Captain Marvel ou la leçon de « girl power » d’Anna Boden & Ryan Fleck

Sous couvert d’introduire au sein du MCU l’arme ultime qui vaincra Thanos dans le très attendu Avengers : EndGame, Captain Marvel est surtout l’occasion pour la firme à Kevin Feige de continuer dans le sillage de Black Panther et d’assumer, si ce n’est revendiquer, la portée symbolique de ses films. Ici, toutefois, point de cause noire à embrasser mais bien celle du féminisme. En résulte un divertissement roublard et techniquement abouti qui demeure paradoxalement plus intéressant en tant que symbole qu’en tant que film.

Au détour d’une réplique époumonée par Jeff Bridges dès 2008 dans le premier volet du MCU (Iron Man), on apprenait que la plus grande qualité de Tony Stark était également son plus grand défaut. Une réplique pas si anodine, quasi prophétique dans un sens, tant Stark, outre d’être le personnage le plus populaire de la firme, en est le mètre-étalon. Dès lors, pas difficile de voir en cette réplique, la parfaite analogie de ce que deviendra le MCU 21 films plus tard, à savoir un modèle de constance engoncé dans un gigantesque paradoxe. D’un coté, un éden de moyens, qu’ils soient financiers ou artistiques (permettant l’embauche de méga-stars pour se draper dans du lycra ad nauseam). De l’autre, une formule aussi dure que du vibranium, à laquelle les nombreuses têtes pensantes engagées se doivent de coller sous peine de se faire virer manu militari à bon coups de différents créatifs. Et au milieu, un simple constat : les fans en redemandant quand bien même ils assistent à des copies de copies de copies. D’où le paradoxe du début en somme car la constance a vite fait d’être néfaste ou tout du moins amener à une profonde lassitude. Et c’est peut être en anticipation de tout cela que la firme a commencé à songer à une alternative. Opérer une nouvelle donne sur un univers aux fondations solides ? Fait avec Thor Ragnarok. Embrasser des causes aux répercussions internationales ? Fait avec Black Panther et sa complète absorption de la communauté afro-américaine. Deux œuvres qui partagent une donnée constante entre les films du MCU : ça a rapporté. Beaucoup même. Alors que faire désormais ? Simple : rattraper son retard face à l’éternel concurrent DC Comics (Wonder Woman) et proposer un personnage féminin qui en lieu et place du simple faire-valoir, aurait le droit à avoir toute la couverture pour elle, afin de pouvoir embrasser frontalement une nouvelle mouvance du cinéma contemporain : le féminisme. C’est ainsi qu’est née Captain Marvel. Et il était temps.

Le symbole, le nouveau nerf de la guerre chez Marvel ?

Car si beaucoup maugréeront (à tort ou à raison) que Marvel a pris son temps pour enfin donner une envergure de premier plan à une héroïne féminine, arguant que DC a fait mieux avec Wonder Woman, c’est peut-être car la firme n’a jamais été aussi consciente du potentiel qu’elle a entre les mains. Et à fortiori de l’époque dans laquelle elle pouvait dégainer cette comme qui dirait carte maîtresse. Puisque là où Captain Marvel diffère énormément de la guerrière amazone, c’est bien sur sa nature intrinsèque. Carol Danvers, avant d’être la super-héroïne dépeinte dans le film, est une pilote de chasse de l’armée US. Autrement dit, une femme ordinaire (autant qu’une pilote de l’Air Force peut l’être, cela s’entend) et certainement pas la membre d’une tribu mythique. A bien des égards, elle incarne ainsi la version féminine d’un Steve Rogers, ou un modèle de ténacité, de bravoure, de combativité qui va embrasser le coté super de manière totalement fortuite.

Ce qui la transforme derechef en icône potentielle pour toute une génération de filles, de femmes et qui sait même de garçons qui apprendront peut-être quelque chose. Et si on ajoute à cela qu’elle est campée par la très recommandable Brie Larson (Room, Kong Skull Island) qui n’a jamais caché ses positions féministes ni même ses engagements, on se dit que le personnage a vite fait de devenir plus qu’un personnage mais bien un symbole. Cela s’en ressent d’autant plus quand toute l’intrigue, qui tourne autour de thèmes éminemment resserrés, pour ne pas dire secondaires (le principal enjeu se cache en effet dans les souvenirs de notre héroïne), prend le pari d’aborder frontalement le cas des minorités, de la masculinité toxique et ose même déployer un rythme très posé. Si bien qu’on sent presque que la paire de réalisateurs derrière le film semble vraiment distiller le quota syndical de scènes pyrotechniques. Rien de plus normal quand l’on sait que les deux cinéastes sont des habitués des films indépendants, mais toujours est-il que cette posture semble cacher quelque chose d’autre. Un peu comme si tout le propos du film était ailleurs.

Future is Female

Car oui, devant l’absence manifeste de scènes versant dans la pure pyrotechnique ayant vite fait de distiller un rythme plus posé à l’ensemble, certains se sont empressés de voir l’application d’un énième constat : les œuvres Marvel sont génériques et les résultats d’artisans aussi impersonnels que la ribambelle d’effets spéciaux déployés pour faire avaler l’énième explosion du métrage. Ils n’auront jamais aussi tort tant malgré les artifices rendus obligés par la formule du MCU, on sent toute la sincérité et presque la modestie du projet. Bien sûr, on est face à un mastodonte de 150 millions de budget, ce qui induit une absence de subtilité notable mais qu’il est plaisant de voir au final,  une femme en rôle principal qui ne tombe pas dans les bras du premier gars venu, la conservation d’une certaine parité dans la veine très buddy-movie adoptée par l’intrigue, le développement d’une belle amitié avec une autre femme et au final, l’émancipation du joug des ennemis masculins avec une facilité virant à l’indécence.

Car oui, au milieu du concert de louanges, il fallait bien rappeler les quelques points qui fâchent, comme cette propension à ne pas savoir maîtriser les pouvoirs de son héroïne qui passe de guerrière redoutable à arme de destruction massive en à peine 2 minutes, ou à vouloir jouer la carte de la subversion en osant une intrigue non-linéaire quand bien même elle ne diffère à finalement que peu des intrigues estampillées Marvel. A l’arrivée, le métrage devient sur la forme un condensé de tout ce que Marvel peut ainsi donner de bon comme de mauvais, entre divertissement sympa, bien troussé (le rajeunissement de Nick Fury est à ce titre impressionnant) et surtout bien casté (Ben Mendelsohn), mais manquant cruellement de passion, d’excitation et de grandeur. Si bien qu’à la fin de la dernière bobine, on ne peut que penser à ce slogan de feu Francois Mitterrand qui prônait « la force tranquille » tant la politique de Marvel s’illustre parfaitement en la personne de Carol Danvers. Où une firme trop consciente de ses pouvoirs sur l’inconscient collectif qu’elle préfère sans se fouler donner à boire et à manger, quitte à balancer du symbolisme à droite et à gauche, sans pour autant embrasser la veine du divertissement total, passionné, incarné et fédérateur. Mais l’essentiel est ailleurs, puisque le film, aussi imparfait qu’il puisse être, est avant tout une promesse : désormais, il faudra compter sur les femmes pour faire le sale boulot et autant dire qu’on se réjouit d’emblée devant la perspective que Brie Larson éclate Thanos dans le prochain Avengers.

A la vue de Captain Marvel, difficile de ne pas succomber à l’élégant paradoxe qu’il propose. Car si sur le plan du symbole, la mouture concoctée par Ana Boden & Ryan Fleck est inattaquable et délivre un message d’émancipation féminine ô combien agréable (et somme toute meilleur que le Wonder Woman de DC Comics), on ne peut en dire de même du reste qui se veut un divertissement posé (et même poseur) à mille lieues des festivals pyrotechniques habituellement proposés par Marvel. Une proposition en soit, qui divisera à coup sur mais qui a le chic d’apposer sur l’ensemble une identité, qu’elle soit bonne ou mauvaise…

Bande-annonce : Captain Marvel

Synopsis : Le film retrace l’histoire de Carol Danvers qui, dans les années 1990, devient l’une des héroïnes les plus puissantes qui aient jamais existé lorsque la Terre se retrouve au centre d’un conflit galactique entre deux races extraterrestres, les Kree et les Skrulls.

Fiche Technique : Captain Marvel

Réalisation : Ryan Fleck et Anna Boden
Scénario : Meg LeFauve, Nicole Perlman et Geneva Robertson-Dworet, d’après les personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby, Gene Colan et Roy Thomas
Casting : Brie Larson (Carol Danvers/Captain Marvel), Samuel L Jackson (Nick Fury), Jude Law (Yon-Rogg), Gemma Chan (Minerva), Ben Mendelsohn (Talos), Dijon Hounsou (Korath), Lee Pace (Ronan), Lashana Lynch (Maria Rambeau), Annette Benning (Dr Wendy Lawson), Clark Gregg (Phil Coulson)
Direction artistique : Kasra Farahani
Décors : Andy Nicholson
Costumes : Sanja Milkovic Hays
Photographie : Ben Davis
Musique : Pınar Toprak
Production : Kevin Feige
Production déléguée : Victoria Alonso, Louis D’Esposito, Jon Favreau, Alan Fine et Stan Lee
Société de production : Marvel Studios
Société de distribution : Walt Disney Studios
Distribution : The Walt Disney Company France
Genre : super-héros
Dates de sortie : 6 mars 2019
États-Unis – 2019

3.5

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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