Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu’on n’a aucune envie de jouer à la mère ? Dans Die My Love, Lynne Ramsay s’empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l’histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu’intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d’une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.

Une femme sous absence !

Lynne Ramsay a toujours filmé les dysfonctionnements familiaux, ou plutôt leurs avatars lorsque les personnes à l’intérieur des familles ne jouent pas le jeu des faux-semblants. On se souvient des marquants et stupéfiants Ratcatcher et We Need to Talk About Kevin.

Ici, la réalisatrice native de Glasgow, produite par Martin Scorsese, emmène son couple d’acteurs fraîchement mariés avec nouveau-né : Jackson (Robert Pattinson) et Grace (Jennifer Lawrence) dans une demeure déglinguée du Montana où s’est suicidé le frère de la mère (Sissy Spacek) de Jackson.

Dans ce décor de chalet-taudis, matière mobile à des sensations contradictoires et labiles allant du lugubre au lumineux, la réalisatrice confronte le couple aux clichés de ce que « devrait » être leur famille, au milieu de leur sexualité intense.

L’enclave intime des deux amants est constamment déplacée, fragmentée.

Die My Love se livre comme une œuvre diffractée, calquée sur le morcellement psychique de la mère (géniale Jennifer Lawrence au jeu franc, abrupt, désinhibé, sauvage et incandescent) aimant son fils mais ne voulant pas, ou ne sachant pas comment faire avec ce « rôle » qu’on attend d’elle.

Certains verront dans ce que vit Grace une dépression post-partum. N’est-ce pas encore psychiatriser, et donc plaquer des stéréotypes sur des comportements complexes et inattendus ? Grace n’a pas envie de faire quoi que ce soit, sinon l’amour — et Jackson met son sexe ailleurs. Alors Grace griffe les murs, fait de l’art brut avec son lait maternel, joue avec un couteau dans la forêt voisine, enlève ses vêtements et plonge à moitié nue dans la piscine des seuls amis qui invitent le couple. Die My Love rend avec une beauté intrigante et des fulgurances vénéneuses l’ennui et le désœuvrement de cette femme.

Lynne Ramsay travaille cette matière âpre et peu traitée : ce que peut être la frustration d’une femme, jeune mère de surcroît, son malaise à jouer le jeu des normes, par profond sentiment de sincérité, déphasage, décalage, ennui de devoir être adulte.

Die My Love offre à Jennifer Lawrence, épaulée par un Pattinson (la jouant plus en retrait, sans que ce soit moins exigeant), une partition intransigeante, allant chercher du côté du théâtre grave et dur de la dramaturge britannique suicidée Sarah Kane, bousculant nos représentations, agissant sur nous à l’instar d’une thérapeutique de l’âme.

On est dans une dépression psychotique, un diagnostic qui pourtant, en clinique, n’existe pas. « On est avec une femme sous l’influence du vide et de l’excès des conventions à tenir. » Une femme qui veut faire autrement. Jouir. Se masturber. Faire le fauve à même l’herbe. Aimer la guitare ou ne plus l’aimer. Tirer la langue comme Gena Rowlands, pour peut-être faire croire qu’elle est folle. Surtout être vraie. Comme elle l’est avec la caissière d’un supermarché. Pas complaisante. Pas fausse. Pas dans les small talks sur les bébés et autres névroseries médiocres. Grace veut s’offrir à la forêt. Brûler, surtout. Vivre. Avant de s’éteindre.

Die My Love — ou Die My Life — n’est pas que le portrait d’une mère fracassée. C’est aussi une auto-socio-analyse d’un certain sens du cinéma. Américain ou universel. Tout fait cinéma chez Lynne Ramsay. De la première à la dernière image. Rien n’est illustratif. Tout est mise en scène et architecture de plans. Même si elle force le symbolisme, quelque chose s’impose de l’histoire de l’Amérique, par le choix de Sissy Spacek et Nick Nolte. Leurs beaux visages d’anciens, inscrits dans nos imaginaires cinéphiles, convoquent les fantômes de tout un autre cinéma d’horreur et d’affliction.

Die My Love – bande-annonce

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