Mortal Kombat (2021) : Le tournoi des ombres

Cela fait plus de trente ans que la licence Mortal Kombat cherche son film. Pas une curiosité pop, ni un nanar de compétition — un vrai film, à la hauteur d’une franchise qui a marqué au fer rouge la culture vidéoludique. En 2021, toutes les conditions semblaient enfin réunies. Mortal Kombat n’avait pourtant pas besoin d’un chef-d’œuvre. Il avait besoin d’un film qui sache ce qu’il veut être. Ce film-là n’existe pas encore.

Depuis 1992, Mortal Kombat occupe une place à part dans la culture populaire. Né dans les salles d’arcade comme un rival provocateur de Street Fighter II — plus sanglant, plus transgressif et délibérément conçu pour choquer autant que pour divertir —, le jeu d’Ed Boon et John Tobias a très vite dépassé le simple statut de phénomène vidéoludique. Ses cinématiques de fatalities gorgées de pixel-sang ont alimenté des débats au Congrès américain, contribué à la création de l’ESRB, le système de classification des jeux vidéo aux États-Unis, et gravé dans la mémoire collective une esthétique unique : brutale, mythologique, kitsch mais assumé. Une franchise qui, paradoxalement, a mis des années à se prendre suffisamment au sérieux pour construire une vraie colonne vertébrale narrative. Ce n’est qu’à partir du reboot de 2011 — Mortal Kombat 9, développé par le tout jeune NetherRealm Studios après le rachat de Midway par Warner Bros. — que la série a pleinement embrassé sa richesse de personnages et de lore, proposant enfin un mode histoire digne de ce nom, capable de rivaliser en ambition avec les grands noms du genre.

Eternal Kombat

Au cinéma, l’histoire est moins glorieuse. Le premier film de 1995, signé Paul W.S. Anderson, reste à ce jour une curiosité affectueuse : imparfait, fauché, mais animé d’une énergie pop sincère et d’un respect tangible pour le matériau source. Il a su capter l’esprit du tournoi, cette confrontation cosmique entre la Terre et l’Outworld, avec une économie de moyens qui forçait l’ingéniosité. Sa suite, Annihilation — sobrement rebaptisée Destruction Finale en France — a en revanche tout raté : budget dilapidé, scénario en lambeaux, personnages sacrifiés. Le verdict du public et de la critique a été sans appel. Il faut toutefois concéder au film une qualité involontaire : celui qui accepte de l’aborder comme un nanar de compétition y trouvera un plaisir coupable certain, une accumulation de mauvais goût et d’excès qui finit par avoir son propre charme grotesque. Ce n’est pas une réhabilitation, loin de là — il s’agit simplement d’admettre que le ridicule peut, à hautes doses, devenir jouissif. Quoi qu’il en soit, la franchise cinématographique est entrée dans un long sommeil après ce naufrage, ponctuée de projets avortés et d’annonces sans lendemain. Mortal Kombat au cinéma est ainsi devenu le symbole d’une franchise condamnée à décevoir, coincée entre l’amour indéfectible de ses fans et l’incapacité répétée d’Hollywood à lui offrir un traitement à la hauteur.

C’est dans ce contexte chargé qu’arrive le reboot de 2021, produit par James Wan sous l’égide de Warner Bros. — qui détient désormais à la fois la franchise de jeux via NetherRealm et les droits cinématographiques via New Line Cinema. Sur le papier, les conditions semblaient enfin réunies pour offrir à Mortal Kombat l’adaptation qu’il méritait : un studio unifié, un budget confortable, et une franchise de jeux qui, depuis dix ans, avait démontré qu’une vraie vision narrative était possible. Les fans, échaudés mais toujours fidèles, attendaient au minimum une chose : que le film soit à la hauteur de l’aura de la licence, ou du moins qu’il sache où il voulait aller.

Le sang sans la fièvre

Le problème fondamental du Mortal Kombat de 2021 se pose dès l’écriture : le film ne raconte pas Mortal Kombat. Le tournoi — cette colonne vertébrale mythologique autour de laquelle toute la franchise s’est construite, ce prétexte cosmique qui donne son sens à chaque affrontement — n’a tout simplement pas lieu. À la place, Simon McQuoid et ses scénaristes ont choisi de livrer un prologue déguisé en film complet, une longue mise en bouche destinée à poser les jalons d’une saga. C’est un pari audacieux sur le papier, et suicidaire à l’exécution : un film de Mortal Kombat sans tournoi, c’est un peu comme un film de boxe qui se terminerait avant le premier round.

Pour guider le spectateur dans cet univers, le film invente de toutes pièces Cole Young, un combattant MMA sans relief interprété par Lewis Tan, dont le seul trait de caractère semble être d’ignorer à quel point il est censé être important. Le procédé du « nouveau venu qui découvre le monde en même temps que le public » est un classique du genre — il peut fonctionner. Ici, il échoue parce que Cole n’est jamais qu’un vecteur d’exposition, un personnage-prétexte autour duquel s’accumulent les explications de lore et les prophéties récitées platement. Mais le vrai scandale n’est pas tant l’existence de Cole que ce qu’elle implique : l’effacement quasi total de Liu Kang. Héros historique de la franchise, figure tutélaire du tournoi depuis trente ans, champion de la Terre dans les jeux comme dans le film de 1995, Liu Kang (Ludi Lin) est ici réduit à un second rôle décoratif. C’est une décision scénaristique aussi incompréhensible que symptomatique : le film préfère construire une mythologie parallèle plutôt que d’assumer l’héritage qu’il prétend servir. Liu Kang n’est pas absent — ce qui serait presque plus honnête —, il est là, présent mais vidé de toute substance, comme un fantôme de lui-même contraint de regarder un inconnu occuper sa place sans charisme naturel.

Paradoxalement, le film s’anime lorsqu’il s’éloigne de son héros d’emprunt : l’affrontement entre Scorpion (Hiroyuki Sanada) et Sub-Zero (Joe Taslim) en ouverture offre des éclairs d’une franchise que l’on aurait voulu voir davantage. Kano, lui, est un cas à part — Josh Lawson y met un abattage réel, mais le personnage finit par peser sur le ton d’ensemble. Son humour de grande gueule, amusant ponctuellement, devient envahissant au fil du film, parasitant des scènes qui auraient gagné à respirer autrement. Dans un récit qui peine déjà à trouver son équilibre, c’est une fausse note de trop. Ces moments d’éclat ne font que souligner l’évidence — les personnages iconiques de la licence existent malgré le film, pas grâce à lui.

L’arène des inégaux

Quant au traitement des pouvoirs des combattants, cela révèle une autre fracture profonde dans la conception du film. Mortal Kombat a toujours été une galerie de capacités spectaculaires — la glace de Sub-Zero, les chaînes enflammées de Scorpion, les éclairs de Raiden (Tadanobu Asano), la magie noire de Shang Tsung (Chin Han). Le film les convoque, mais avec une générosité inversement proportionnelle à leur pertinence narrative : certains personnages voient leurs pouvoirs mis en scène avec soin, d’autres les activent comme par accident, sans logique interne ni gradation dramatique. L’arcane — ce pouvoir spécifique que chaque champion est censé débloquer au fil de sa progression — aurait pu servir de fil rouge, d’outil de mise en scène et d’axe de tension. Il n’en est rien. La mécanique se distribue au gré des besoins du montage, sans équité et sans éclat.

C’est là que le cas Goro devient emblématique. Monstre de quatre bras, colosse de l’Outworld, champion depuis quatre générations et figure d’intimidation absolue dans les jeux — Goro méritait un traitement à la hauteur de son statut. À la place, le film le convoque comme une attraction de foire numérique, dont la modélisation accuse immédiatement son âge. La créature manque de poids, de présence physique, de cette matérialité écrasante qui rendrait ses affrontements crédibles. On pense malgré soi à la façon dont un film comme Pacific Rim, pourtant entièrement construit sur des créatures digitales, parvenait à donner une sensation d’échelle et de masse à ses titans — là où ce Mortal Kombat 2021 n’offre qu’une figurine en images de synthèse condamnée à flotter légèrement au-dessus du sol. La comparaison est cruelle, mais elle est juste.

Entre kitsch et gravité : le grand écart permanent

Mortal Kombat a toujours oscillé entre le sérieux mythologique et le grand-guignol décomplexé — et c’est précisément cette tension, bien dosée, qui en fait le charme. Le film de 2021 ne choisit jamais son camp. Il multiplie les références au jeu, distille quelques scènes gores qui font écho aux fatalities de la franchise — le seul vrai service rendu aux fans —, puis enchaîne sur des séquences de prophéties murmurées avec une solennité imméritée. La paresseuse mécanique du « marque de champion » remplace toute ambiguïté dramatique par une destinée préformatée, annihilant au passage tout suspense. On ne sait jamais si le film veut assumer son côté série B décérébrée ou prétendre à une légitimité blockbuster — et cette hésitation permanente finit par tuer les deux.

Et si l’écriture déçoit, la mise en scène n’arrange rien. La direction artistique, qui aurait pu être le terrain d’une vraie singularité — Mortal Kombat a toujours eu un univers visuel fort, entre temples ninja, enfers gothiques et arènes interdimensionnelles —, se noie dans un magma d’effets numériques ternes et interchangeables. Et si l’image échoue à créer une atmosphère, la musique ne prend pas le relais. La bande originale de Benjamin Wallfisch se fond dans l’anonymat du blockbuster contemporain — fonctionnelle, présente, oubliable. Nul besoin de ressusciter le thème électro des années 90, ce riff de synthétiseur tribalo-techno qui reste l’une des signatures musicales les plus reconnaissables du jeu vidéo ; mais on aurait attendu qu’un tel univers inspire quelque chose de singulier, une couleur sonore capable de renforcer l’identité visuelle défaillante. Il n’en est rien. McQuoid, à ses débuts au long métrage, ne parvient pas à imprimer un regard, une patte, un sens de l’espace — ni à l’image ni au son — qui auraient pu compenser les lacunes du scénario. Le film est techniquement compétent, et c’est bien là son drame : il ne dépasse jamais la simple compétence.

Paresseuse victoire

Si un film d’action peut racheter ses failles narratives par un final mémorable, Mortal Kombat se prive même de cette échappatoire. On retiendra tout de même un éclair d’inventivité : l’utilisation d’une fusée de détresse lors d’un combat, le genre de trouvaille qui rappelle ce que le cinéma d’action peut avoir de malicieux quand il s’y autorise. Mais c’est une exception isolée avant un climax qui adopte la forme du mashup : plusieurs duels simultanés, coupés en parallèle dans une logique de montage alterné qui se voudrait dynamique et se révèle épuisante. Le problème n’est pas tant la multiplicité des combats que leur déconnexion émotionnelle. On ne sait plus à quel affrontement s’attacher, quel enjeu surveiller, quel personnage soutenir. La tension se dilue à chaque coupe, le rythme se fragmente en impulsions trop courtes pour créer l’élan qui fait les grandes scènes d’action.

À cela s’ajoute un défaut structurel qui plombe le film depuis sa première scène : l’enjeu n’a pas bougé d’un pouce. Survivre pour participer au tournoi. C’est à la fois la prémisse et la conclusion, l’alpha et l’oméga d’un récit qui tourne sur lui-même sans jamais se résoudre. On comprend trop vite que les protagonistes ne peuvent pas perdre — non pas parce qu’ils sont invincibles, mais parce que le film leur interdit toute vraie défaite. Il ne s’agit pas de combats, mais de cases à cocher sur la route d’une suite hypothétique. Ce faux suspense est peut-être le péché le plus grave du film : non seulement il ne raconte pas le tournoi, mais il ne prend même pas la peine de simuler l’illusion de son enjeu.

On attendait des affrontements chorégraphiés avec soin, portés par la lisibilité et le panache qui distinguent les grandes scènes de combat au cinéma. On hérite de duels brossés à la hâte, filmés dans des espaces mal définis, avec une géographie approximative et une énergie de téléfilm de luxe. Le montage cut frénétique fait le reste : il achève de rendre illisible ce qui était déjà mal brossé. Pour mesurer l’écart, il suffit de penser à John Wick — autre film de genre reposant quasi exclusivement sur ses combats —, dont le second volet s’est imposé comme une référence en matière de clarté de l’espace, de lecture du mouvement et de progression dramatique dans l’action. Mortal Kombat n’atteint jamais cette cohérence.

Et au fond, ce reboot est aussi victime d’une stratégie avant d’être victime d’une vision. Tout y est conçu pour appeler une suite, préparer un univers élargi, poser des fondations — au point d’oublier de construire quelque chose dessus. Les promesses sont là, éparpillées, mais jamais tenues jusqu’au bout. Il faut toutefois concéder au film une circonstance atténuante, la seule qui soit d’ordre extérieur : sorti en avril 2021 en pleine pandémie, il a été immédiatement sacrifié sur l’autel du streaming, diffusé simultanément dans les rares salles américaines encore ouvertes et sur HBO Max. Un projet de résurrection livré directement en VOD ensuite en France, sans événement, ni le rituel collectif qui aurait pu au moins lui offrir l’énergie d’une salle acquise à sa cause.

On ne saura jamais si une sortie normale aurait changé la perception du film. Ce qui est certain, c’est qu’il est arrivé au monde comme il se termine : à moitié, entre deux eaux, sans jamais vraiment choisir d’exister pleinement. C’est finalement le pire reproche que l’on puisse faire à une adaptation tant attendue, et qu’on avait — malgré tout, malgré les cicatrices laissées par Destruction finale, malgré les années de faux espoirs — sincèrement envie d’aimer : non pas d’être mauvaise avec éclat, ce qui aurait au moins le mérite du spectacle, mais d’être insuffisante avec application.

Game over avant le premier round.

Mortal Kombat (2021) – bande-annonce

Mortal Kombat (2021) – fiche technique

Réalisation : Simon McQuoid
Scénario : Gary Russo, Dave Callaham
Interprètes : Lewis Tan, Jessica McNamee, Josh Lawson, Joe Taslim, Hiroyuki Sanada, Mehcad Brooks, Ludi Lin, Max Huang, Matilda Kimber, Laura Brentn, Tadanobu Asano, Chin Han, Sisi Stringer
Photographie : Germain McMicking
Direction artistique : Loretta Cosgrove, Michael Turner et Tom Nursey
Décors : Naaman Marshall, Rolland Pike
Costumes : Cappi Ireland
Son : Aimee Mullins, Des Kenneally, Chris Whiteside
Montage : Scott Gray
Musique : Benjamin Wallfisch
Producteurs : James Wan, Todd Garner, Simon McQuoid et E. Bennett Walsh
Producteurs délégués : Richard Brener, Michael Clear, Lawrence Kasanoff, Sean Robbins
Sociétés de production : New Line Cinema, Atomic Monster, Broken Road Productions
Pays de production : États-Unis, Australie
Société de distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 1h50
Genre : Action, Arts Martiaux, Aventures, Fantastique
Date de sortie France (VOD) : 12 mai 2021

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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