanes, les choix ne sont donc pas nombreux. Le chemin est tout tracé, toujours le même.

Sauf que ce n’est pas tout à fait exact. La Prière était focalisé sur ce milieu spécifique d’un centre religieux quasi-militaire qui recueillait de jeunes toxicomanes et essayait de les guérir grâce à la prière et l’effort physique. Le film de Kahn interrogeait aussi le cheminement de Thomas, le protagoniste, par rapport à ces prières qui lui tombaient dessus. Nos Vies formidables met plutôt l’accent sur la vie en communauté de personnes de tous genres, de tous âges, de tous sexes et de toutes sexualités. Margot (épatante Julie Moulier) en est certes la protagoniste, mais on ne peut pas véritablement parler d’un premier rôle, tant tous les personnages ont une importance égale, comme dans un film choral, tout en étant un élément indispensable d’un édifice humain indissociable où chacun a besoin de l’autre pour avancer, mais où chacun  puise également sa motivation dans le bien qu’il apporte à un troisième.

Margot arrive donc dans un centre très hétéroclite, au centre duquel officie Antoine, le thérapeute (incarné par un professionnel, Régis Ribes). La force du film est d’être à un bon point d’équilibre entre une vision documentaire et un récit de fiction, et avec l’histoire et le personnage de Margot en fil conducteur, Nos Vies formidables va garder la même trajectoire du début jusqu’à la fin, celle de raconter la vie de cette communauté singulière qui rassemble des hommes  et des femmes qu’il s’agit de soigner dans toutes leurs dimensions, aussi bien physiquement que psychiquement. Malgré quelques images qu’il faut bien traiter d’Epinal (les scènes de manque en début de séjour, notamment), Fabienne Godet a choisi une manière très particulière de montrer le monde de l’addiction , qu’on a tout récemment vu dans ses versants destructeurs avec successivement Ben is Back de Peter Hedges, et My beautiful Boy de Felix Van Groeningen. Ici, c’est la reconstruction qui est montrée, avec l’absence totale de béquille chimique, mais au contraire le recours à la parole et à la bienveillance solidaire. Pouvant paraître rébarbatives au départ, les réunions de groupe (très impressionnantes) deviennent progressivement supportables, puis nécessaires à chacun dans leur guérison qui passe par de violents moments de prise de conscience. Le personnage de Margot , interprétée par une Julie Moulier très convaincante, synthétise parfaitement ces états d’âme successifs de dégoût, de découragement et d’espoir.

Le film est lumineux, éclairé par la solidarité et l’entraide entre les membres du groupe que la réalisatrice précise avoir constitué après moult castings, membres manifestement en grande alchimie, tant l’émotion est réelle et palpable. La cinéaste réussit à faire vivre le groupe comme une vraie entité ; à la différence du film choral auquel on peut l’assimiler, les personnages existent tous simultanément sous les yeux du spectateur, dans une sorte de ballet parfois tragique, souvent drôle, et toujours poignant. Au-delà de la reconstruction par les séances formelles de thérapie, l’amitié et les affinités qui naissent entre les personnages font plaisir à voir et font d’une séance de ménage, de vaisselle, de scrabble ou de volley-ball bien plus qu’une anecdote dans le film.

Alors, si le film manque un peu du mystique qu’on a vu dans la Prière de Cédric Kahn, et qui contribue (ou pas) à la réhabilitation des pensionnaires,  s’il manque par endroits d’une certaine distanciation par rapport au sujet, il regorge au contraire de l’incroyable vitalité générée par la dynamique du groupe, par la solidarité, et surtout par la foi des protagonistes dans leur prochain, et la croyance que ce dernier peut réellement être la source de leur salut.

Nos vies formidables – Bande annonce  

Nos vies formidables – Fiche technique

Titre original : –
Réalisateur : Fabienne Godet
Scénario : Fabienne Godet, Julie Moulier
Interprétation : Julie Moulier (Margot), Louis Arène (Théo), Françoise Cadol (Mère de Margot), Jacques de Candé           (Jérémy), Véronique Dossetto (Sonia), Raphaël Faivre (Fils de Lisa), Isabelle Florido (Isabelle), Johan Libéreau (Léo), Sandor Funtek (Dylan), Zoé Héran (Salomé), Jade Labeste (Marion), Nathalie Larivière (Soso), Bruno Lochet (Pierre), Emilie Marsh (Alex), Cyrielle Martinez (Zakaria), Cédric Maruani (Jalil), Estelle Meyer (Leila), Mourad Musset (Raja), Olivier Pajot (Père de Margot), Françoise Pinkwasser (Annette), Régis Ribes (Antoine), Camille Rutherford (Lisa), François-Michel Van der Rest (Daniel), Abbes Zahmani (César)
Photographie : Marie Celette
Montage : Florent Mangeot
Musique : Fabien Bourdier
Producteurs : Bertrand Faivre
Maisons de production : Le Bureau
Distribution (France) : Memento Films Distribution
Durée : 117 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 06 Mars 2019
France – 2019

Note des lecteurs1 Note
4

Nightflyers, ou l’angoisse du voyageur spatial qui traverse le vide

Après Star Trek Discovery, la série Nightflyers va-t-elle confirmer le retour de la science-fiction sur nos petits écrans ? Si le format d’une série semble adapté à la description de voyages au long cours et de leurs lots de découvertes mystérieuses, qu’en est-il de la qualité de cette nouvelle série diffusée sur Netflix ?

Le pilote de Nightflyers est sans doute l’épisode le plus réussi. Il parvient à faire ce qui est nécessaire pour nous plonger dans une série de science-fiction : instaurer un univers et placer le spectateur devant une série d’énigmes.

Un univers classique

D’abord, voyons un peu l’univers dans lequel se déroule Nightflyers. Il n’a, certes, rien de particulièrement innovant et il ne développe pas vraiment la vision personnelle d’un artiste. Ici, le spectateur est plongé dans un monde qui réunit les éléments classiques de la science-fiction. D’abord le voyage dans l’espace, à la rencontre d’une espèce (ou une entité ? On ne sait pas trop) extraterrestre, le (ou les ?) Volcryn. On apprend que cela fait un bon moment maintenant qu’il s’est manifesté, les humains ont tenté toutes les possibilités à leur portée pour prendre contact avec lui, mais la communication n’a pas pu s’établir et, à vrai dire, on ne sait pas encore vraiment ce que c’est que le Volcryn. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il possède une source d’énergie qui pourrait sauver la Terre.

Oui, parce que (autre élément classique de la SF), la Terre est en voie d’extinction. La race humaine en est grandement responsable. Comme l’affirme Rowan, l’exobiologiste de l’expédition :

« Les humains sont des virus qui ont tué leur hôte et cherchent à en coloniser un nouveau. »

Nightflyers n’a pas forcément d’identité propre, pas d’idée novatrice, mais la série sait exploiter correctement ce qu’elle prend à gauche et à droite dans l’univers de la SF en général. La série développe ainsi le thème du transhumanisme, par exemple : hommes/femmes et machines sont liées. Lommie peut se brancher sur le système du vaisseau, qui lui-même renferme une personnalité peu amène… Quant au capitaine, on a même du mal à savoir s’il existe réellement, puisqu’on ne voit que son hologramme.

Certes, un agglomérat de thèmes et d’idées diverses ne suffit pas à faire un univers particulier, mais les scénaristes parviennent globalement à tirer un bon parti de ce qu’ils introduisent dans la série.

Les mystères

Outre le développement d’un univers, le pilote nous pose aussi une série d’énigmes. La scène en pré-générique du pilote nous montre un vaisseau qui navigue au travers de débris d’une planète (on y voit un arbre flotter dans l’espace) et deux personnes se battre. Finalement, le femme, apparemment médecin, se suicide brutalement après avoir lancé un message d’alerte : « Ne montez pas à bord du Nightflyer, ne le ramenez pas sur terre. »

Très vite, le danger semble partout sur ce vaisseau. Au moment de quitter sa position orbitale autour de la Terre, une défaillance suspecte des moteurs menace de l’envoyer exploser dans l’atmosphère. Des voix se font entendre, des visions atteignent les membres de l’équipage. Et il est alors facile d’accuser Thale.

Qui est Thale ?

Thale est un L1. En gros, c’est un sorte de mutant façon X-Men, doté de façon innée d’un don télépathique. Rejetés par les humains « normaux », les L1 font peur et inspirent donc, bien malgré eux, la colère de la population. Mais tout ce qui arrive d’étrange dans le Nightflyer (les défaillances, les hallucinations auditives ou visuelles) provient-il forcément de lui ?

Les dix épisodes qui constituent la série sont regroupés en deux parties, séparées par un ellipse de plusieurs mois. Cela permet à Nightflyers de s’intéresser aussi bien aux débuts difficiles de l’expédition (avec toutes les questions, les hésitations, les peurs liées à ce saut dans le vide) qu’à la fin du parcours, à l’approche du si mystérieux Volcryn. Ainsi, la série évite les temps morts. L’histoire ne stagne pas et le scénario crée des situations assez variées. Finalement, si Nightflyers ne va pas révolutionner le genre, il constitue un divertissement habile, avec un suspense savamment entretenu et flirtant parfois avec l’horreur.

L’homme face à ses limites

Si, au fil des épisodes, on peut être placé face à quelques scènes un peu sanguinolentes, c’est surtout le climat anxiogène qui domine la série dans son ensemble. Une angoisse qui provient essentiellement de la prise de conscience de la faiblesse humaine. Dans Nightflyers, les hommes (au sens d’êtres humains) sont confrontés à leurs limites. Limite d’une humanité qui voit apparaître de nouveaux êtres, améliorés naturellement (comme les L) ou artificiellement (Lommie, qui peut se connecter au système central du vaisseau, ou Mel, qui a été créée in vitro pour pouvoir améliorer ses capacités à voyager dans l’espace). Limite aussi d’une humanité qui est de plus en plus dépendante de machines qu’elle ne sait pas contrôler et qui lui échappent. Limite enfin d’une humanité face aux mystères d’un univers qu’elle ne fait que découvrir, mystères qui la renvoient à son statut de simples minuscules grains de poussière dans l’immensité.

Finalement, cette série est celle de l’échec de l’espèce humaine, incapable de respecter la planète qui l’abrite, incapable de trouver une solution aux problèmes qu’elle a créés, incapable de comprendre l’univers dans lequel elle évolue, et incapable même de se comprendre elle-même.

Car, comme il se doit, le voyage proposé dans Nightflyers n’est pas seulement spatial, c’est aussi un voyage intérieur. L’un des lieux les plus importants de la série (et qui prend encore plus d’importance dans la seconde partie) est une sorte de machine qui permet de revivre ses souvenirs. Depuis Karl confronté à sa fille morte jusqu’à Mel qui rencontre la conceptrice de son ADN, en passant par la relation empoisonnée entre le capitaine et sa mère, l’immensité agit paradoxalement comme une sorte de huis-clos qui oblige les personnages à plonger en eux-mêmes.

L’ensemble fait de Nightflyers une série certes convenue, mais intéressante, un bon divertissement qui ne présente aucun temps mort et capte les spectateurs dans le filet de ses énigmes entrecroisées.

Synopsis : en 2093, le vaisseau Nightflyer est envoyé à la rencontre du Volcryn, une mystérieuse entité extraterrestre qui pourrait maîtriser une force utile au salut de la planète Terre.

Nightflyers : Bande annonce

Nightflyers : fiche technique

Créateur : Jeff Buhler
Réalisation : Andrew McCarthy, Mike Cahill, Nick Murphy…
Scénario : Jeff Buhler et David Schneiderman, d’après une nouvelle de George R. R. Martin
Interprètes : Eoin Macken (Karl D’Branin), David Ajala (Capitaine Roy Eris), Maya Eshet (Lommie), Jodie Turner-Smith (Mel), Sam Strike (Thale), Gretchen Mol (Agatha Matheson).
Photographie : Gavin Struthers, Peter Robertson, Markus Förderer
Montage : Tad Dennis, Peter Forslund, Toby Yates
Musique : Will Bates
Production : Andrew McCarthy, Michelle Mogavero, Biran Nelson
Sociétés de production : Universal Cable Productions, Netflix, Hypnotic, Gaeta Rosenzweig Films, Lloyd Ivan Mille Productions
Société de distribution : Syfy
Nombre d’épisodes : 10
Durée d’un épisode : 42 minutes (sauf le pilote : 60 minutes)
Diffusion en France : 1er février 2019 (Netflix)
Genre : science-fiction

États-Unis – 2018

Note des lecteurs0 Note
3.5

Liam Neeson : Je ne suis pas un salaud

Dans notre époque de drama-queen, on est non seulement responsable des mots que l’on prononce, mais surtout du sens que l’on ne veut pas leur donner. A fortiori lorsque l’on est une personnalité reconnue et reconnaissable comme Liam Neeson. Il y a quelques semaines, le casseur de rotules préféré des quinquagénaires fit en effet les frais d’un excès de franchise- assez déroutant il faut en convenir – survenue pendant la promotion de son nouveau film, De sang Froid.

L’affaire se déroule durant une entrevue avec une journaliste du quotidien britannique The Independant . A une question sur les pulsions de son personnage, pris d’une fureur vengeresse après la mort suspecte de son fils, Liam Neeson répond avoir puisé dans son vécu lorsqu’il y a 40 ans, une amie lui a confié avoir subi un viol par un homme noir. Prenant de l’avance sur le futur de sa carrière, l’acteur s’est alors mis à arpenter les rues à la recherche d’un « bâtard noir » (dans le texte, y compris les guillemets) pour épancher sa soif de vengeance; et ce pendant une bonne semaine avant de réaliser ce qu’il était en train de faire. Forcément, c’était bien plus qu’il n’en faut pour enflammer la ligue internationale des JSW, et ranger ce bon Liam sur l’étagère des vieux mâles blancs trop vieux, trop mâles et trop blancs pour le post-monde façonnés par les prescripteurs de la morale biodégradable.

Not my tempo!

On se demande quand même quelle mouche a bien pu piquer la star, pourtant rodée à l’exercice. Parce que dit comme ça, il faut bien avouer que c’est au moins aussi disruptif que le lapsus de François Bayrou sur ses pensées suicidaires dans une soirée consacrée à Nicolas Canteloup. Ressortir du placard une vieille histoire sordide quand on lui demandait juste d’allonger le texte récité sur les 72 crochets promo précédents, ça sent la fatigue. Ou alors le sabotage prémédité pour couler un glaviot sur le front en sueur de l’attaché-presse en coulisses. Ou pire, une tentative sincère pour faire croire qu’il ne jouait pas sur la même gamme depuis 10 ans (auquel cas, avouons-le, il se fait vraiment trop vieux pour ces conneries).  Comme l’a souligné Trevor Noah, le présentateur du Daily Show, il y a des endroits pour recevoir l’absolution médiatique, et l’Amérique lui aurait tendu ses mouchoirs chez Oprah Winfrey. Mais dans le cas présent, c’est tendre le cou à la potence quand personne n’avait pensé à se servir de la corde.

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« Bah alors, on attend pas Patrick ?! »

Or, toutes polémiques mises à parts, il y a quelque chose de suicidaire dans cet aveu qui rend la séquence fondamentalement touchante, voire salutaire. Car si tout le monde ou presque y est allé de son commentaire lapidaire pour/contre, personne n’était là pour mettre en exergue le plus important : la candeur désarmante de Neeson. Dans le contenu de l’aveu, et dans la forme.

Il existe une règle sous-jacente mais ô combien cruciale qui conditionne les sciences de la communication : toute information est forcément altérée par les outils qui seront utilisés pour la faire passer. Dire « Va te faire foutre » n’aura pas le même impact s’il est prononcé en mot ou en images. Et s’il est prononcé en images, il ne sera pas reçu de la même façon en gros plan ou en plan large, après un plan de nature morte ou avant un portrait de Hugo Clément…

Dites le avec des fleurs

De fait, la candeur de Liam Neeson n’émane pas seulement du contenu de la confession, mais surtout des éléments de langage qu’il balaye d’un revers de la main en se mettant à table.  Il avoue avoir été pris de pulsions meurtrières il y a 40 ans suite à un drame personnel, au point d’arpenter les rues avec une matraque dans l’espoir d’avoir une raison de passer à l’acte. Un aveu pesant, choquant que pour une raison qui nous échappe encore, Neeson a choisi de balancer à la place du traditionnel « le rôle d’un acteur est d’explorer les zones d’ombres et les sentiments contradictoires de la nature humaine ». Mais en outre, il se sent obligé de préciser que l’agresseur était noir. Et pour achever de délivrer ce message, il utilise les mots « black bastard » en faisant des guillemets ingénus avec ses doigts pour signifier que les mots comptent moins que ce qu’il avait à dire. Sauf que non.

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« – Seigneur, j’ai un aveu terrible à faire… » « -Silence !! »

Car ce sont bien ces mots qu’on lui reproche d’avoir utilisé, ces termes qui repeignent une réalité factuelle et neutre en parti-pris orienté. Pour preuve, le lendemain personne ne faisait attention au fait que Neeson ait confessé des pulsions meurtrières en public, et lui-même s’est mis à arpenter les plateaux-télé pour préciser qu’il n’était pas raciste. Tout le monde survola l’essentiel d’un récit où il admet ce que personne ne lui avait demandé d’avouer : s’être trouvé à deux doigts de commettre un meurtre. Car ce qu’on lui reproche, ce n’est n’est pas d’avoir voulu tuer un être humain  de sang-froid, mais d’avoir voulu tuer un noir. Pardon : un « black bastard. ».  Sorry to bother you Liam Neeson, mais au cas où tu ne serais pas au courant, figure toi que Black live matters

Si on voulait se montrer taquin, on suggérerait la loi du Talion semble acceptée institutionnellement aux États-Unis à partir du moment où elle est dispensée sans discriminations. C’est ce que révélait déjà Le droit de Tuer,  sympathique nanar réac de Joel Schumacher réalisé en 1996 qui utilisait le cavalier moral de la dénonciation du racisme pour normaliser la peine de mort. Progressisme et humanisme ne marchent pas forcément main dans la main, et on sait que la sensibilité de la question raciale peut-être sciemment entretenue afin d’occulter d’autres problématiques. Ce qu’a fait Neeson à son insu, en détournant l’attention de ses pulsions meurtrières avec son vocabulaire.

Coup de Trafalgar accidentel à une époque tellement conditionnée à réagir aux éléments de langage qu’elle ne discerne plus la teneur des messages véhiculés. On n’utilise plus les outils pour ce qu’ils permettent d’exprimer, mais pour ce qu’ils expriment en eux-mêmes. C’est la régence du symbole dirigé sur le sens, ce que le palmarès des derniers Oscars n’a pas manqué d’entériner. Avec ses guillemets, Liam voulait faire comprendre que les mots ne comptaient pas en l’état. On lui a répondu  au contraire que seuls les mots comptaient. Un peu comme l’enfant qui vient de lâcher une caisse et à qui on reproche d’avoir dit prout.

Seul au monde

Le plus drôle (ou tragique, c’est selon) réside finalement dans le fait que la polarisation générée n’a fait qu’entretenir la confusion. Avec sa défense, Trevor Noah, pourtant censé dégager l’information de ses éléments de langage, contribue finalement à focaliser l’attention sur le doigt et continue d’ignorer la lune. Il y aura un précédent Liam Neeson: on peut avouer une quasi-tentative de meurtre devant le monde entier, et n’en récolter que l’indifférence générale.

Neeson paye sans doute le prix de son timing malheureux. Sans doute aurait-il commis un crime de lèse-majesté en privant la société du spectacle  de l’occasion de mettre sa spontanéité en scène. Mais au-delà de ça, son moment est touchant parce que la vérité ne choisit pas ses mots. Parce que la sincérité désarmante du fond répond à une sincérité désarmante de la forme. A coup sûr, Jean-Claude Van Damme approuverait.

En définitif, ce qui interpelle est moins la confession en elle-même que les réactions qui lui ont succédé.  Liam Neeson de son côté, doit se sentir bien seul avec son histoire. C’était bien la peine d’ajouter à l’inénarrable culpabilité catholique le poids du secret pendant 40 ans. …

 

Retrouvez la plume de Guillaume sur son blog Critique ta mère!

Cette Nouvelle Vague qui nous a tant ballottés…

En version abrégée, la Nouvelle Vague est un mouvement cinématographique français sis aux abords des Cahiers du cinéma et amorcé à la fin des années 1950. Si l’on entre dans les détails, elle comportait plusieurs chapelles, initia une révolution des méthodes de production, donna corps à la politique des auteurs et son cycle, qui permit l’émergence de dizaines de néo-réalisateurs en quelques mois, s’acheva dans une précipitation semblable à celle de son lancement. Décryptage.

Les grandes figures de la Nouvelle Vague française sont archi-connues : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol ou Pierre Kast, auxquels se greffent des cinéastes comme Chris Marker, Jacques Demy ou Jean Rouch. Si Louis Malle se sent rejeté par le mouvement, il s’y fait pourtant une place en vue, difficilement contestable. S’essayant à la réalisation en 1963, Jean Eustache, proche de ces néo-cinéastes souvent issus des Cahiers du cinéma, présente ses premiers films au public alors que l’effervescence est déjà retombée d’un cran. Plus tard, André Téchiné, Benoît Jacquot ou Philippe Garrel leur emboîteront le pas sans toutefois pouvoir se réclamer du mouvement. Ce dernier voit le jour à la fin des années 1950. En dix-huit mois, environ quarante metteurs en scène accèdent à la réalisation. Les plus célèbres d’entre eux prennent conseil auprès de Jean-Pierre Melville, éminemment respecté par les cinéastes-critiques que sont Godard, Truffaut ou Rohmer. En tant que spectateurs, ils se montrent sensibles au cinéma d’Alfred Hitchcock, Jean Renoir, Ingmar Bergman, Howard Hawks, Fritz Lang, Jean Cocteau, Friedrich Murnau, Vincente Minnelli, Jacques Becker, Robert Bresson, Max Ophüls ou encore Roberto Rossellini. C’est naturellement chez eux qu’ils puisent de quoi façonner un cinéma novateur, plus moderne, moins enserré dans les canons classiques.

L’expression « Nouvelle Vague » apparaît pour la première fois en 1957 sous la plume de Françoise Giroud, auteure et journaliste à L’Express. Il s’agit dans un premier temps de désigner un phénomène sociologique portant sur la jeunesse française de l’après-guerre. C’est une campagne publicitaire du Centre national de la cinématographie (CNC) qui va lui offrir ses entours filmiques. Regroupés autour des Cahiers du cinéma, dirigés par André Bazin, et dont Éric Rohmer sera le rédacteur en chef pendant six ans, les réalisateurs de la Nouvelle Vague, surnommés les « Jeunes Turcs », vont peu à peu révolutionner le paysage cinématographique : Jacques Rivette tourne le court métrage Le Coup du berger, Claude Chabrol présente Le Beau Serge (1958) et Les Cousins (1959), Alain Resnais signe un mémorable Hiroshima mon amour (1959), tandis que François Truffaut et Jean-Luc Godard réalisent les emblématiques Les Quatre Cents Coups (1959) et À bout de souffle (1960). Le premier plonge un adolescent en crise existentielle dans les rues de Paris, tandis que le second lorgne vers les séries B américaines – tout comme les escrocs qu’il met en scène – tout en proposant un montage saccadé qui fera date.

Contexte et esthétisme

Les Trente glorieuses, le mouvement de libération des femmes, la guerre d’Algérie et les manifestations ouvrières ou étudiantes constituent la toile de fond sociopolitique du mouvement, dans lequel on distingue trois groupes d’importance variable. Le premier, le plus célèbre, est issu des Cahiers du cinéma (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Pierre Kast…). Le second, « Rive gauche », est influencé par la littérature moderne et davantage politisé (Alain Resnais, Agnès Varda, Chris Marker…). Entre les deux, on peut trouver des francs-tireurs comme Jean-Pierre Mocky, Louis Malle ou Michel Deville. La plupart des réalisateurs de la Nouvelle Vague fréquentent assidûment la Cinémathèque française, débattent avec passion des films qu’ils y découvrent et rencontrent fréquemment son fondateur, l’historien Henri Langlois.

La Nouvelle Vague n’a jamais été un moule rigide dans lequel ses ambassadeurs étaient appelés à se fondre. Le mouvement, qui abrite des cinéastes de toute sensibilité politique, repose d’abord sur la politique des auteurs, selon laquelle le réalisateur doit rester maître de son film. Il y instaure une philosophie qui lui est propre et y verse ses obsessions personnelles, ainsi que des thèmes récurrents. Il livre à chaque fois sa propre vision d’un scénario, qu’il en soit à l’origine ou non. Ces « auteurs » ont la particularité de façonner des filmographies cohérentes, au sein desquelles les films semblent se répondre mutuellement, où l’on peut dégager des constantes et autant de variations mineures. Claude Chabrol fit à ce sujet cette déclaration dans l’ouvrage Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ? : « La politique des auteurs dans notre esprit, c’était strictement le contraire que ce que les gens ont cru. Pour nous, l’auteur d’un film, c’était son metteur en scène, dans la mesure où il avait une personnalité, une vision des choses et qu’il l’exprimait. Quel que soit le scénario qu’il tournait. Chacun le sait, nos deux étendards, Hitchcock et Hawks, eux-mêmes ne signaient jamais leurs scénarios. » L’auteur, c’est l’intervenant final, celui qui impose sa conduite, qui donne au métrage sa direction et sa couleur.

La Nouvelle Vague n’est pas une école artistique à proprement parler, mais elle cherche néanmoins à transfigurer le cinéma et à lui conférer un souffle nouveau. L’usage d’appareils de prise de vues récents, plus légers et maniables, celui de la voix off ou même le recours aux intrigues autobiographiques contribuent à identifier et définir le mouvement. Éric Rohmer avance dans l’ouvrage précité que « contrairement au néoréalisme, la Nouvelle Vague n’a apporté aucune philosophie ou esthétique nouvelle. Elle a seulement apporté un changement de méthode de production. » On y trouve effectivement une propension à filmer des scènes extérieures dans des décors naturels, avec des équipes de tournage réduites et une caméra souvent portée à l’épaule. Les exigences de rentabilité apparaissent pleinement intégrées dans l’esprit des cinéastes, mais chacun s’échine à imposer sa griffe malgré les impératifs commerciaux, exactement comme le feraient Alfred Hitchcock ou Howard Hawks. Au-delà de la politique des auteurs et des nouveaux modes de production, plusieurs liants viennent tout de même caractériser la Nouvelle Vague : des héros jeunes et contemporains, ordinaires, parfois négatifs ou en quête d’indépendance, vaquant à leurs occupations quotidiennes, pour qui la famille et la société peuvent avoir des airs d’astres morts ; une prise en compte du spectateur, qui peut être interpellé ou à qui s’adressent des regards face caméra ; des jeux sur l’image, arrêtée ou ralentie, voire montée de manière nerveuse ; des budgets souvent étriqués ; des références hollywoodiennes mêlées à une expression néo-réaliste…

La guerre des chapelles

Tandis qu’ils attaquent, souvent frontalement et parfois avec véhémence, l’académisme d’un cinéma français friand de scénarios littéraires et de jeu théâtral, les réalisateurs de la Nouvelle Vague essuient les critiques d’une revue concurrente, Positif, positionnée très à gauche. Les idoles des Cahiers du cinéma y sont brûlées à coups de phrases incendiaires. Louis Séguin écrit : « Oui, sans doute, il faut mépriser Alfred Hitchcock. » Marcel Oms vilipende Roberto Rossellini, dont il moque le parcours allant « du fascisme à la démocratie chrétienne ». Les critiques de cinéma s’opposent alors à travers le prisme amplificateur du communisme, du progressisme ou du conservatisme. Même au sein de la rédaction des Cahiers du cinéma, Georges Sadoul et François Truffaut débattent longuement au sujet de Samuel Fuller, dont l’anticommunisme forcené est l’objet de controverses. Le premier finira par démissionner, regrettant l’« Hollywoodophilie » de ses anciens collègues dans un contexte où le cinéma américain se leste de propagande anti-rouges.

Quoi qu’il en soit, la Nouvelle Vague parviendra presque instantanément à ringardiser la « Qualité française », notamment en permettant l’éclosion ou la consécration d’une nouvelle génération de comédiens : Jean-Paul Belmondo, Anouk Aimée, Jeanne Moreau, Jean Seberg, Brigitte Bardot, Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Catherine Deneuve, Jean-Claude Brialy, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Françoise Dorléac, Henri Serre… Bientôt, Andrzej Wajda, Miloš Forman ou Roman Polanski s’inspireront eux-mêmes de la Nouvelle Vague. L’existence du mouvement, contrairement à la carrière des réalisateurs en étant issus, se montrera cependant éphémère. Dès 1962, l’esprit s’essouffle. Le triomphe à Cannes des Quatre cents coups et le coup de maître d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, semblent déjà loin…

La musique d’Alex Beaupain dans le cinéma de Christophe Honoré : la débâcle des sentiments

Peut-on réellement parler de musique lorsque l’on évoque le duo Beaupain-Honoré ? Les chansons y sont comme autant de dialogues et précipitent l’action des personnages souvent empêtrés dans leurs sentiments. Ici, la musique ou plutôt la chanson est synonyme de « parler vrai » et donc de vérité.

Il s’agit pour les personnages de faire le point sur leurs relations sans oser se faire du mal par des dialogues simplement parlés. Dès 17 fois Cécile Cassard et son « Lola » chanté en slip rose par Romain Duris, Honoré a affirmé sa filiation avec un autre cinéaste du dialogue chanté, Jacques Demy. Alors, Beaupain serait-il en quelque sorte le Michel Legrand d’Honoré ? Pas tout à fait. Retour sur quelques partitions chantées particulièrement fortes dans le cinéma d’Honoré.

La naissance d’un duo

Dans 17 fois Cécile Cassard, premier long métrage sorti au cinéma de Christophe Honoré et où Beaupain est crédité comme compositeur, deux moments musicaux forts structurent le film. La danse de Béatrice Dalle alias Cécile Cassard avec Romain Duris (Mathieu) dans son salon sur « Pretty Killer », musique écrite par Alex Beaupain et  interprétée par lui et par  le groupe Lily Margot est un tour de force pour le film. Elle représente en effet la quintessence du cinéma d’Honoré : amour, rivalité, cruauté et sensualité. Quelque chose qui tient du malaise aussi : dans ces corps filmés et qui se réfléchissent dans un miroir. Les acteurs ne chantent pas encore mais tout leur corps interprète la musique qui dit, entre autre, « dancing with another guy ». Les personnages s’observent danser les uns avec les autres et la musique vient habilement retranscrire ce sentiment tout en les enveloppant. Plus tard, l’acteur interprète directement la chanson par la voix, mais cette fois c’est un hommage, à Lola de Jacques Demy. Il n’y a ainsi que chez Honoré que l’on peut voir Romain Duris en slip rose chanter ce qu’Anouk Aimée avait autrefois interprété. Tout s’imbrique et le personnage devient autre tout en se dévoilant. Cette scène chantée fait en effet résonance avec une autre où le personnage incarné par Romain Duris s’était confié sur le peu de chose qu »il savait vraiment réussir à son âge (et encore il comptait « réussir la béchamel ») : « Je vais bientôt avoir trente ans et je ne sais faire que vingt-quatre trucs… et encore, là dedans j’ai compté danser le paso doble et réussir la béchamel ». 

Ces deux scènes composent un  film où le corps est mis en avant et s’exprime, aussi bien dans les mots que dans la posture, ce qui fera dire très justement à Christophe Honoré : « Cécile Cassard doit tout au cinéma, elle ne peut tenir droite qu’au milieu d’un plan, pas au milieu d’une phrase. C’est un personnage qui a besoin d’espace et de durée, un personnage qui demande à être incarné, pris en main par une actrice, regardé par un cinéaste, la lecture ne suffit pas à faire exister un tel personnage. ». Pas étonnant donc qu’Honoré ait très vite donné une partition musicale à ce corps qui doit tout au cinéma, à la caméra qui encadre, qui enveloppe, mais qui libère aussi. Ainsi, Honoré est passé du roman au cinéma (pas aussi brutalement puisqu’il fait souvent des allers-retours entre ces deux arts comme avec le théâtre et l’opéra).  Son deuxième film, sorti directement en DVD, Tout contre  Léo, illustre parfaitement cette filiation. En effet, à l’origine livre pour enfants qui aborde la question du sida à travers les yeux d’un petit garçon, le livre d’Honoré est devenu un film by Honoré himself. On y croise furtivement Alex Beaupain y interprétant une chanson, déchirante, que l’on retrouvera plus tard dans Les Chansons d’amour, la plus belle collaboration des deux artistes à ce jour.

Le César de la meilleure musique de film en 2008

On peut presque dire que le travail, et la reconnaissance, de Beaupain et Honoré, se construit en parallèle. Alors que Nous deux et Tout contre Léo ont donné ensuite la place à 17 fois Cécile Cassard, les deux hommes s’inspirent de leur histoire personnelle (largement racontée par Alex Beaupain, mais aussi par Christophe Honoré dans son autobiographie Le Livre pour enfants) pour écrire Les Chansons d’amour, sorti en 2007. Le film est parcouru par quatorze chansons-dialogues aussi touchantes que cruelles. Ce sont elles qui apportent le sel dont a besoin ce film pour se construire, s’inventer, se dérouler et devenir un retour à la vie. Chaque acteur y trouve sa partition, certaines sont d’ailleurs collégiales. Elles ne bousculent pas le récit comme dans une comédie musicale classique et ne sont pas des remplaçantes à part entière des dialogues comme chez Jacques Demy (présent partout encore une fois, jusque dans les marins qui déboulent un matin dans Paris alors que deux personnages marchent vers l’école et ne semblent pas les remarquer). Ces chansons disent la difficulté des situations dans lesquelles se mettent les personnages : « je préfère que tu sois légère  /à la guerre à Troie », résumé assez cruel du trio amoureux défectueux (mais attachant) dans lequel se sont empêtrés Ismaël et Julie avec leur copine un poil envahissante, Alice. On retiendra ainsi deux chansons d’amour assez ambivalentes du film, qui construisent encore une fois la force d’incarnation du cinéma du réalisateur. Les deux chansons sont :  Il faut se taire, interprétée par Louis Garrel (Ismaël) et Clotilde Hesme (Alice) ainsi que Ma mémoire sale, interprétée par Louis Garrel face à un Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann) en pleurs.

Dans les deux scènes, il est question de corps qui s’enlacent et qui se (re)découvrent. Pourtant, l’une signe la mort d’un amour qui n’a pas vraiment débuté, l’autre la naissance d’une histoire qui pourrait bien, à terme, ressembler à de l’amour. Si tant est que l’amour ressemble à quelque chose, surtout chez Christophe Honoré. Il faut se taire est un paradoxe, puisque les personnages chantent pour ne rien se dire, pour arrêter de se parler, pour ne plus se faire mal, mais peut-être aussi pour se dire adieu. Un adieu voilé, certes, puisqu’il est question de s’embrasser : « se faire langue contre langue un dialogue de sourds ». Pendant ce temps, les deux personnages en deuil de la même femme, s’enlacent sur le sol, refusent presque de se déshabiller et finiront par se désunir. Il s’agit bien-là, par la musique, de retranscrire un des grands thèmes du film : l’impossibilité de communiquer.

Ma mémoire sale est une scène d’amour plus classique puisque les deux personnages ont l’intention de s’unir pour de vrai, mais dans la douleur. Ce qui semble paradoxal puisque leur amour, sur lequel ils ne sont pas tout à fait en accord, devient le symbole d’une renaissance pour le personnage d’Ismaël. Encore une fois, la caméra enveloppe les deux corps qui s’enlacent pendant qu’un personnage chante son dégoût de lui-même : « lave ma mémoire sale dans un fleuve de boue ». Il ne s’agit de rien moins que d’une renaissance pour  l’un qui va littéralement purger son corps dans le sexe avant de se reconstruire dans l’amour. Pour l’autre, privé de parole, l’enjeu est tout aussi fort : il doit être l’objet (le sauveur), il le dira d’ailleurs plus tard « être un corps je suis d’accord », mais il doit aussi naître dans sa sexualité, affirmer son homosexualité, et se faire accepter de l’autre dans son amour délicat. Mais cette chanson qui peut être vécue comme une sorte de soumission dans les paroles comme dans la mise en scène (ou le corps n’est plus qu’un passage vers une certaine mort qui permet de revenir à la vie), ne serait pas inscrite dans un objet de cinéma sans celle qui lui répondra quelques temps après : J’ai cru entendre dans laquelle Erwann accepte d’être un corps, mais un corps aimé : « mais je crains que pour tout ça, tu doives entendre je t’aime ».

Prolongations

Les deux chansons sont structurantes car elles permettent à la fois de se dire tout ce qu’il y a de cruel dans les relations humaines, mais elles permettent aussi aux personnages de s’affirmer, de s’émanciper. On retrouvera cette force-là dans Les biens-aimés (2011) où Alex Beaupain écrit de nouveau des textes pour les acteurs d’un film de Christophe Honoré. Les deux hommes y font même chanter Catherine Deneuve ! La collaboration entre les deux hommes ne s’arrête pas là, il y a encore eu en 2006, Romain Duris au téléphone, en pleine rupture, dans Dans Paris, mais aussi Chiara Mastroinanni dans Non ma fille tu n’iras pas danser et la déchirante chanson de suicide de Grégoire Leprince-Ringuet dans La Belle personne. Chaque fois, il s’agit de faire de la musique et des paroles une prolongation des corps des comédiens et plus précisément de leur esprit. Les sentiments peuvent ainsi y être exacerbés sans peur du ridicule ou du dialogue qui tombe à plat, les corps peuvent s’y exprimer clairement. Honoré a ainsi inventé un nouveau langage, sensuel et bravache, qui donne à ressentir ces histoires d’amour qui finissent mal, mais qui continuent malgré tout car : « je peux vivre sans toi oui, mais, ce qui me tue mon amour c’est, que je ne peux vivre sans t’aimer ». 

Dernièrement, les deux hommes se sont retrouvés au cinéma pour Les Malheurs de Sophie (2016), où c’est l’enfance, cette fois, qui est assaillie par la cruauté. Christophe Honoré a ensuite fait un grand film sans Alex Beaupain : Plaire, aimer et courir vite. Quant à Alex Beaupain, il fait toujours chanter les acteurs souvent sur scène, que ce soit au théâtre ou lors de ses concerts et il a également écrit la musique d’autres films comme Juillet Août ( avec Frédéric Lo) de Diastème ou encore Jonas plus récemment. En attendant, sûrement, sa prochaine collaboration avec Christophe Honoré.