Liam Neeson : Je ne suis pas un salaud

Dans notre époque de drama-queen, on est non seulement responsable des mots que l’on prononce, mais surtout du sens que l’on ne veut pas leur donner. A fortiori lorsque l’on est une personnalité reconnue et reconnaissable comme Liam Neeson. Il y a quelques semaines, le casseur de rotules préféré des quinquagénaires fit en effet les frais d’un excès de franchise- assez déroutant il faut en convenir – survenue pendant la promotion de son nouveau film, De sang Froid.

L’affaire se déroule durant une entrevue avec une journaliste du quotidien britannique The Independant . A une question sur les pulsions de son personnage, pris d’une fureur vengeresse après la mort suspecte de son fils, Liam Neeson répond avoir puisé dans son vécu lorsqu’il y a 40 ans, une amie lui a confié avoir subi un viol par un homme noir. Prenant de l’avance sur le futur de sa carrière, l’acteur s’est alors mis à arpenter les rues à la recherche d’un « bâtard noir » (dans le texte, y compris les guillemets) pour épancher sa soif de vengeance; et ce pendant une bonne semaine avant de réaliser ce qu’il était en train de faire. Forcément, c’était bien plus qu’il n’en faut pour enflammer la ligue internationale des JSW, et ranger ce bon Liam sur l’étagère des vieux mâles blancs trop vieux, trop mâles et trop blancs pour le post-monde façonnés par les prescripteurs de la morale biodégradable.

Not my tempo!

On se demande quand même quelle mouche a bien pu piquer la star, pourtant rodée à l’exercice. Parce que dit comme ça, il faut bien avouer que c’est au moins aussi disruptif que le lapsus de François Bayrou sur ses pensées suicidaires dans une soirée consacrée à Nicolas Canteloup. Ressortir du placard une vieille histoire sordide quand on lui demandait juste d’allonger le texte récité sur les 72 crochets promo précédents, ça sent la fatigue. Ou alors le sabotage prémédité pour couler un glaviot sur le front en sueur de l’attaché-presse en coulisses. Ou pire, une tentative sincère pour faire croire qu’il ne jouait pas sur la même gamme depuis 10 ans (auquel cas, avouons-le, il se fait vraiment trop vieux pour ces conneries).  Comme l’a souligné Trevor Noah, le présentateur du Daily Show, il y a des endroits pour recevoir l’absolution médiatique, et l’Amérique lui aurait tendu ses mouchoirs chez Oprah Winfrey. Mais dans le cas présent, c’est tendre le cou à la potence quand personne n’avait pensé à se servir de la corde.

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« Bah alors, on attend pas Patrick ?! »

Or, toutes polémiques mises à parts, il y a quelque chose de suicidaire dans cet aveu qui rend la séquence fondamentalement touchante, voire salutaire. Car si tout le monde ou presque y est allé de son commentaire lapidaire pour/contre, personne n’était là pour mettre en exergue le plus important : la candeur désarmante de Neeson. Dans le contenu de l’aveu, et dans la forme.

Il existe une règle sous-jacente mais ô combien cruciale qui conditionne les sciences de la communication : toute information est forcément altérée par les outils qui seront utilisés pour la faire passer. Dire « Va te faire foutre » n’aura pas le même impact s’il est prononcé en mot ou en images. Et s’il est prononcé en images, il ne sera pas reçu de la même façon en gros plan ou en plan large, après un plan de nature morte ou avant un portrait de Hugo Clément…

Dites le avec des fleurs

De fait, la candeur de Liam Neeson n’émane pas seulement du contenu de la confession, mais surtout des éléments de langage qu’il balaye d’un revers de la main en se mettant à table.  Il avoue avoir été pris de pulsions meurtrières il y a 40 ans suite à un drame personnel, au point d’arpenter les rues avec une matraque dans l’espoir d’avoir une raison de passer à l’acte. Un aveu pesant, choquant que pour une raison qui nous échappe encore, Neeson a choisi de balancer à la place du traditionnel « le rôle d’un acteur est d’explorer les zones d’ombres et les sentiments contradictoires de la nature humaine ». Mais en outre, il se sent obligé de préciser que l’agresseur était noir. Et pour achever de délivrer ce message, il utilise les mots « black bastard » en faisant des guillemets ingénus avec ses doigts pour signifier que les mots comptent moins que ce qu’il avait à dire. Sauf que non.

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« – Seigneur, j’ai un aveu terrible à faire… » « -Silence !! »

Car ce sont bien ces mots qu’on lui reproche d’avoir utilisé, ces termes qui repeignent une réalité factuelle et neutre en parti-pris orienté. Pour preuve, le lendemain personne ne faisait attention au fait que Neeson ait confessé des pulsions meurtrières en public, et lui-même s’est mis à arpenter les plateaux-télé pour préciser qu’il n’était pas raciste. Tout le monde survola l’essentiel d’un récit où il admet ce que personne ne lui avait demandé d’avouer : s’être trouvé à deux doigts de commettre un meurtre. Car ce qu’on lui reproche, ce n’est n’est pas d’avoir voulu tuer un être humain  de sang-froid, mais d’avoir voulu tuer un noir. Pardon : un « black bastard. ».  Sorry to bother you Liam Neeson, mais au cas où tu ne serais pas au courant, figure toi que Black live matters

Si on voulait se montrer taquin, on suggérerait la loi du Talion semble acceptée institutionnellement aux États-Unis à partir du moment où elle est dispensée sans discriminations. C’est ce que révélait déjà Le droit de Tuer,  sympathique nanar réac de Joel Schumacher réalisé en 1996 qui utilisait le cavalier moral de la dénonciation du racisme pour normaliser la peine de mort. Progressisme et humanisme ne marchent pas forcément main dans la main, et on sait que la sensibilité de la question raciale peut-être sciemment entretenue afin d’occulter d’autres problématiques. Ce qu’a fait Neeson à son insu, en détournant l’attention de ses pulsions meurtrières avec son vocabulaire.

Coup de Trafalgar accidentel à une époque tellement conditionnée à réagir aux éléments de langage qu’elle ne discerne plus la teneur des messages véhiculés. On n’utilise plus les outils pour ce qu’ils permettent d’exprimer, mais pour ce qu’ils expriment en eux-mêmes. C’est la régence du symbole dirigé sur le sens, ce que le palmarès des derniers Oscars n’a pas manqué d’entériner. Avec ses guillemets, Liam voulait faire comprendre que les mots ne comptaient pas en l’état. On lui a répondu  au contraire que seuls les mots comptaient. Un peu comme l’enfant qui vient de lâcher une caisse et à qui on reproche d’avoir dit prout.

Seul au monde

Le plus drôle (ou tragique, c’est selon) réside finalement dans le fait que la polarisation générée n’a fait qu’entretenir la confusion. Avec sa défense, Trevor Noah, pourtant censé dégager l’information de ses éléments de langage, contribue finalement à focaliser l’attention sur le doigt et continue d’ignorer la lune. Il y aura un précédent Liam Neeson: on peut avouer une quasi-tentative de meurtre devant le monde entier, et n’en récolter que l’indifférence générale.

Neeson paye sans doute le prix de son timing malheureux. Sans doute aurait-il commis un crime de lèse-majesté en privant la société du spectacle  de l’occasion de mettre sa spontanéité en scène. Mais au-delà de ça, son moment est touchant parce que la vérité ne choisit pas ses mots. Parce que la sincérité désarmante du fond répond à une sincérité désarmante de la forme. A coup sûr, Jean-Claude Van Damme approuverait.

En définitif, ce qui interpelle est moins la confession en elle-même que les réactions qui lui ont succédé.  Liam Neeson de son côté, doit se sentir bien seul avec son histoire. C’était bien la peine d’ajouter à l’inénarrable culpabilité catholique le poids du secret pendant 40 ans. …

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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