« La Fiction au pouvoir » : Jacques Rivette en trois expériences cinématographiques

Jacques Rivette est connu pour avoir été l’une des figures de proue de la Nouvelle Vague française. Il fut l’estimé rédacteur en chef des Cahiers du cinéma à partir de 1963, quelques années après avoir tourné Paris nous appartient, œuvre relativement confidentielle vite éclipsée par Les 400 coups ou À bout de souffle, de ses acolytes François Truffaut et Jean-Luc Godard. Carlotta Films commercialise aujourd’hui, sous forme de coffret, trois longs métrages méconnus du cinéaste : Duelle, Noroît et Merry-Go-Round. Des films qu’il commente longuement dans les bonus de cette édition, avec le sens de la formule (et du geste) qu’on lui connaît.

Il faut faire un petit détour par l’histoire avant d’évoquer l’étoffe de ces trois films. À l’époque où Jacques Rivette s’attelle à la réalisation de Duelle, il cherche à affranchir son cinéma d’une réalité sociologique bouleversée par mai 1968. Il va plonger dans une forme d’onirisme et mâtiner son scénario de fantastique, prenant ainsi de grandes libertés avec le réalisme qui semblait jusque-là prévaloir chez les cinéastes de la Nouvelle Vague. « La fiction au pouvoir », c’est donc cet art, exprimé en grand clerc par Stanley Kubrick ou David Lynch, consistant à faire appel à l’imaginaire pour révéler le réel, exactement comme l’exprima en son temps Antonin Artaud – cela s’appliquant surtout aux deux premiers films du coffret. Initialement, Duelle devait être le deuxième épisode d’une tétralogie intitulée « Scènes de la vie parallèle » ; il s’agira en fait du seul film tourné en sus de Noroît, puisque l’état de santé de Jacques Rivette l’obligea à revoir ses plans. Ces éléments sont importants en ce sens qu’ils éclairent les conditions de création de ce cycle. Les longs entretiens offerts dans les bonus de cette édition DVD/Blu-ray aideront le spectateur à appréhender les singularités de ces trois longs métrages.

Duelle et Noroît résultent d’une même matrice, et cela se ressent forcément. Le temps y semble dilaté à l’extrême, laissé en suspens, consumé sans réelle préoccupation de rythme. Les séquences longues se succèdent les unes aux autres, dans des situations où les femmes détiennent non seulement le pouvoir, mais aussi les principales clefs d’ancrage de l’intrigue. Quand le premier film prend appui sur le récit fantastique de deux femmes immortelles s’opposant l’une à l’autre sur fond d’ode à la vie (terrestre et humaine), le second fait le lit des histoires de piraterie et de vengeance. De Duelle, le spectateur retiendra le travail sur la lumière (les clairs-obscurs notamment), les fausses pistes, les jeux intériorisés des comédiens, une mise en scène élégante et la prépondérance des partitions au piano, jouées en live par des musiciens aperçus à l’écran. De Noroît, il se remémorera des décors somptueux, une cruauté intermittente, une radiographie du pouvoir autoritaire, des trahisons multiples, une mise en abyme par la voie théâtrale et des prises de vues quasi mimétiques, lors du duel final, se superposant avec quelques variations de sons et de couleurs. Mais tout cela ne fonctionne que de manière cahoteuse : les dialogues de faible teneur, les performances parfois outrancières (qu’on songe à Bernadette Lafont, pourtant égérie de la Nouvelle Vague), les scènes inutilement boursouflées (une blague sur un taureau, une partie de cartes, des pleurs…), les enjeux à pouvoir d’attraction minime, les insertions soudaines d’images granuleuses, tout cela contribue malheureusement à affaiblir ces deux films pourtant pas dénués d’idées.

Merry-Go-Round, qui fut réalisé deux années plus tard, avec d’autres intentions, se fait plus classique (malgré un aspect expérimental) et psychologisant. La musique jazzy de Barre Phillips et John Surman, que l’on aperçoit à de nombreuses reprises à l’écran, contribue à structurer un récit déconstruit par un montage non linéaire. Le point de départ du film tient en une rencontre dans un Sofitel entre deux jeunes gens, un Américain et une Française, conviés par un télégramme mystérieux. Comme Alfred Hitchcock nous l’a appris en son temps, les inconnus peuvent constituer un puissant ressort narratif. Ici, la valse qui s’initie sous nos yeux va déboucher sur des énigmes en cascades, des mystifications, une quête d’argent et des psychés révélées par bribes. La première séquence avec l’avocate est cependant symptomatique des fragilités de ce (très) long métrage (160 minutes) : si Jacques Rivette donne corps à des scènes parfois fascinantes, l’ensemble manque néanmoins de tension et de rythme – ou, plus simplement, de vie. Les longs entretiens inclus dans les bonus de ce coffret y apportent un élément de réponse, en revenant sur les conditions de tournage difficiles, mais aussi sur les aspirations inexorables du cinéaste français, dont la démarche radicale devrait en tout cas être saluée – et dans une certaine mesure imitée, à l’heure où tout se standardise sous l’effet des usines à rêves hollywoodiennes.

Fiche technique

3 BD • MASTERS HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version française DTS-HD MA 1.0 / Version Originale* DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres français et sourds et malentendants • Formats 1.85 et 1.37 respectés • Couleurs
Durée totale des films : 416 mn

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2.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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