Sorry To Bother You, le brûlot politique et loufoque de Boots Riley

Si les œuvres politiquement engagées ne manquent pas dans le paysage cinématographique, peu peuvent se targuer d’avoir l’originalité de Sorry to Bother You. Pour son premier film, le rappeur Boots Riley délivre une critique tout aussi acide que délirante du système capitaliste américain dans un univers regorgeant d’idées quitte à se télescoper.

Frontman du groupe de hip-hop The Coup, Boots Riley a, depuis ses débuts dans l’industrie musicale, fait preuve d’un attrait conséquent pour la politique. Riley ayant même au cours de sa vie côtoyé des groupes plutôt radicaux, dont certains affiliés aux Black Panther. Au travers des paroles de ses morceaux, le rappeur n’hésite pas à taper sur le capitalisme, le système politique américain ou encore les violences policières. Toutes ces prises politiques ont permis, ainsi que la personnalité de Riley, de faire de The Coup un groupe majeur au cours des années 90/2000. Depuis toujours attiré par le cinéma, le musicien y voit alors un nouveau moyen d’exprimer ses idées, et c’est ainsi que naît, en 2018, Sorry to Bother You, dont le titre renvoie au dernier album en date de The Coup. Le film est alors présenté au festival de Sundance, où il fait son petit effet, et reçoit un accueil plus que positif. Il débarque donc près d’un an plus tard sur les écrans français, après avoir fait sa première en clôture du PIFFF.

Difficile à résumer sans en dévoiler les innombrables surprises, Sorry to Bother You offre à Lakeith Stanfield, son premier grand rôle au cinéma. Le film met en scène, Cassius Brown, un télémarketeur qui grâce à une technique secrète, va très vite monter dans la hiérarchie. Ce qui fonctionne de manière immédiate, c’est évidemment la présence que dégage Lakeith Stanfield. À la manière d’un Andrew Garfield dans Under the silver lake, le personnage de Cassius Brown trimbale sa tronche hallucinée dans cet univers aux allures dystopiques. Un aspect science-fictionnel qui ne semble au final pas si éloigné de la réalité car il dépeint des États-Unis ultra-capitalistes. En témoigne, la société fictive WorryFree permettant aux populations de précaires d’obtenir non pas uniquement un travail, mais également un toit aux aspects de dortoirs. Une façon de se procurer une main d’œuvre peu chère en leur fournissant un hébergement pour toute la famille.

En passant au médium cinématographique, Boots Riley ne semble donc pas avoir perdu sa verve politique. Avec Sorry to Bother You, il délivre une critique acide et complètement loufoque du système politique de son pays. Cela se manifeste évidemment au travers de cette exagération du capitalisme et des méthodes crapuleuses et horrifiques mises en places par la société WorryFree, mais également dans sa représentation du racisme ordinaire qui inonde le pays. Dans cette mesure, Boots Riley fait preuve d’une véritable originalité, jouant de manière très intelligente avec l’absurde. L’exemple le plus frappant est bien entendu cette « voix de blanc » qui permet à Cassius de gravir les échelons. Un aspect sociétal tourné en ridicule grâce à la voix si particulière de David Cross aux allures cartoonesques. Dans une certaine perspective, Sorry to Bother You fait parfois penser à Idiocracy. Boots Riley prenant soin de donner une substance à son monde dystopique, même dans les plus petits détails comme les émissions de télé. Bien que le film soit à peine plus subtil, Boots Riley s’amuse comme un petit fou de cette image de la société américaine.

Faisant feu de tous les côtés, Boots Riley mise alors sur une réalisation, elle aussi fourmillant d’idées. À ce niveau, le rappeur américain semble puiser dans de nombreuses influences, Spike Jonze et Michel Gondry en tête auxquels il emprunte les délires créatifs faits à base de trois bouts de cartons. Ces tics de mise en scène peuplent les moindres recoins du long-métrage que cela soit dans les ingénieuses séquences de télémarketing ou dans la transformation du mobilier de l’appartement de Cassius. Boots Riley poussera l’hommage à son paroxysme grâce à un petit court-métrage promotionnel montré par le PDG de WorryFree fait à base de personnages en pâte à modeler réalisé par un certain Michel Dongry. Les idées fusent, quitte à parfois entraîner un trop plein à la limite de l’indigeste. C’est à ce moment qu’on peut soulever le gros point noir de Sorry to Bother You. Derrière l’excitation de ce premier long-métrage, Boots Riley peine à donner une véritable ligne directrice à son film. Enseveli sous cet amas de concepts, l’humour se télescope à plusieurs reprises, perdant de son impact et rendant le tout un poil longuet. On ne pourra cependant pas reprocher Riley d’aller jusqu’au bout de son délire.

Reste que Sorry to Bother You est un véritable OVNI dans le circuit indé américain. Une œuvre combinant avec malice satire sociale et délire absurde à la bande-son groovy dans lequel Boots Riley se lâche complètement. Suivant les pas de leur metteur en scène, le casting semble partager la même euphorie. Si Lakeith Stanfield nous conforte dans tout le bien qu’on peut penser de lui depuis sa première apparition dans Atlanta (série dont le ton et le message politique se rapprochent de Sorry to Bother You), Armie Hammer est tout aussi exquis en PDG démoniaque, tandis que Tessa Thompson irradie de son charme exubérant. Marchant dans les pas de Donald Glover et de sa série citée précédemment, Boots Riley semble bien parti pour faire trembler le monde du 7ème art à grand coup de brûlot politique.

Sorry to Bother You – Bande Annonce

Sorry to Bother You – Fiche Technique

Réalisation : Boots Riley
Scénario : Boots Riley
Interprétation : Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, Armie Hammer, Steven Yeun, Jermaine Fowler
Musique : The Coup, Merrill Garbus, Nate Brenner
Montage : Terel Gibson
Producteurs : Jonathan Duffy, Nina Yang Bongiovi, Forest Whitaker, Kelly Williams, Charles D. King, George Rush
Sociétés de production : Significant Production, Cinereach, MACRO,MNM Creative, The Space Program
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France
Genre : Comédie, Fantastique, Science-Fiction
Durée : 111 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019

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3

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