Après son premier film, Irréprochable, qui mettait en scène une Marina Foïs très ambigüe, Sébastien Marnier choisit son duo de comédie Laurent Lafitte pour porter à l’écran une cause très actuelle, l’écologie. Exercice de style ou réelle intention ? Le réalisateur se perd un peu dans ce qu’il veut montrer, et crée une œuvre fade avec L’heure de la sortie.
Nul doute que Laurent Laffite fait désormais partie de ces acteurs capables de jouer autant des personnages comiques que graves, et sa capacité à alterner les deux est tout à fait remarquable. Mais l’acteur de la Comédie Française serait peu de choses dans ce film s’il ne donnait pas la réplique à une bande de gamins très prometteurs. Menée par Luàna Barjani, cette bande d’ados insupportables est surprenante, tant dans ses interprètes que dans le symbole qu’elle représente. Le réalisateur a l’audace de mélanger une jeunesse méprisante et irrespectueuse avec un sujet qui demande pourtant le plus grand respect et l’intelligence suffisante pour avoir conscience de l’urgence écologique dans laquelle on se trouve. Difficile d’apprécier ces jeunes malgré leur engagement, tant leur caractère irrite les poils ; mais ces nouveaux talents jouent en tout cas très bien le jeu.
Cependant, quelques problèmes font rapidement apparition dans l’œuvre. Tout au long du film, le public attend quelque chose. Une confrontation, un chaos, un éclat, un moment venant casser le rythme qui n’arrive jamais. Le ton reste le même pendant tout le film et fait perdre toute intensité au message qu’il souhaite faire passer. Irréprochable avait réussi à entraîner le spectateur dans une grande ambiguïté entre Marina Fois et Joséphine Japy et à faire entrer le public dans cette relation malsaine et dérangeante. Ici, le climat flotte et on ne peut nier l’ambiance permanente qui se dégage du long métrage, mais le cinéaste ne propose rien de plus qu’une atmosphère gênante entre un prof et ses élèves. L’heure de la sortie fait partie de ces films sur lesquels il est difficile de mettre des mots pour exprimer son ennui et la raison de celui-ci. Malgré la tension haletante symbolisée par des lumières qui tremblent, une invasion d’insectes, ou encore des appels masqués, le film tient à distance le spectateur par son manque de rebondissement et d’intensité. Les seules aérations accordées sont celles des seconds rôles comme Emmanuelle Bercot ou Gringe, qui passionnent presque plus que l’intrigue centrale en amenant un vent frais dont le film a besoin pour respirer.
Avec une fin aussi irréaliste dans son approche et son apparition, dans une lutte pourtant bien réelle, le film, malgré son intention claire, s’égare un peu dans un exercice formel qui ne fonctionne pas. Les images documentaires montrées tout au long de celui ci rendent, elles, hommage au besoin réel de changement écologique ; mais le cinéaste finit par se vautrer avec une issue, qui certes, nous rappelle à de vrais évènements, mais ne convainc pas du tout par sa mise en scène. Dommage quand tout reposait sur l’amorce de celle-ci, qui devait être le coup de massue final. L’heure de la sortie est plein de bonnes idées et pourrait être important dans ce qu’il dit du monde actuel, mais son manque d’ardeur ne permet pas au film de s’envoler.
L’heure de la sortie : Bande Annonce
L’heure de la sortie : Fiche technique
Réalisation : Sébastien Marnier
Scénario : Elise Griffon, Sébastien Marnier
Interprétation : Laurent Lafitte, Emmanuelle Bercot, Gringe, Luàna Barjani, Adèle Castillon
Image: Romain Carcanade
Productrice : Caroline Bonmarchand
Société de production: Avenue B Productions
Distributeur: Haut et Court
Durée : 1H43
Genre : thriller
Date de sortie : 9 janvier 2019 France
Ingmar Bergman est considéré comme l’un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma. À l’occasion du centenaire de sa naissance en 2018, la cinéaste allemande Margarethe von Trotta s’interroge sur l’héritage du maître, qui continue d’inspirer des générations de réalisateurs. Retour détaillé sur la version DVD de ce documentaire, sur ses bonus et tout ce qu’elle contient. Disponible ce mardi 8 janvier 2019 !
Faire un film sur Ingmar Bergman relève forcément du défi : comment offrir une vision nouvelle et pertinente sur un cinéaste qui a fait autant couler d’encre ? Margarethe von Trotta tente sa chance et délivre sa vision très intime de cette personnalité complexe, et de son héritage.
Pour ce faire, elle retourne sur les lieux mémorables de l’œuvre de Bergman, comme cette plage de galets du Septième sceau, qui, à l’image de Monument Valley pour John Ford, porte à jamais la signature de celui qui la sublima en 1957. Margarethe von Trotta raconte comment lui est venue son admiration pour le cinéma de Bergman, qui est peut-être, plus que beaucoup d’autres, la synthèse de toutes les formes d’expression artistique. Un art total qui ne pouvait avoir pour géniteur qu’un homme d’exception.
Le documentaire alterne entre monologues de la réalisatrice, qui parle de son rapport personnel à Bergman, analyses techniques de certaines séquences, images d’archive du tournage de certains films, et interviews plus classiques permettant d’élargir les points de vue et d’affiner le portrait.
On compte de nombreux intervenants, dont des membres de la famille de Bergman, qui expliquent comment ils le voyaient en tant que parent et artiste, comment il parvenait ou non à joindre les deux, et comment il survit encore aujourd’hui à travers son œuvre. On y voit aussi Liv Ullman se souvenir de ses plus grands rôles, de ses récompenses, des anecdotes de tournage ou de sa première rencontre avec celui qui lui donnera un enfant en 1966. De ces entretiens se dégagent un tour d’horizon des grandes thématiques chères au réalisateur suédois, leur articulation et leur évolution au fil des films.
On découvre la personnalité cryptique de Bergman, ses idées mystérieuses, sa croyance en la magie, l’invisible et les fantômes, sa passion méconnue pour la musique, et même l’épisode de la dépression, de ses déboires psychiatriques et suicidaires jusqu’à la réalisation salutaire de Persona. L’insistance est mise sur son rapport intime à l’enfance synonyme de créativité, face à la vie d’adulte désenchantée qui l’angoisse continuellement. Par ailleurs, Margarethe von Trotta souligne la place extraordinaire qu’il donne aux femmes, sa manière de les sublimer, de faire ressortir leur fragilité comme leur force de caractère.
Les témoignages permettent aussi d’en savoir plus sur son comportement derrière la caméra, et notamment sa volonté de capter l’authenticité chez ses acteurs, son attitude aussi fascinante qu’imprévisible, son perfectionnisme, ou encore son absence d’ego malgré une détermination lorgnant vers l’opiniâtreté, jusqu’à ses rapports conflictuels avec les équipes techniques et ses pairs ; bref son dévouement total pour son art.
Enfin, le documentaire s’intéresse à l’héritage qu’Ingmar Bergman aura laissé au monde du septième art. On comprend à quel point il fut important à son époque, et que sans lui il n’y aurait peut-être jamais eu de Nouvelle Vague, tant il ouvrit le cinéma à une modernité, à une liberté et donna le premier une place de choix à la psychanalyse sur grand écran.
Si À la recherche d’Ingmar Bergman est un voyage fort intéressant, il manque sans doute d’une vision d’ensemble. Son apparence fragmentaire empêche un véritable fil rouge, et le tout demeure assez superficiel, pour peu que l’on connaisse bien les films du cinéaste. Il vaut sûrement plus pour ses anecdotes et ses incursions dans l’intime que pour ses réflexions cinématographiques. Le choix de Margarethe von Trotta est donc de s’intéresser presque uniquement à l’homme, au détriment de son œuvre de manière plus profonde : c’est ce qui fait son originalité, mais c’est aussi sa limite.
Pour autant, À la recherche d’Ingmar Bergman est un moment pour lequel il est difficile de bouder son plaisir, pour peu que l’on apprécie le travail de ce réalisateur fascinant. Et si les suppléments joints à la version DVD sont plus que dispensables, ressassant pour la majorité ce qui a été dit dans le film en lui-même, on ne peut que saluer la passion communicative de Margarethe von Trotta, qui accouche d’un documentaire très honnête.
« Je me suis toujours senti seul dans le monde. C’est ce qui m’a poussé à me réfugier dans la réalisation de films, même si le sentiment de communauté est une illusion », Ingmar Bergman.
Suppléments :
– Entretien avec la réalisatrice [12’]
Margarethe von Trotta explique le projet ambitieux de faire un film consacré à Bergman, « son maître », de sa genèse à sa réalisation. En français, elle parle des rencontres qui l’ont menée au cinéma et à la découverte de sa vocation de réalisatrice. D’abord actrice, elle souligne à quel point il était difficile pour une femme, dans les années 60, de passer derrière la caméra. Aussi revient-elle sur la place des femmes dans l’œuvre du cinéaste, symbole d’une société suédoise plus libérée.
– Rencontre avec Margarethe von Trotta et Stéphane Goudet au cinéma Le Méliès (Montreuil) [10’]
Margarethe von Trotta s’adresse au public, et explique l’intérêt d’un tel documentaire sur la vie personnelle de Bergman pour comprendre ses films, éminemment autobiographiques. Une courte intervention qui retrace les grandes thématiques qui obsédaient le réalisateur, mais qui s’adresse aussi aux jeunes cinéphiles qu’elle espère voir reprendre le flambeau.
– Galerie photos
– Bio-filmographie de la réalisatrice
– Bande-annonce
À la recherche d’Ingmar Bergman – Bande-annonce
Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 100 min
Durée totale : 121 min
Langues : français, anglais, allemand, suédois
Sous-titres : français, anglais
Image : 1.85
Son : 5.1
Mary Shelley raconte la genèse d’une créature mythique, Frankenstein. Sorti en août 2018, le film avait plutôt séduit le public, il est désormais disponible en DVD depuis le 8 décembre !
Synopsis : En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s’enfuit avec lui. Elle a 16 ans. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l’été à Genève, au bord du lac Léman, dans la demeure de Lord Byron. Lors d’une nuit d’orage, à la faveur d’un pari, Mary a l’idée du personnage de Frankenstein. Dans une société qui ne laissait aucune place aux femmes de lettres, Mary Shelley, 18 ans à peine, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais.
Frankenstein est une créature qui fait partie de ce que l’on appelle les montres d’Universal. Apparue pour la première fois au cinéma en 1931 sous la caméra James Whale et interprété par le légendaire Boris Karloff, cette créature a traversé le temps et les époques. Apparue dans plus de 10 films entre 1931 et 2015, Frankenstein fait aujourd’hui intégralement partie de la pop culture. Lorsqu’un auteur écrit un livre, il ne sait pas ce qu’il en deviendra, sera-t-il un succès, un échec, un best-seller ? Si les hommes se sont posés cette question au fil des siècles ; quel espoir avait Mary Shelley en écrivant ce classique qui a traversé les générations ?
Le film est une entrée dans l’univers féminin de Londres des années 1800, une société machiste qui laisse peu de place aux femmes. Dans ce monde, une jeune fille de 16 ans est déjà considérée comme une femme. La réalisatrice Haifaa al-Mansour nous plonge dans la genèse de la naissance de Frankenstein. Entre l’âge de 16 et 18 ans, Mary Shelley connaitra les péripéties qu’une personne entre 14 et 30 ans vit de nos jours. Cette expérience intense lui permettra de créée une créature mythique qui lui donne l’immortalité. Le film raconte avec une grande honnêteté l’émancipation de cette jeune femme dans son époque.
Le DVD nous offre la possibilité de redécouvrir ce beau film. On y trouve un riche entretien de 19 minutes avec Elle Fanning et l’équipe du film qui nous raconte la conception de l’œuvre. Ce DVD est surtout un moment d’histoire de la vie de Mary Shelley.
Caractéristique du DVD Mary Shelley
Langues : Française (2.0)/ Anglais sous-titré (2.0 et 5.1)
Durée : 120 minutes
Format du film : 2.35 (16/9 compatible 4/3)
Couleur
Rencontre Tinder, vacances en couple, autant de clichés déjà connus de la comédie française que l’on imagine difficilement comment le film pourrait nous surprendre. Sans réellement le faire, Premières Vacances arrive pourtant à nous satisfaire avec un duo fort en vannes.
Au départ, rien de très original, un couple que tout oppose pour une comédie romantique, la recette a déjà été servie de nombreuses fois en France sans grande étincelle. Patrick Cassir reprend les mêmes ingrédients pour servir un plat léger où Camille Chamoux, également co-scénariste, donne la réplique à un Jonathan Cohen tout en manières. Le film emmène les spectateurs exactement là où ils s’y attendent et pourtant, le moment reste sympathique. Dans l’ère du temps, la comédie narre une rencontre Tinder avec des sketchs totalement modernes qui rappelleront à beaucoup des moments de vie en vacances et de longues disputes. Il ne s’agit pas ici d’un coup d’éclat mais disons que Premières Vacances a le mérite de prouver que l’on peut dire des choses en faisant rire, en restant léger. Quelques blagues peu garnies font évidemment surface, comme on s’y attend mais sont rapidement oubliées à la faveur d’une comédie agréable.
Le casting très talentueux est bien doué pour amuser la galerie et le duo Cohen/Chamoux est pétillant de bonne humeur. Tout comme les seconds rôles que l’on trouve en Camille Cottin, Jérémie Elkaïm ou encore Vincent Dedienne, qui font toujours des apparitions remarquées, desquels on aurait aimé en voir plus d’ailleurs. Les nouvelles têtes de la comédie française font du bien à voir et l’on oublie un peu tous les ratés portés par les formules Franck Dubosc ou Kev Adams. Après une année 2018 où la comédie française a beaucoup donné, le long métrage s’inscrit dans une lignée comique mais intelligente où l’on cherche à aller un peu plus en profondeur. Mais le film a du potentiel qu’il n’exploite pas forcément en restant assez basique dans son écriture. Premières Vacances reste une jolie fable sur les débuts de relation et sur le couple tout court où les compromis et le juste milieu doivent toujours être de mise pour que chacun s’y épanouisse. L’aventure est aussi agréable que le confort parfois et ce voyage remplit sa mission de divertir plutôt que d’épater. Sans réellement innover dans son scénario et sa mise en scène, Cassir se contente de réussir une bonne comédie et c’est déjà ça.
Premières Vacances : Bande Annonce
synopsis : Marion et Ben, trentenaires, font connaissance sur Tinder. C’est à peu près tout ce qu’ils ont en commun ; mais les contraires s’attirent, et ils décident au petit matin de leur rencontre de partir ensemble en vacances malgré l’avis de leur entourage. Ils partiront finalement… en Bulgarie, à mi-chemin de leurs destinations rêvées : Beyrouth pour Marion, Biarritz pour Ben. Sans programme précis et, comme ils vont vite le découvrir, avec des conceptions très différentes de ce que doivent être des vacances de rêve…
Premières Vacances : Fiche Technique
Réalisation : Patrick Cassir
Scénario: Camille Chamoux et Patrick Cassir
Interprétation : Camille Chamoux, Jonathan Cohen, Camille Cottin, Jérémie Elkaïm, Vincent Dedienne
Image: Yannick Ressigeac
Montage: Stéphane Couturier
Musique: Alexandre Lier, Sylvain Ohrel, Nicolas Weil
Producteur(s): Michaël Gentille,
Société de production: The Film
Distributeur: Le Pacte
Durée : 1h42
Genre : comédie
Date de sortie : 2 janvier 2019
Alors qu’elle vient tout juste de commencer, l’année 2019 nous offre avec délicatesse, Asako de Ryusuke Hamaguchi. Une œuvre, touchante et fine sur le poids du premier amour et sur la définition même d’aimer quelqu’un à travers le temps.
Cette mise à nu des sentiments joue sur les notes de sobriété orchestrées par la mise en scène du cinéaste. Un peu à l’image d’Asako, taiseuse, légère mais déterminée, le film puise dans la beauté lancinante de ses cadres pour voir éclore quelques moments d’étincelle: cette première rencontre romantique avec Baku, ce départ inopportun et déclencheur de tout un bouleversement ou cette course incessante sous la pluie pour rattraper le temps perdu et l’être aimé. Ce portrait de femme est sensible, affiche avec bienveillance les ambiguïtés d’une même personne, ses contradictions les plus inconnues, mais s’avère être une porte d’entrée pour le réalisateur pour mieux disséquer une société japonaise, qui derrière son accomplissement par l’acharnement au travail et la compétition, est aussi une société qui tente de cicatriser ses plaies par la solidarité et la douceur de vivre dans un environnement paisible.
Quand bien même la romance s’avère un peu abrupte dans son approche narrative, ce trio amoureux, qui n’en est pas un au final, n’est qu’un simple subterfuge pour le cinéaste, afin d’arpenter les limbes du passé et décrire le douloureux passage de flambeau entre le passé et le présent. Comment fait on pour se réécrire et surmonter le deuil du premier amour. D’un côté, il y a le passé d’Asako, le premier amour, le fantôme de Baku avec ses allures de rock star pour midinettes, devenu acteur et mannequin, qui un soir, n’est jamais revenu. Et de l’autre, le nouvel amoureux, plus traditionnel, celui qui est présent, rassurant et à l’écoute, le gentil bon père de famille, Ryohei.
Alors que la ressemblance entre les deux hommes est frappante, le réalisateur a cette bonne idée de ne pas grossir les traits de leurs personnalités, afin ne pas faire tomber son film dans les contrées du drama cheap. Dans le traitement visuel qui est fabriqué autour de cette romance, Hamaguchi utilise beaucoup le cadre, le mélange des reflets, cette idée du miroir pour voir vers l’avant de l’horizon et l’aspect fantomatique de l’indécision autour de la présence de ses personnages. Pour mieux symboliser le fuite, et séparer le réel de la volonté. Car le fil rouge du récit, l’élément qui perturbe l’avancée d’Asako dans sa vie de tous les jours est ce questionnement perpétuel entre l’oubli d’un amour qui a creusé des failles en elle-même et sa volonté de voir au-delà des ressemblances, et d’aimer à nouveau.
Dans cette quête identitaire, le film prend un rythme lancinant, éclaire les gestes du quotidien et s’immisce dans un environnement naturaliste. Asako, le film, parle de l’amour au quotidien face à celui qui est fugace, déclenche autant les rires que les larmes. Il y a une douceur de vivre qui se dégage du film, chose qui provient de cet assemblage subtil des scènes de vie quotidienne – repas entre amis ou accolade intime avec l’être aimé – et de part sa finesse, le long métrage arrive malgré tout à faire ressurgir la violence existentialiste qui émane d’Asako: ce précipice qui pourrait nous pousser à tout plaquer pour rejoindre le souvenir enchanté d’un amour éteint. Derrière le sourire de façade, il y a un volcan qui sommeille en elle et c’est à Asako de savoir si elle désire le voir naître au grand jour.
Synopsis : Lorsque son premier grand amour disparaît du jour au lendemain, Asako est abasourdie et quitte Osaka pour changer de vie. Deux ans plus tard à Tokyo, elle tombe de nouveau amoureuse et s’apprête à se marier… à un homme qui ressemble trait pour trait à son premier amant évanoui.
Bande annonce – Asako I et II
Fiche technique – Asako I et II
Réalisateur : Ryusuke Hamaguchi
Scénariste : Ryusuke Hamaguchi
Casting : Masahiro Higashide, Erika Karata
Distributeurs (France) : Art House
Genre : Film d’animation
Durée : 1h59mn
Date de sortie : 2 janvier 2019
Avec Bienvenue à Marwen, Robert Zemeckis démontre encore une fois que pour conter des histoires extraordinaires, il faut avoir recours à des moyens qui eux aussi sortent de l’ordinaire. En faisant le portrait de l’artiste Mark Hogancamp, le réalisateur américain fait donc une nouvelle fois appel à la motion capture, procédé qu’il avait démocratisé dans les années 2000.
Bien que faisant preuve d’un éclectisme certain en allant du film d’aventure à la science-fiction en passant par le conte, la filmographie de Robert Zemeckis possède pour liant un goût pour l’expérimentation. Qu’importe le sujet de son film, le cinéaste américain a toujours eu pour but de transcender le médium cinématographique. On le remarque avec une de ses œuvres emblématiques, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? sorti à la fin des années 80 qui mêlait prises de vue réelles et animation tout en créant une interaction entre personnages animés et acteurs. Une recherche formelle qui a atteint son point culminant dans les années 2000, où Robert Zemeckis s’est donné corps et âme dans la motion capture, révolutionnant la mise en scène de l’animation. Une prouesse technique qui n’aura pas forcément convaincu tout le monde, mais qui a permis avec Beowulf par exemple, de s’affranchir de certaines limites et de retranscrire à la perfection le caractère épique de l’œuvre. Cette technique d’animation lui permet également de s’aventurer pleinement sur le terrain de la 3D. Un univers qu’il appliquera au cinéma « traditionnel » avec The Walk sorti en 2015. Le réalisateur y retrace l’exploit de Philippe Petit, funambule français ayant rejoint les deux tours jumelles de New York à l’aide de son câble. À travers cette histoire hors du commun, Zemeckis , qui voulait dans un premier temps avoir recours à la motion capture, trouve un terrain idéal pour continuer son exploration de la 3D, retranscrivant à merveille la prouesse vertigineuse de Petit.
Même si Zemeckis a pondu au fil du temps nombreuses œuvres cultes dont la plus célèbre restera la trilogie Retour vers le futur, l’américain essuie de nombreux échecs critiques et publiques (notamment sur son territoire). Ce ne sont pas les premiers retours désastreux en provenance des États-Unis pour son dernier film qui nous feront dire le contraire. Pourtant avec Bienvenue à Marwen, Zemeckis offre un divertissement à la fois touchant et inventif. En contant cette fois-ci l’histoire de Mark Hogancamp, photographe américain traumatisé par une agression haineuse qui se reconstruit au travers de son imaginaire, Zemeckis y trouve un sujet parfait pour sa vision du cinéma. Passionné par la seconde guerre mondiale et les talons aiguilles, Mark Hogancamp a crée dans son jardin le village de Marwen, hameau belge pris au cœur du conflit dans lequel évoluent plusieurs poupées dont Hogie, un soldat américain alter-ego de Hogancamp et diverses femmes inspirées de celles qui ont marqué plusieurs étapes de sa vie. Le photographe met alors en scène la lutte sans relâche entre Hogie et ses drôles de dames face à une armée de nazis sous l’œil maléfique d’une certaine sorcière répondant au doux nom de Deja Thoris.
L’imaginaire de Mark Hogancamp prend alors vie sous la caméra de Robert Zemeckis. En ayant une nouvelle fois recours à la motion capture, le metteur en scène fait bouger les poupées de Hogancamp, donnant lieu à bon nombre de séquences d’action dignes de grands films de guerre, voire même de western (cette séquence de l’arrivée des femmes de Marwen pour sauver Hogie est tout bonnement grisante). Repoussant constamment les limites de sa mise en scène, Zemeckis fait cohabiter la motion capture du monde des poupées aux prises de vue traditionnelles du monde réel, et ce avec une fluidité exemplaire comme le montre certains raccords sur les personnages se transformant en un instant en poupée. Évidemment ce qui intéresse Zemeckis n’est pas simplement de mettre en mouvement les scènes photographiées de l’œuvre de Hogancamp, mais plutôt l’homme qui se cache derrière l’objectif. Voilà pourquoi tout au long du film, Zemeckis va nous faire voyager entre les deux mondes. Deux mondes nécessaires et complémentaires pour comprendre pleinement Mark Hogancamp, interprété par un bouleversant Steve Carell.
En mettant en scène cette lutte incessante entre Hogie et les nazis, c’est le combat d’un homme contre son traumatisme que Zemeckis dépeint. Un trauma ayant privé Hogancamp de ses souvenirs et de son talent pour le dessin et qui doit alors se reconstruire d’une nouvelle manière. C’est l’importance de l’art et de l’imaginaire que démontre Zemeckis, montrant la création comme un échappatoire aux horreurs de la vie réelle. Tout cela est traité de manière très intelligente par le réalisateur, traçant de nombreux parallèles entre les scénettes créées par Hogancamp et ce qu’il se passe dans sa propre vie. Il y incorpore également le personnage de la poupée Deja Thoris, sorcière symbolisant les addictions de Hogancamp, empêchant l’échappatoire d’être total et rappelant la dureté du monde réel à Hogie. Animation et cinéma traditionnel se répondent alors constamment. En plus de l’imagination, Zemeckis met en avant le rôle des femmes dans la vie de Hogancamp. Plusieurs femmes auront marqué la vie de l’artiste et se verront alors obtenir une poupée à leur effigie dans le village de Marwen. On y retrouve son aide à domicile, sa collègue de travail, son amie gérante du magasin de jouet, tout comme le spectre de son ex-femme qui hante encore les pensées de Hogie/Hogancamp. C’est d’ailleurs l’arrivée d’une nouvelle voisine en face de chez lui qui va avoir un effet cathartique lui permettant de surpasser certaines de ses peurs. Zemeckis rend alors ici un vibrant hommage universel aux femmes quels que soient leurs métiers ou leurs origines. Il y offre même à sa femme Leslie, le rôle de l’une des poupées de Marwen, Suzette.
Bienvene à Marwen porte donc fièrement la marque de son auteur. Une œuvre forte et poignante montrant le destin incroyable d’un homme et sa reconstruction au travers la mise en scène de son imaginaire. Un sujet qui sied à merveille à un réalisateur dont les expérimentations cinématographiques ont souvent été remises en question mais qui n’a cessé de persévérer dans cette voie, et même si cet essai ne mettra pas tout le monde d’accord, il témoigne d’un amour incommensurable pour son art et une nouvelle propension à raconter des histoires.
Bienvenue à Marwen – Bande annonce
Bienvenue à Marwen – Fiche Technique
Réalisateur : Robert Zemeckis
Scénariste : Robert Zemeckis et Caroline Thompson, d’après le documentaire Marwencol de Jeff Malmberg
Interprétation : Steve Carell, Leslie Mann, Diane Kruger, Janelle Monae, Gwendoline Christie, Meritt Wever, Eiza Gonzalez
Image : C. Kim Miles
Musique : Alan Silvestri
Montage : Jeremiah O’Driscoll
Directeurs artistiques : Chris Beach
Décors : Stefan Dechant
Costumes : Joanna Johnston
Producteurs : Cherylanne Martin, Jack Rapke, Steve Starkey et Robert Zemeckis
Sociétés de production : ImageMovers et Universal Pictures
Distributeurs (France) : Universal Pictures
Genre : Drame, biopic
Durée : 1h56
Date de sortie : 2 janvier 2019
France. 2018. Le 4 décembre est sorti pour la première fois en Blu-ray l’intégrale de la série Miami Vice. Créé par Anthony Yerkovich en 1984, modelé par son producteur, le cinéaste Michael Mann, et porté par le duo de choc Don Johnson / Philip Michael Thomas, le show fait un retour fracassant en haute définition grâce à l’éditeur indépendant Elephant Films qui signe ici un coup de maître.
Synopsis : Miami. Les années 80. Sonny Crockett vit le rêve américain : il réside dans un yacht, roule en Ferrari et s’habille en Versace. Ricardo Tubbs voit sa vie bouleversée quand le truand Calderone assassine son frère à New-York. Il le poursuit à Miami pour le venger. Tous les deux sont flics et se retrouvent partenaires à la brigade des mœurs. Sous les ordres du Lieutenant Castillo, ils infiltrent les milieux criminels les plus dangereux de la ville, menant des enquêtes musclées qui vont souvent les pousser à la limite de la légalité.
Pour ceux qui ont connu Miami Vice à la télévision et/ou en DVD, la redécouvrir en format Blu-ray tient du graal. Un objet qu’on n’osait plus attendre avant l’annonce de l’éditeur Elephant Films qui s’est lancé depuis quelques années déjà dans l’édition d’œuvres phares de la télévision, d’Alfred Hitchcock présente à Magnum en n’oubliant pas L’Incroyable Hulk. Le 4 décembre, la série a débarqué en fanfare dans une édition Blu-ray soignée ainsi qu’en coffret exclusif Fnac contenant un livret de 148 pages. Il s’agira ici de couvrir le premier objet. De par son riche contenu à couvrir, l’intégrale Blu-ray Miami Vice d’Elephant Films aura droit à une couverture large de deux écrits : ce premier article se penchera sur la remasterisation de la série et les bonus l’accompagnant ; et un deuxième sur la série même.
Ci-dessous, l’inoubliable logo de la série
Miami Vice HD
Quelques lignes plus haut, il est écrit que la redécouverte de Miami Vice en Blu-ray était attendue par de nombreux fans du show. En effet, ceux qui l’ont découverte à la télévision ou (re)dévoré en DVD furent les spectateurs d’une version altérée de la série. Ils l’ont ainsi vu dans une version 16 mm* bas de gamme à la colorimétrie et au piqué litigieux (voir le comparatif visuel ci-dessous). La différence avec le master Blu-ray, scan de la copie originale 35 mm, est ainsi frappante. Certes, le visuel, merveilleux dans l’ensemble, n’est pas sans petits défauts pris sur le fait au cours des cinq saisons. Mais certains sont probablement liés au passage du temps sur le master et ne peuvent donc pas êtres réparés. Les autres sont probablement d’époque, nés sur le tournage ou sur une autre étape de la chaine de production. Notez bien ceci : le format 1.33 – 4/3 est, comme sur les éditions DVD, respecté. Surtout, le rendu des détails est merveilleux, les couleurs sont formidablement nuancées, et le grain d’origine est sauvegardé. Pas de lissage abusif du côté de l’éditeur qui a su œuvrer sagement avec le remaster haute définition orchestré par Universal. Quoi ? Universal ? En effet, l’entreprise a entrepris un travail de restauration et remasterisation HD sur ses séries. Miami Vice en a bénéficié à des fins de distributions aux États-Unis et en Grande-Bretagne. C’est donc véritablement grâce à Elephant Films que le show fait son come-back dans l’hexagone.
Ci-dessus, à gauche : le rendu DVD (capture d’écran) – à droite : les mêmes plans en Blu-ray (capture photographique)
Du côté du son, on retrouve la version originale 5.1 Surround déjà présente sur les éditions DVD. Version au rendu sonore spatialement globalement correct malgré quelques problèmes de mixage. On note un bel apport de la HD sur celle-ci. La VF est aussi bel et bien présente, mais à déconseiller tant la piste est médiocre. Les voix sont beaucoup trop mises en avant et semblent donc déconnectées de l’arrière plan sonore plus que négligé. Toutefois, surprise majeure, l’éditeur indépendant a inséré dans son beau coffret la VO Stéréo inédite en France sur les saisons 2 à 5, VO qui a bénéficié d’une restauration digne de ce nom. Les spectateurs hésiteront probablement entre le premier et le troisième choix.
Une bande-son culte de Jan Hammer réveillée en HD
Du côté des bonus, l’éditeur promet cinq heures de compléments. Certains feront la fine bouche en notant la reprise de ceux des coffrets DVD d’Universal agrémentés par ceux maison d’Elephant Films. Certes, on peut regretter l’absence d’interview du cast ou de la production, d’époque ou d’aujourd’hui, surtout quand, comme le note Le Quotidien du Cinéma, certaines sont présentes en ligne sur Youtube en version originale. Mais tels Rimini Edition et ESC Edition/Distribution, Elephant Films a, avec ses moyens, pris l’initiative de concevoir ses propres bonus. L’intérêt sera éveillé, quand bien même certains compléments sont à prendre pour l’anecdote. On pense au bonus Abel Ferrara dans l’univers de Miami Vice dans lequel deux-trois détails intéressants doivent être pêchés dans une mare de suppositions et d’autopublicité outrancière pissée par Brad Stevens, critique de cinéma et auteur d’un ouvrage sur Ferrara. Cependant, deux éléments viennent contrebalancer ces semi-déceptions. Deux véritables cadeaux de la part de l’éditeur Elephant Films : la présence de tous les épisodes dans leur version intégrale non-censurée (les DVD peuvent enfin trouver le chemin de la première poubelle du coin) ; et la présence de trois épisodes inédits en France en version haute-définition. Ultime bonus : le pilote est présenté ici dans sa version intégrale (fini le découpage en deux parties présent sur les DVD). Enfin on retrouvera l’éternelle bande-annonce du catalogue de l’éditeur enrichi cette année par la merveilleuse série de guerre Les Têtes Brulées (1976-78)…
Ainsi le retour HD de Miami Vice en France est une réussite signée Elephant Films. La redécouverte est absolue. Le show en ressort revivifié, de sa modernité à sa bande-sonore originale composée par Jan Hammer. Les spectateurs de Miami Vice, la série qui a su capter parfaitement son époque, pourront voir ce zeitgest bel et bien réanimé grâce à l’édition d’Elephant Films. Certes, le prix pourrait toutefois refroidir certaines ardeurs. Oui, 150 euros est une somme. Vous pouvez d’ailleurs obtenir pour le même prix l’édition spéciale fnac avec un livret exclusif de 192 pages contenant anecdotes, photographies et un guide complet des épisodes. Et n’oublions pas que le prix vaut pour les compléments, et surtout les cinq saisons de la série de retour dans sa plus belle version à ce jour, probablement l’ultime. Pour les autres, n’hésitez pas à patienter, Elephant Films n’est pas frileux vis-à-vis des soldes… Sinon, foncez sur l’une des plus beaux coffrets Blu-ray jamais édités.
Bande-annonce – Miami Vice en Blu-ray
Miami Vice– L’intégrale Blu-ray – 25 Blu-ray – Durée : 109x47mn & 3x90mn – Langues : Français Mono 2.0 et Stéréo, Anglais 5.1 & Stéréo – Sous-titres : Français – Audio : DTS HD MASTER AUDIO – Image : 1.33 format respecté – Encodage 1920x1080p – Date de sortie : 04 Décembre 2018 – Prix de lancement : 149,99€
* CARAZÉ Alain, Les Nouveaux Feuilletonistes, Fantask, 2016
L’année 2018 était une belle année de cinéma, autant dans les blockbusters que dans les films plus indépendants, le septième art a été inspirant. Comme le veut la tradition de fin d’année chez les cinéphiles, l’heure est venue de dresser un bilan. Alors, quelles sont les projections qui ont marqué l’année cinéma 2018 ? LeMagduCiné dévoile sa sélection des 15 meilleurs films et le top 10 de chaque rédacteur.
15) Suspiria
Oser remaker un film aussi populaire que Suspiria avait tout de la mauvaise idée. Et encore plus quand l’homme qui l’a sorti de terre, Dario Argento, estime que le remake n’a pas compris sa vision. Pourtant, c’est peut-être là qu’on aurait du tiquer, non ? Un cinéaste qui estime que sa vision a été bafouée ? Et si, à la place de l’incompréhension qu’il cite, Dario Argento était juste jaloux ? Cela pourrait parfaitement se concevoir tant finalement, le Suspiria de Guadagnino excelle à distiller une ambiance qui s’abat telle une chape de plomb sur l’intrigue. On parle toujours de danse, on sent toujours en filigrane un récit qui s’aventure à la lisière du paranormal, et pourtant, le cinéaste italien (comme quoi, seuls les ritals peuvent à ce point capturer la passion) adjoint à l’œuvre d’Argento, une profondeur (ça cause libération, émancipation des femmes, féminisme donc, dans une Berlin morcelée par le rideau de fer) bardée de symboles, qui a vite fait de rendre l’exercice passionnant. La passion oui, encore et toujours. Celle de voir Tilda Swinton continuer à endosser des rôles éminemment opposés, de voir la jeune Dakota Johnson s’affirmer comme (on l’espère) une actrice de premier plan. Tout ça pour dire qu’à l’instar de beaucoup de films sortis cette année (Under The Silver Lake entre autres), Suspiria est de cette race de films qui incitent au voyage et qui se fichent pas mal de la destination, seulement du trajet parcouru. Et autant l’admettre : quand la maîtrise se lit à chaque plan, à chaque intonation et à chaque envolée lyrique signée Thom Yorke, on pourrait bien assister béat à un Suspiria qui dure l’éternité. Antoine Delassus
Dans le souffle d’un festival, il existe parfois des œuvres qui vous emportent. Une émotion. Des larmes. C’est le cas du film de Lukas Dhont, avec Girl, récompensé de la caméra d’Or au Festival de Cannes 2018. Girl est un parcours de vie intense, qui voit une jeune fille (Lara) faire tout son possible pour approcher son idéal, c’est à dire être enfin elle-même. Le film aborde le sujet délicat de la transsexualité mais l’immisce de manière bienveillante, bienveillance qui se matérialise par le prisme du père, dont sa relation avec sa fille est l’une des plus belles choses du film. Les dialogues entre les deux, entre incompréhension et tendresse, sont d’une rare vérité, d’une réelle émotion. Inscrite dans une école de danse, Lara se donne corps et âme dans sa discipline, chose qui mettra son corps et son esprit à rude épreuve, comme le faisait l’une des inspirations du film avec son personnage, le Black Swan de Darren Aronofsky. Sans forcément rentrer de pleins pieds dans les codes du teen movie, Girl est une quête identitaire forte, dure et doloriste, qui parle avec justesse d’un âge où l’on cherche juste à se définir et à s’accepter tels que nous sommes. Lara, incarnée par l’étonnant et fabuleux Victor Polster, est un personnage beau et émouvant, qui avec humilité et rage, chemine avec grâce dans nos cœurs. Sébastien Guilhermet
Au-delà de la réussite technique et du divertissement de haute volée, Ready Player One brille par l’alchimie de dichotomies. Tout en ayant une énergie folle dans sa mise en scène, Steven Spielberg parvient à mettre sans cesse en parallèle deux procédés, deux univers. Qu’il s’agisse du tournage de certaines scènes en pellicule et d’autres en numérique ou encore de l’utilisation de décors réels et de la performance capture. En faisant cela, Steven Spielberg montre qu’une cohésion est possible entre tous ces éléments et superpose ses méthodes de conception au propos du film. Pellicule ou Numérique ? Columbus ou Oasis ? Pourquoi faudrait-il choisir alors qu’une cohabitation est possible et que chacun à sa manière a des choses à apporter. L’un des exemples de tout cela est la course poursuite automobile finale du film dans les rues de Columbus qui renvoie à la course automobile d’ouverture du film dans l’Oasis. Et si, les personnages ne se sortaient de la course poursuite dans Columbus que parce qu’ils avaient participé et s’étaient entraînés pour la course poursuite dans l’Oasis ? À cela s’ajoute un discours sur la pop culture comme moyen de s’émanciper, d’avoir une identité (les avatars des personnages principaux ne sont pas des personnages préexistants) et de trouver sa voix dans lequel Steven Spielberg a l’élégance de s’effacer et de ne pas s’auto-citer, pour mieux pouvoir s’intégrer dans le récit en filigrane et parler tout aussi bien des éléments de la pop culture qui l’ont inspiré et façonné durant sa jeunesse (King Kong, Godzilla, Shining,…) que d’éléments de la pop culture qui ont inspiré et façonné les générations suivantes, ne rendant ainsi le film que plus universel. Enfin, ajoutez à cela un casting cinq étoiles et Alan Silvestri à la musique et vous obtenez l’un des meilleurs films de l’année. Thomas Thiel
Mektoub, My Love est indéniablement un des films français les plus marquants de l’année. Les détraqueurs de Kechiche verront toujours en ce film un voyeurisme là où il est empli de sensualité et de désir. Le réalisateur franco-tunisien offre une ode à la jeunesse durant 3h de temps où les heures passent comme des secondes. Biographie intime de ses étés, il donne à voir un merveilleux album de vacances où séduction, timidité, figure maternelle forment un tout aussi bienveillant qu’entraînant. La liberté y est sans limite, sans tabou et donne d’ailleurs un certain air nostalgique sur cette époque révolue quand aujourd’hui tout est analysé, déformé, jugé et sujet à polémique. Le cinéma de Kechiche ne lui serait plus propre s’il n’y ajoutait pas quelques provocations, mais Mektoub, My Love est bien plus grand que cette simple considération et révèle les délicats Ophélie Bau et Shaïn Boumedine.
Avec les Frères Sisters, Audiard s’attaque au genre américain par excellence, le western. Le cinéaste français convoque à la fois des références de westerns classiques mais aussi révisionnistes, basculant tantôt entre tendresse et violence, tantôt entre envie de changement et besoin de retour aux origines. Si Audiard s’essaie à un genre très codifié et qui s’inscrit dans l’histoire d’une culture étrangère à la sienne, Les Frères Sisters n’en reste pas moins un film extrêmement personnel, que le réalisateur dédit d’ailleurs à son frère aîné, mort bien des années plus tôt. Dans cette longue traque à cheval, les vastes étendues désertiques qui défilent derrière les personnages ne sont qu’un contexte, qu’une excuse à l’analyse de leur psychologie. Car Les Frères Sisters narre d’abord le récit de deux frères, avant de raconter celui de la naissance d’une nation. Ainsi, Audiard se sert du genre du western pour faire un film d’auteur intimiste, caché derrière des codes, facilitant le dialogue avec le spectateur, qui se trouve alors face à un western à taille humaine.
Cinq ans après le décevant Sept psychopathes, Martin McDonagh nous offre un troisième film moins clinquant et plus mesuré dans ses effets, et tant mieux. Le passage par la tarantinade avait finalement terni une filmographie qui démarrait pourtant très bien avec l’étonnant Bons baisers de Bruges. Moins d’effets de style, de chausses trappes idiots ou de faux méta-discours, pour un résultat efficace et finalement assez élégant, malgré la rudesse du propos (une vengeance à la suite d’une histoire de viol dans l’Amérique profonde). Frances McDormand trouve l’un de ses meilleurs rôles, Woody Harrelson renoue avec un registre mesuré qui montre toute l’étendue de son talent, et Sam Rockwell réussit un tour de force en rendant sympathique son personnage de crétin raciste et homophobe, sans pour autant justifier ses actions. McDonagh renoue également avec son goût pour le grotesque du quotidien (le touchant personnage de Peter Dinklage), dénué d’artifice clinquant. Âpre, sans concession, mais pas dénué d’humour pour autant, Three Billboards a finalement toutes les qualités que l’on attend d’un classique au sens noble, ce qu’il deviendra certainement.
Récompensé par quatre oscars en 2018, dont le meilleur film et le meilleur réalisateur,La Forme de l’eaus’impose comme le nouveau chef d’œuvre de Guillermo del Toro, certainement l’œuvre la plus aboutie de ce cinéaste unique avec le somptueux Labyrinthe de Pan. Le réalisateur mexicain y mêle subtilement un univers féerique d’une infinie poésie et un monde réel sombre, violent, dans lequel les marginaux sont opprimés et où la quête du pouvoir justifie tous les sacrifices. Dans ce conte fantastique, laissant place au drame et à la romance, le contexte de la Guerre froide se déploie dans toute son horreur et sa paranoïa, attisant le désir de puissance d’hommes obsédés par la recherche de nouvelles armes et l’isolement de laissés-pour-compte. Parmi ces personnages, Elisa, une femme de ménage muette, s’entraide avec sa collègue Zelda, prisonnière d’un mariage raté, et son voisin de palier Gilles, rejeté pour son homosexualité. C’est en rencontrant un mystérieux amphibien, comme eux singulier et persécuté, que ces trois héros apprennent à s’accepter tels qu’ils sont. Comme dans ses précédents films, Guillermo del Toro s’attache à la figure du monstre. Loin d’être agressive, la créature s’humanise ici rapidement grâce à ses émotions et à sa faculté de communiquer. Elle contraste alors avec le véritable être démoniaque du récit, Richard Strickland, rappelant le sadisme du sinistre capitaine Vidal dans Le Labyrinthe de Pan. La relation que l’amphibien noue progressivement avec Elisa, aussi inimaginable que poétique, montre que l’amour naît davantage d’une compréhension mutuelle, d’une fusion des incomplétudes que des similitudes. Au-delà de cette histoire riche empreinte de magie, on retient de La Forme de l’eau son esthétique sublime, la musique inoubliable d’Alexandre Desplat et la mise en scène ambitieuse de Guillermo del Toro.
La nature, les paysages magnifiques, la liberté… Et en même temps la quête identitaire d’un homme brisé qui cherche un nouveau sens à sa vie. The Rider est un film sensible, délicat, beau et taiseux, qui prend le temps. C’est une parenthèse, c’est suspendu. On s’arrête et on contemple, on médite. Ce film dégage une grande authenticité, avec ce héros taciturne (petit côté Heath Ledger dans Brockeback Mountain), sa relation avec les chevaux et la Terre de ses ancêtres amérindiens, sa famille. Une vraie immersion dans l’univers du rodéo et dans la culture locale du Dakota. Poétique et apaisant, et en même temps si triste. Parfait.
Jusqu’à la gardeest un film construit intelligemment : la montée de l’angoisse y est brillamment maîtrisée jusqu’à un final en apothéose qui laissera le spectateur collé sur son siège. D’ailleurs celui-ci n’a d’autre choix que de prendre parti pour ce pauvre fils pris en étaux entre ses deux parents qui se livrent un combat sans merci pour désigner lequel des deux aura sa garde. C’est également un long-métrage essentiel sur les violences conjugales qui réussit à illustrer ce problème de société de façon subtile et non pas voyeuriste. Les acteurs y signent leurs plus belles prestations, surtout Denis Ménochet en père de famille abusif et terrifiant. En bref, Jusqu’à la garde est le meilleur film français de l’année, un film qui n’épargne personne, et réalisé par le très prometteur Xavier Legrand dont il ne faut pas oublier que c’est la première longue réalisation.
The House that Jack builtest un film foisonnant, excessif en tout, mais détestable en rien. La représentation hyper-pompier du Dante et Virgile aux enfers de Delacroix ne nous choque pas. Les meurtres de plus en plus élaborés non plus ; destinés à faire œuvre, et œuvre d’art selon Jack, ils incluent les situations les plus insupportables (meurtres d’enfants, mutilations,…) et pourtant, ils restent bizarrement à distance, tant ils ne servent visiblement que de prétextes, la dialectique du réalisateur étant dirigée ailleurs. Même le glissement du film vers une forme fantastique dans sa dernière partie nous dérange à peine, car du début à la fin du métrage, Lars von Trier va marteler toujours les mêmes propos, la nécessité d’une absence totale de mesure pour atteindre la forme ultime de l’art, au prix de tous les dérapages et de toutes les incompréhensions.
Rarement le cinéaste s’adresse à notre cœur ; il ne cherche pas l’empathie, persuadé comme son protagoniste qu’on peut hurler les fenêtres grandes ouvertes sans que personne ne nous entende. Lars von Trier cherche notre capacité à réfléchir sur l’art avec lui. Ce sera seulement dans une séquence qu’à l’approche d’une fin inéluctable, le protagoniste quitte ses habits diaboliques pour se remémorer l’enfant qu’il a été, voire l’humain qu’il a été : un être fragile qui a peur de la mort, qui a peur de lui-même, mais qui ne peut pas s’empêcher d’aller à sa perte. Une séquence courte et chargée d’émotions, et qui permet de mettre la lumière sur tous les doutes du cinéaste. Pas toujours facile, car tel n’est pas le but de l’artiste, lui qui aurait souhaité voir plus de monde quitter la salle lors de la projection de son film à Cannes, The House that Jack built est sans doute le film le plus abouti de son auteur. L’auto-citation de ses propres films dans ce dernier opus semble signifier que Lars von Trier a fait le tour de la question ; espérons qu’il continuera encore à nous secouer fortement et longtemps.
Le western est un genre qui erre, depuis deux-trois décennies, sur le spectre cinématographique, sans véritablement trouver de port d’attache. Au milieu des productions à petit budget florissantes mais souvent peu reluisantes, et quelques ovnis signés Tarantino, difficile de trouver les grands héritiers d’un genre devenu incontournable dans l’histoire du cinéma. Impitoyable, The Proposition, True Grit, étaient peut-être les mieux placés pour y prétendre… jusqu’à l’arrivée de Hostiles, cette année, qui renoue avec les codes des westerns américains de l’âge d’or. Intelligemment référencé (de Ford à Mann ou Peckinpah) tout en affirmant sa personnalité propre (notamment via sa photographie et sa façon parfois « malickienne » de filmer la nature), Hostiles réhabilite ce qui n’avait plus vraiment sa place dans un western : le dialogue et la psychologie des personnages. Ces derniers sont excellemment écrits et interprétés (Christian Bale et Rosamund Pike en tête, bien sûr), mais surtout évoluent au cours d’un long voyage synonyme de rédemption pour l’un, de deuil pour l’autre. Le film est presque écrit à l’envers : là où un western classique commencerait par une ville paisible pour se finir en duel au sommet et action à tout-va, Hostiles s’ouvre sur un bain de sang pour que la violence cède sa place progressivement à l’intimité et à l’échange. Fascinant, émouvant, viscéral, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier l’œuvre de Scott Cooper qui nous gratifie de ce qui pourrait être la nouvelle référence en terme de western moderne.
Découvrir ses désirs et épouser ceux de l’autre. S’accepter et s’abandonner. Apprendre et pleurer. Le somptueux Call Me By Your Name de Luca Guadagnino embrasse la réalité des premières fois avec une poésie et une tendresse folle. La première fois qu’on aime, la première fois qu’on fait l’amour, la première fois que notre cœur se brise… A travers le récit de l’été 1982 d’Ezio, un bel ado polyglotte dans une Italie de rêve, le réalisateur dépeint la relation amoureuse entre deux hommes, l’un à l’âge de la découverte, l’autre plus aguerri et expérimenté. Pourtant leurs intimes passions ne trouveront foyer que dans le regard et le corps de l’autre. Call me by your name and i’ll call you by mine… Le long-métrage expose la versatilité et le talent dingue du très prometteur Timothée Chalamet face à un Armie Hammer aussi svelte que taquin. Ce tendre et long moment d’amour nous donne terriblement envie d’aimer et révèle en nous l’impulsivité et l’intensité de nos idylles. Oubliez votre coup d’un soir de cet été ou votre dernier chagrin d’amour. Désolé, mais la plus belle histoire d’amour de cette année, elle est ici.
Après l’ouragan La La Land, on aurait pu penser que Damien Chazelle aurait à cœur de retourner vers des projets moins amples, moins ambitieux et en somme moins exigeants. Que nenni puisque avec First Man, le réalisateur franco-américain s’est embarqué dans un voyage qui n’a rien d’une sinécure : celui de conter la plus dangereuse mission de l’histoire de l’humanité, Apollo 11, et ce via le prisme de son capitaine, Neil Armstrong. Un homme qui sous le scope de Chazelle, se révèle meurtri, rongé de l’intérieur par un deuil qu’il va tâcher d’exorciser en effectuant un voyage au-delà des étoiles. La grande épopée patriotique qu’on supposait se mue alors en un quasi-voyage existentiel, seulement rythmé par les larmes, la mélancolie, la mort et le mutisme de cet homme qui attendra de fouler le sol lunaire pour enfin s’autoriser à pleurer. Si l’on ajoute à cela un vivier de personnages investis et touchants, une reconstitution historique flamboyante et la dextérité de Chazelle à lier le combat d’Armstrong à ses thèmes – la résilience, la passion comme moteur –, on a droit à un film qui déjoue in fine constamment nos attentes et qui parvient, et c’est là la meilleure chose du film, à dissimuler tout le glamour jusqu’ici contenu autour de cette mission pour mieux mettre en avant le coté insensé, dangereux et humain qu’elle représente.
Phantom Threadrend d’abord un bel hommage au plaisir visuel, avec de magnifiques plans, savamment construits et qui ne corsètent pas le propos. C’est rien de le dire pour ce film de haute couture, avec et sans jeux de mots, où l’amour est un jeu du chat et de la souris d’où personne ne semble pouvoir (vouloir ?) sortir gagnant. Un grand moment de cinéma, cousu main, mais pas de fil blanc, tant il emprunte de pistes. Parfaitement surprenant et excellemment interprété, bien que conscient de tous les genres qu’il traverse et convoque. Le huitième film de Paul Thomas Anderson est vénéneux et déroutant, oppressant et salvateur. Il ne s’agit pas simplement de conter une histoire, mais de la faire vivre sous nos yeux avec des climax assez entêtants, tels des petits déjeuners construits comme autant de moments de tension extrême ou encore des moments « muse » qui font durer la torture du temps pour le spectateur. On ne sait plus à qui donner de l’empathie tant le film sort sans cesse des sentiers battus. Enfin, force est de le constater, Phantom Thread est aussi un film boursouflé, parfois drôle, comme avorté, habité par d’autres… C’est un grand film malade, amoureux du cinéma, un grand film tout court.
Dans un monde où la pop culture est omniprésente, Under the Silver Lake s’impose très vite comme un véritable objet générationnel. Après nous avoir fait frissonner avec ses saillies carpentieriennes dans It Follows, David Robert Mitchell revisite le film noir saupoudré de stoner et nous emmène au sein d’un Los Angeles aussi coloré que cryptique pour explorer la face cachée de cette pop culture. Si son récit pynchonien exigeant aura laissé du monde sur le carreau, il nous aura également permis de nous égarer aux côtés d’un Andrew Garfield ahuri dans les méandres labyrinthiques de la cité des anges. Une expérience où les multiples références, qu’elles soient cinématographiques, vidéoludiques ou musicales, agissent comme le moteur d’une enquête aux allures néo-noires qui va tourner à la quête existentielle. Comme lors de son précédent essai, David Robert Mitchell enrobe le tout dans une splendide photographie et une bande-son aux allures 50s composée avec soin par Disasterpeace. Avec Under the Silver Lake, l’américain confirme sa position de cinéaste ultra-prometteur et surtout de porte-étendard d’une génération.
Malgré la grande richesse des propositions au cinéma cette année, 2018 a aussi eu son lot de ratés dans les salles. 10 rédacteurs ont choisi leur plus grande déception de l’année pour livrer un flop de 10 films.
On sentait la mauvaise idée à des kilomètres, et ça n’a évidemment pas manqué. En offrant dans un péché d’orgueil une relecture du mythique Suspiria, le transalpin Luca Guadagnino s’est pris les pieds dans le tapis et s’est vautré sur toute la ligne. Ne parvenant à aucun moment à recréer la force picturale et sensorielle du chef d’œuvre de Dario Argento, le cinéaste plus habitué aux drames mondains essaie de trop intellectualiser le genre et nous pond un salmigondis indigeste se perdant dans des trames scénaristiques inutiles. Loin de faire de son film un cauchemar éveillé, les scènes terrifiantes pouvant se compter sur un doigt, Guadagnino opte pour une approche radicalement différente. En plaçant son récit dans le Berlin de la Guerre Froide, Guadagnino instaure un contexte politique qui n’est finalement qu’un enrobage superflu, faisant un temps illusion lorsqu’il compare les deux blocs aux deux factions de sorcières. L’italien s’attarde, au contraire de son prédécesseur, sur la danse qui est au cœur de son récit. Des séquences de danse qui la aussi témoigne d’une volonté très arty de la part de Guadagnino et qui donne lieu à des performances dignes des spectacles de l’art contemporain le plus abscons. Guadagnino sacrifie le côté populaire du cinéma de genre au profit d’une approche élitiste et hautaine. Une certaine idée du mépris du cinéma de genre qui culmine dans un climax aux allures Z opportunistes navrantes.
Raconter l’histoire de l’un des plus grands groupes de rock était un pari risqué, mais c’est bien le seul risque que prend Bohemian Rhapsody. Il est regrettable qu’un film retraçant l’aventure musicale d’un groupe aussi expérimental et spectaculaire que Queen, se montre aussi conventionnel et sage à la fois dans son scénario et dans sa mise en scène. “Let’s show people how rock’n’roll is supposed to make you feel” disait Richie Finestra dans Vinyl, la série imparfaite mais passionnée de Scorsese. Ici, le rock manque au film qui, loin d’être vibrant et passionné, se révèle être un patchwork d’évènements qui s’enchainent presque aléatoirement. Le film entier est à l’image de sa séquence finale, le concert de Live Aid, excellente idée sur le papier, mais dont la réalisation, dénuée de toute émotion, rend caduque l’excellente performance de Rami Malek. En convoquant les morceaux grandioses du groupe, le film ne fait que se reposer sur eux sans jamais faire de lien entre le son et l’image, empêchant à la musique de Queen de contaminer la forme même du film. Alors soit, entendre les morceaux de Queen reste toujours aussi jouissif, mais ça ne suffit pas à faire un bon film.
Stronger fait deux erreurs fondamentales : revenir, comme tant d’autres avant lui, sur des évènements tragiques sur lesquels le monde n’a pas encore pris assez de recul (ici les attentats de Boston en 2013), et glorifier une sorte de héros sans gloire, autre que celle de s’en être sorti, supposer donc qu’une grande épopée tragique sera prompt à rétablir le tort causé aux victimes. Il s’enfonce alors dans le pathos. Ainsi, la scène où Jeff reçoit les confessions de la douleur d’autres personnes et se drape d’une grande bienveillance, voire d’une complaisance à recueillir la parole endeuillée pour émouvoir, tombe complètement à plat et achève de démolir l’entreprise de construction d’un héros mitigé du film. L’intrigue devient classique, larmoyante, peu passionnante. Jeff, qui a perdu ses deux jambes, se relève, l’Amérique aussi et c’est la romance qui prend le pas sur la réflexion…
Deadpool 2, dans la stricte continuité du premier volet, aura plu à ceux qui aimaient déjà son aîné et exaspéré ceux qui ne le supportaient déjà pas beaucoup. La recette est la même, à peine remaniée, avec un vilain un poil meilleur (car plus charismatique, merci Josh Brolin), mais un humour toujours aussi discutable et un marketing indigeste. Deadpool, avant de s’intéresser à faire de bons films, c’est d’abord un incroyable produit marketing qui fait vendre presque aveuglément, pour la seule raison que le héros lance des insultes à tout bon de champ et fait des blagues sous la ceinture deux fois sur trois. C’est un peu triste de le vendre comme « le film de super-héros “subversif” » simplement parce que le personnage est un débile profond politiquement incorrect. Rien dans Deadpool n’est subversif, et rien n’est à sauver : de la réalisation sage à l’humour lourdingue, en passant par une incapacité à faire des choix scénaristiques forts ou originaux alors même que l’on se prétend « différent ». En résulte un nouveau pot-pourri de ce qui se fait de pire en matière super-héroïque, qui ravira ceux que la poudre de perlimpinpin suffira à outrer, et outrera ceux qui y constateront une nouvelle fois la désolante supercherie.
Enfer. Déjà les « blagues », si on peut appeler ça ainsi, se résumaient à « on va prendre un nain et une grosse et on va se foutre de leur gueule pendant 2h ». On bat des records de lourdeur à la seconde, c’était affligeant… Rien n’allait évidemment, c’était gênant tellement c’était mauvais. En plus pour qui aime Taxi j’imagine qu’on aurait pu s’attendre à plus d’action, paradoxalement il n’y avait que deux courses minables, clairement une arnaque. On appréciera également l’humour très évolué de « Pipi Caca Prout »… On aurait dit un film de gros boulet, un délire de mec prépubère au collège qui est dernier de la classe et qui fait rire sa bande de potes décérébrés en se moquant bêtement de tout le monde. Ça fait pitié.
Amateurs de l’excellent Strip-Tease , cette émission belge truculente car féroce sans jamais juger, drôle sans jamais forcer, passez votre chemin. Ni juge ni soumise, le film Yves Hinant et de Jean Libon, l’une des deux têtes pensantes de la série, a beau être la version longue et toujours sans narration d’un des épisodes de Strip-tease, il n’en a pas l’élégance. Le maître-mot ici semble être la provocation gratuite et à tout crin.
Anne Gruwez est une juge d’instruction bruxelloise aux prises avec diverses affaires criminelles, Cold Case comme actuelles. Toujours le bon mot au bord des lèvres, toujours l’immigré « criminel » du jour dans son bureau. Des systématismes qui auront déjà le don d’énerver singulièrement le spectateur. Des répétitions sans doute rendues nécessaires par le format long métrage, mais qui émoussent le mécanisme de l’uppercut qui terrassait le téléspectateur à chaque nouveau reportage dans l’émission télé.
Quand on y ajoute les différentes provocations liées au thème de fond (le cold case avec assassinat de prostituées), telles que photos explicites des cadavres des victimes ou exhumation du présumé coupable, on finit de perdre tout intérêt dans cette histoire menée par une femme pourtant pas inintéressante, malgré son pas de charge au bulldozer.
Avec Ni juge ni soumise, Jean Libon a raté son coup ; « C’est pas du cinéma, c’est pire », disait-on dans la bande-annonce : on n’est pas loin de la vérité…
Benjamin Biolay, Mélanie Thierry sur un texte de Marguerite Duras, La Douleur laissait présager un film fort et profond. Le réalisateur Emmanuel Finkiel a fait un magnifique travail esthétique mais son œuvre ne fait malheureusement que livrer de beaux plans et passe à côté des émotions. Les acteurs restent en surface et ne parviennent pas à faire vivre leurs dialogues pourtant si beaux. Ils oublient le sens de ce qu’ils sont en train de réciter en se regardant jouer et en répétant un rythme peu encourageant où la narration prend toute la place et oublie de plaire. L’oeuvre de l’auteure méritait un autre traitement que celui-ci très fade.
A l’instar de tout bon gâteau, les films sont un amas d’ingrédients respectant une recette. Cuisez-le bien, et ce qui ressortira de votre four vous enverra directement devant Cyril Lignac. Négligez la mixture et vous aurez vite fait de voir la police du bon gout vous tomber dessus pour assassinat culinaire. Avec Un Raccourci Dans le Temps, on aurait pu croire que Disney était en train de nous confectionner la Rolls-Royce du gâteau : un thème fondamental – l’amour-, une jeune héroïne afro-américaine sur le point de s’embarquer dans une grande aventure, Ava Duvernay qui supervise le tout, bref de solides ingrédients donc. Sauf que quand la pâtissière confond le sel et la cocaïne, bah ça peut donner que ce gloubi-boulga informe que même Casimir n’oserait pas gouter. C’est bien simple, la mouture concoctée par Disney est à ce point ratée qu’elle en devient incompréhensible, indigeste, inregardable (je plains les personnes souffrant d’épilepsie) et bardée d’éléments ringards. Que ça soit Reese Witherspoon qui se transforme en feuille de batavia géante, Oprah Winfrey qui passe d’une taille normale à celle d’un immeuble de 15 étages en fonction du scénario, d’un visuel hideux, d’une histoire qui verse dans la scientologie et d’un récit à ce point abscons qu’on en vient à reconsidérer les délires mindfuck de David Lynch, le film multiplie les tares à un rythme si élevé que la seule chose qui nous donne du plaisir, c’est quand ce générique de fin, encore une fois immonde, arrive. A jeter !
The Predator de Shane Black voit renaitre de sa tombe le spectre du monstre incroyable de la franchise initiée par John McTiernan. Et ce fut l’une des pires idées de l’année, tellement, que le film est une abomination d’actioner mal fagoté et terriblement plat. Ce nouvel opus contient tous les symptômes du film à la modernité dégénérative qui rate chacune de ces cibles: humour bancal, désacralisation du monstre, réalisation anonyme et quelques giclées de sang bien maigres. Un film qui a voulu faire du chasseur, la proie. Oui, le monstre est devenue une proie comme une autre face à de super Predators. Là où Ridley Scott détruisait le mythe Alien avec Alien Covenant de manière forte, passionnante et nihiliste, Shane Black ne fait rien de son matériel de base et n’en fait qu’une œuvre désarticulée. Pourtant, même si le film s’avérait raté, nous pouvions nous attendre à un plaisir coupable nous proposant le monstre dans toute sa splendeur en train d’écrabouiller ses ennemis. Mais il n’en fait rien. Loin de l’iconisation naturalisme du film de 1987, loin de son propos sur l’Homme à l’état de nature, The Predator enchaine les moments de bravoure vains et les blagues de mauvais gouts. Un raté monumental.
Dwayne Johnson nous a habitués depuis plusieurs années aux films d’action musclés, riches en situations catastrophes et en émotions fortes. Entre la saga Fast and Furious, San Andreas, Baywatch et Skyscraper, Dwayne Johnson est devenu une véritable figure héroïque du cinéma. Sa carrure imposante et ses rôles de sauveur du monde lui ont pratiquement conféré le statut de super-héros. Pourtant, sa seule présence au casting ne suffit pas à assurer la qualité d’une œuvre. Rampage : hors de contrôle en constitue un exemple topique. Etrange mélange entre la Planète des Singeset Jurassic Park, le film présente le combat d’un primatologue, ami avec un gorille albinos qu’il a recueilli, contre de dangereux prédateurs issus d’expériences génétiques ratées. Si l’apparence des deux animaux, à savoir un loup volant et un crocodile géant, amuse au second degré, Rampage n’a rien d’autre d’innovant ou de palpitant à proposer. Sans le moindre suspense, après que les monstres aient ravagé la ville de Chicago, Dwayne Johnson parviendra à éviter un cataclysme mondial. Que du déjà vu, teinté d’un humour parfois douteux, qui remplit à peine sa fonction de divertissement. Il vaut mieux débrancher son cerveau ! Relire notre critique à sa sortie
Tandis qu’un américain a planté le drapeau américain une nouvelle fois sur la lune, un autre a signé une œuvre contestataire sur le pays derrière le drapeau. Alors qu’un réalisateur mexicain a montré la divinité beauté des monstres, un Français a relevé la nature monstrueuse des humains. Un jeune acteur polyglotte se fraie un chemin vers le succès en même temps qu’une célèbre chanteuse se révèle être une excellente actrice. Qui a marqué le cinéma cette année ? Le Mag du Ciné vous livre sa sélection des dix artistes qui ont façonnés le 7ème art en 2018.
L’ordre des personnalités dans la liste n’est pas significatif.
1. Timothée Chalamet
L’énorme succès qu’a connu Timothée Chalamet avec la sortie de Call Me By Your Name est arrivé par surprise et de manière fulgurante. A l’affiche de plusieurs films depuis 2014, celui qui interprétait le jeune frère oubliable dans Interstellar crève l’écran dans le film de Guadagnino. Il y incarne un adolescent vivant sa première idylle pendant un été aussi intense et sensuel qu’éphémère. Avec cette performance bouleversante on l’imaginait presque gagner un oscar pour le meilleur acteur, début 2018, mais celui-ci fut remporté par l’immense Gary Oldman. Il tentera à nouveau sa chance en 2019, puisqu’il est à nouveau nommé, cette fois pour sa performance dans Beautiful Boy. En l’espace de quelques semaines, le jeune homme de 22 ans, fut adulé à un tel niveau qu’il a attisé la haine et l’agacement d’une autre partie du public. Alors, talent certain ou effet de mode ? Ses prochaines performances nous le diront, une chose est sûre, Chalamet s’est imposé dans le paysage cinématographique et on le verra encore sur les écrans dans les années à venir. Il est annoncé au casting du prochain film de Wes Anderson mais aussi du très attendu et redouté Dune, de Villeneuve.
Perrine Mallard
2. Lady Gaga
Voici peut-être la révélation de l’année ; en tout cas, concernant ses talents d’actrice. Car si Lady Gaga est depuis plus de 10 ans déjà une égérie musicale, artiste accomplie qui compte parmi les idoles les plus fantasques de ce vingt et unième siècle, l’année 2018 aura révélé au grand jour que l’étendue de son talent excédait largement le domaine de la chanson. Grâce à Bradley Cooper qui lui offre le premier rôle de A Star is Born, c’est une grande actrice qui est indéniablement née, sans doute même partie pour aller décrocher moults récompenses (et peut-être un Oscar, qui sait…). Incarnant un personnages aux antipodes de celui que la diva s’est elle-même créé en devenant Lady Gaga, c’est-à-dire en abandonnant l’extravagance et le pimpant pour une sobriété et une mise à nue totales, elle est la raison première du succès de ce film qu’elle sublime de sa voix inimitable, en plus d’en avoir écrit une bonne partie de la bande-originale. De quoi montrer à ceux qui ne la connaissent pas ou ne l’aiment pas qu’elle a gagné en maturité, soulignant elle-même que ce personnage l’a changée véritablement, au-delà du tournage. Mais quand on s’intéresse un minimum à l’artiste, ce tournant n’est pas étonnant : fan de cinéma depuis sa tendre enfance, quand elle voulait encore devenir actrice, Lady Gaga avait déjà procédé à un virage stylistique certain avec Joanne, son dernier album datant de 2016, qui illustrait la maturité musicale et comportementale que la jeune femme avait atteinte. 2017 eut La La Land et son Emma Stone solaire, 2018 a A Star is Born et sa Lady Gaga lunaire. Quand cinéma et musique se mêlent, au moyen de prestations aussi flamboyantes, il y a de quoi fondre d’admiration.
3. Gilles Lellouche
Après une année 2017 qui l’aura vu briller dans tous les genres (comédie potache avec Rock’n’Roll ou Le Sens de la Fête, drame avec le Plonger de Mélanie Laurent et le HHhH de Cédric Jimenez) quitte à frôler la surdose, on avait un peu envie de voir Gilles Lellouche s’effacer. Ça tombe bien, puisque le bougre nous as pris au mot quitte à oser enfin repasser derrière la caméra en nous proposant un Full Monty à la française :Le Grand Bain. Exit la pole dance, Robert Carlyle et l’humour anglais et place ici à une brochette de quinqas prêt à laisser leur dignité au vestiaire pour se jeter à corps perdu dans la natation synchronisé masculine. Ça n’a l’air de rien mais en faisant ça, on en vient à reconsidérer l’attention, la précision et somme toute le talent du bonhomme qui ne sacrifie jamais ses personnages sur l’autel du rire et nous donne à voir un propos pour le moins intime sur la dépression et ce besoin qu’ont les gens de se relever et de s’imposer des défis. En tout cas, ça a eu le mérite d’être clair puisque Lellouche, sans doute ragaillardi par l’expérience, a embrayé sur une comédie ou il se fait éclipser par son grand pote Guillaume Canet (L’Amour est une Fête) et un drame sur l’adoption (Pupille) ou sa bonté a vite fait de l’imposer en un incontournable du cinéma français. Un vrai caméléon en somme mais qui fait du bien.
Antoine Delassus
4. Vincent Lacoste
Cette année, l’acteur a été à l’affiche de pas moins de trois films. Loin d’avoir écœuré son public, il a surpris dans des registres très différents. Vincent Lacoste se promène de films en films, dans des univers opposés dans lesquels il trouve parfaitement sa place. Il a ainsi rejoint la liste des acteurs passés par le cinéma de Christophe Honoré. Il a su y distiller de la pudeur et de l’enfantillage à la fois. Aux côtés de Thomas Lilti, il est revenu hanter les bancs de la fac et refaire un tour dans l’univers de la médecine, avec une nonchalance rien qu’à lui. Et enfin, il a tenté la maturité avec un pur drame, Amanda. Pourtant, Vincent Lacoste a gardé sa jeunesse avec la bouille de ses débuts, tout en s’imposant dans le paysage du cinéma français, sans pour autant perdre une certaine candeur dans son jeu. L’acteur moderne est peut-être celui qui, comme Vincent Lacoste, enfile des costumes, sans besoin de devenir super-héros, mais en imprimant une douce chaleur, un flegme inimitable qui font grandir ses personnages avec lui. L’année prochaine, il fêtera d’ailleurs ses 10 ans de cinéma !
Chloé Margueritte
5. Lukas Dhont
Après avoir réalisé trois courts métrages, Lukas Dhont a signé en 2018 son premier film,Girl. Le scénariste et réalisateur belge de vingt sept ans y raconte le combat de Lara, une adolescente née dans un corps de garçon rêvant de devenir danseuse étoile. Choisi dans la sélection « un certain regard » du Festival de Cannes, Girl a obtenu la caméra d’Or ainsi que la Queer Palm. Lukas Dhont aborde le thème du transgenre avec une grande pudeur et une sensibilité touchante. Il ne s’aventure pas sur le terrain du conflit familial, déjà traité dans Billy Elliot, mais sur la lutte courageuse et les émotions complexes d’une jeune fille à l’équilibre psychologique fragile, incarnée par l’exceptionnel Victor Polster. Prête à tous les sacrifices pour suivre sa thérapie hormonale, se faire opérer tout en s’entraînant durement pour intégrer une prestigieuse école de danse, Lara sera confrontée au regard des autres et à ses propres limites, malgré le soutien total de son père. 2018 aura ainsi marqué la découverte de Lukas Dhont, un jeune cinéaste talentueux, filmant à pleur de peau, dont on attend l’évolution avec grand intérêt.
Ariane L. Emmanuelle
6. Bertrand Mandico
Nous servant son extase organique depuis un certain temps déjà sous la forme de courts-métrages écumant les festivals, Bertrand Mandico a enfin franchi le pas du long-métrage en 2018. Avec Les Garçons Sauvages, le réalisateur y cultive toutes ses obsessions pour accoucher d’un cinéma transgenre dans tous les sens du terme. Une œuvre d’une puissance formelle inouïe convoquant nombreuses influences allant de Sa Majesté des mouches à Querelle de Fassbinder pour nous emmener au cœur d’un voyage initiatique au cœur des sens et de l’identité. Un cinéma français « autre » dont il devient l’un des chefs de file en compagnie de son acolyte Yann Gonzalez qui lui offrira un rôle dans son giallo Un couteau dans le cœur. Deux auteurs à la démarche similaire qui se verront cohabiter dans l’anthologie Ultra Rêve au cours de laquelle Mandico nous transportera avec Ultra Pulpe au sein d’une réflexion foisonnante sur le cinéma et l’amour, tout en dépeignant un univers d’une richesse plastique infinie en moins de 40 minutes. Avec deux essais marquants, 2018 aura été placée sous le signe de Bertrand Mandico qui a enfin pu éclore aux yeux du grand public tel une fleur turgescente.
Maxime Thiss
7. Xavier Legrand
Avec Bertrand Mandico, Xavier Legrand est le cinéaste français qui a marqué l’année 2018, faisant partie de ceux qui prouvent à tout le monde que le cinéma français est vivant et rempli de créativité. Car Jusqu’à la garde est l’un des grands moments de cinéma de l’année. Faisant suite au très bon court métrage Avant que de tout perdre, ce premier film est d’une maitrise totale. Il n’est jamais évident de voir une œuvre aussi bien mélanger le cinéma de genre et les enjeux sociaux qui découlent de l’environnement dépeint. D’un film sur les violences conjugales, Jusqu’à la garde aurait pu se trahir rapidement et enfoncer des portes déjà ouvertes depuis longtemps, malgré l’utilité évidente du message. Sauf qu’avec sa mise en scène, sa narration qui déploie les questionnements, Xavier Legrand voit le monstre se dessiner petit à petit pour jouer sur les codes du thriller horrifique.Le talent de Xavier Legrand est de nous faire ressentir l’inéluctabilité de cette peur, et que la repentance de cette violence n’était qu’un feu de paille. Commençant comme une introspection sociale, une étude de cas familiale, Jusqu’à la Garde finit en trombe, à la lisière du cinéma de genre, comme un film d’horreur qui n’a rien à envier aux mastodontes. Et nous avons besoin de cinéaste tels que Xavier Legrand, qui comme Bertrand Bonello, a autant à dire sur la France que sur le cinéma.
Sébastien Guilhermet
8. Guillermo Del Toro
Enfin ! C’est le premier mot qui nous vient à la bouche quand on regarde la vague de prix qui a récompensé Guillermo Del Toro pour The Shape of Water. Avec ce film, le réalisateur mexicain, papa notamment du magnifique Labyrinthe de Pan et des deux Hellboy, signe un conte superbe qui magnifie les monstres. Son amour pour les créatures, inhérent à son cinéma, atteint ici son apothéose en livrant une œuvre universelle qui parle autant de la nature humaine que du 7ème art. Dans son film, les marginaux sont les héros de l’histoire. A l’image de ses protagonistes, Del Toro a beaucoup évolué en marge d’Hollywood ne trouvant pas confort dans les productions calibrés et dénués d’âme. Alors quand il reçoit la reconnaissance de ces pairs à travers un Lion d’Or à la Mostra de Venise et quatre Oscars dont celui du meilleur film, on ne peut que s’en ravir ! De par son approche gothique et fantastique sur le cinéma, le réalisateur a souvent eu du mal à pouvoir exprimer sa vision. En tient pour exemple son projet de film sur Pinocchio pour lequel il n’a jamais réussi à trouver les financements. Après son succès mondial, le projet est désormais en route..chez Netflix ! Peut-être un petit doigt d’honneur aux studios ? En tout cas, on est preneur de tous les endroits où le réalisateur pourra continuer à partager sa poésie et son art.
Roberto Garçon
9. Ryan Gosling
Après une année 2017 record, enchaînant La La Land (pour lequel il décroche un Golden Globes et une nomination à l’Oscar, le sublime Song to Songet Blade Runner 2049, Ryan Gosling ne s’est pourtant pas absenté des plateaux de tournage. Avec un seul projet, il a réussi à monopoliser l’attention : First Man, 3e long-métrage très humaniste de Damien Chazelle. Gosling se retrouve habité par le personnage de Neil Armstrong, dans un film qui montre toute la dévotion d’un homme pour une cause, quitte à sacrifier sa personne et celles qui l’aiment. Mais l’année de Ryan Gosling ne s’est pas arrêté au cinéma. L’artiste, devenu réalisateur et auteur, compositeur, s’exerce désormais dans la photographie. Aux côtés de l’ONG Enough Project et du militant congolais Fidel Bafilemba, il capture des instants de vies torturées, montrant la souffrance de ce pays africain, à travers une histoire sur la colonisation brutale. Le livre Congo Stories a déjà récolté un florilège d’éloges de la part des critiques, faisant définitivement de Ryan Gosling un artiste aux multiples facettes.
Louis Verdoux
10. Spike Lee
Après un long passage à vide, marqué par quelques polémiques idiotes (clash avec Clint Eastwood et Tarantino) et quelques films « mineurs », Spike Lee est revenu en force cette année avec Blackkklansman, présenté comme la charge anti-trump que l’on attendait, et récompensée d’un grand prix à Canne. Petite revanche pour celui qui ne s’est toujours pas remis de voir la palme d’or 89 lui passer sous le nez (le nom de Wim Wenders, président du jury de l’époque, serait encore gravé sur la batte du cinéaste, selon la rumeur). Prenant à bras le corps le climat post Charlottesville et la montée en puissance du suprémaciste blanc, Lee rappelle qu’il ne craint personne sur le terrain de la farce anti-raciste black power, et qu’il n’a pas son pareil pour croquer la mascarade du meltingpot américain. Même si Blackkklansman n’est pas son film le plus intéressant (même les sous estimés Chi-raq et Old Boy ont plus de valeur cinématographiques), le retour de l’enfant terrible du cinéma afro-américain fait tout de même plaisir, car s’il n’évite pas quelques portes ouvertes, le cinéaste n’en reste pas moins l’un des grand observateur des tensions communautaires qui agitent notre époque. Peut-être que le monde change, et que Spike Lee obtiendra enfin la place qui lui revient parmi les plus grand réalisateurs du XXIe siècle.
2018 touche à sa fin, il est alors temps de se lancer dans les traditionnels exercices de bilans de fin d’année. Avant de vous livrer nos films préférés et nos déceptions, les rédacteurs de Le Mag du Ciné ont décidé de revenir sur plusieurs moments qui ont marqué l’année audiovisuelle. Que ce soit une scène particulièrement marquante d’un film, un événement important pour l’industrie cinématographique, un souvenir de festival ou encore une série qui nous aura bouleversés, c’est au travers d’une douzaine d’instants que nos rédacteurs vont revenir sur une année particulièrement riche en émotions, qu’elles aient suscité joie, tristesse ou colère.
Avec un discours de la Présidente du Jury, Cate Blanchett, et celui de la cinéaste de la Nouvelle Vague, Agnès Varda, les femmes ont pris le pouvoir à Cannes le 12 mai 2018. Et c’était beau. L’image est forte et les photos uniques. 82 femmes de Céline Sciamma à Claudia Cardinale se sont rassemblées pour défendre l’égalité salariale et ce souvenir représente celui d’un Festival mémorable. On espère évidemment que cet instant marque un tournant dans le cinéma et dans cette égalité à toute échelle mais une chose est sûre, cette solidarité, cette entraide, ces poings levés font du bien. Outre le but même de cette action, la lutte est belle à voir et émouvante. Il est si important de voir que l’on peut encore se rassembler et se lever quand on a trop souvent voulu les faire taire. Il est si beau de voir que l’on peut encore s’aimer et s’aider quand on a trop souvent jugé les autres. Suivie de la projection de Les filles du soleil, cette montée des marches était un moment essentiel à Cannes cette année qui ne peut que retourner les cœurs et donner de la force. Même si certaines mesures ont été prises, pour certaines discutables, il reste des progrès à faire. La lutte continue et ne cessera jamais.
Le festival de Cannes, ce n’est pas simplement sa sélection officielle, son tapis rouge, sa croisette ou ses petits fours. Ce sont aussi des sections parallèles qui font tout la diversité et la grandeur de ce festival. Et même si la sélection officielle nous a fait découvrir de très beaux films, en compétition ou non, la quinzaine des réalisateurs a été l’une des attractions majeures de ces deux semaines intenses de cinéma. Cette année la quinzaine nous a offert un panel de cinéastes iconoclastes, au style graphique très prononcé, et aux univers aussi référencés qu’ésotériques. Ce fut Noël avant l’heure. Ce fut un plaisir quotidien de découvrir chacun des films sélectionnés, du possédé Climax de Gaspar Noé, au psyché et vengeur Mandy de Panos Cosmatos, du comique et burlesque En liberté de Pierre Salvadori, du funky et moderne Le Monde est à toide Romain Gavras, du sanguinolent et mutique Les confins du Monde de Guillaume Nicloux, sans parler de Mirai, le petit dernier de Mamoru Hosoda. Joie, rire, éclats gores, montée ténébreuse, questionnement sur la famille, virée en enfer, redéfinition du gangster, La Quinzaine des réalisateurs 2018 fut une fête perpétuelle de cinéma.
La victoire de L’amour flou au festival d’Angoulême
Ils arrivent sur scène en pleurant, disant en souriant doucement « ça y est, on retombe amoureux », tout cela est aussi touchant que maladroit. Ils portent leur dernier bébé, soit le film pour lequel ils viennent de remporter le prix du public au festival du film francophone d’Angoulême. L’Amour flou des ex-amants (mari et femme) Romane Borhinger et Philippe Rebbot est à cette image-là : un film touchant et maladroit. Il s’agit en fait d’un rare moment de cinéma, tant il n’en est pas vraiment un, c’est un moment de pure liberté, qui dit que rien ne doit ressembler à ce qui existe déjà et que l’on peut alors tout inventer, même sa séparation. Que l’on peut même la filmer tiens, pourquoi pas. Que l’espace de cette séparation sera redéfini et qu’il deviendra un plateau de cinéma inattendu. Sur scène en tout cas, l’espace est envahi par ce couple de cinéma créé dans un moment où pourtant il aurait dû se défaire. Ils prennent donc les projections comme autant de cadeaux, pour un film qui ressemble à un adieu éternel l’un à l’autre, le public était plus qu’au rendez-vous à Angoulême, avec la troupe de comédiens et offre le cadeau d’un sourire, d’une larme, bref d’une vraie sincérité qui rappelle que le cinéma est aussi un moment de partage authentique et ça fait du bien !
« Look you had a beautiful friendship, maybe more than a friendship. And I envy you. » confie Michael Stuhlbarg, en père chaleureux, à son fils de fiction Elio, incarné par le fantastique Timothée Chalamet. A travers ces mots, le père entame un monologue bouleversant qui signe à la fois l’acceptation de l’homosexualité de son fils mais surtout un éloge de l’amour que vivaient Elio et Olivier. Derrière cette tirade, des mots universels qui parleront à tous ceux qui aiment et aimeront. Entre la pudeur et le non-dit, cette scène délivre un ultime message de bienveillance face à notre liberté et notre urgence d’aimer. A la fin de cette scène, qui ne s’est pas dit qu’il rêverait d’avoir un père pareil ? Autant dire que ce monologue réchauffe le cœur et lui donne envie de battre encore plus fort, face à une homophobie qui gangrène encore nos sociétés. Face à une actualité déprimante qui a ressorti le pire de ce que pouvait faire l’humain, Call me By Your name contre-attaque et nous donne à rêver. Arrivant sur la fin du métrage, cette séquence révèle encore plus la vérité de la merveille cinématographique de Luca Guadagnino : une exposition d’un amour vrai, passionné et jamais stigmatisé. Just remember our hearts and our bodies are given to us only once…
Under the Silver Lake est un film qui questionne la culture et notre rapport à elle, comment elle nous influence, voire nous détermine et, inconsciemment, manipule notre regard et nos relations sociales. Dans sa longue quête iconoclaste, le personnage principal incarné par Andrew Garfield parvient, après maintes étapes façon « chasse au trésor », à se rendre jusqu’au repère de celui censé pouvoir répondre à ses questions : le « compositeur ». Cet homme, joué par un jeune grimé en vieux, est étrange jusque dans son apparence qui sonne volontairement faux, comme masquée : il incarne un dieu qui aurait créé l’entièreté de la pop culture, des morceaux classiques aux plus grands tubes de rock, comme si tout ce qui constituait notre univers culturel était le fruit de l’imagination d’un seul homme qui créerait stratégiquement sa musique dans un but de manipulation, d’orientation des goûts. Or on le sait, la culture a ceci de mystérieux qu’on ne sait pas à quel moment une œuvre l’intègre, une autre la quitte, quels sont les critères de ce qui est « culte » ou culturel, ou encore qui en décide – d’où cette apparence de vieillard aux traits irréalistes : un dieu très ancien dont on ne peut déterminer l’âge, la morale, les intentions, c’est-à-dire l’identité. Under the Silver Lake offre ici une scène passionnante et troublante, mettant l’homme face à sa nouvelle religion : la culture, dans laquelle il s’aliène jusqu’à que celle-ci domine sa vie (ou menace les quelques réfractaire d’un coup de son fusil de l’intégration sociale…).
S’il y a bien une qualité que l’on n’enlèvera pas à A Star is Born, au-delà de sa bande-originale et de l’interprétation de ses acteurs, c’est sa virtuosité technique durant les scènes de concerts. S’ils sont tous réussis, celui où Ally monte pour la première fois sur scène est sans doute le plus mémorable d’un point de vue technique et émotionnel. On n’imagine pas à quel point il est difficile de filmer de faux concerts (Bohemian Rhapsody l’a très bien fait également, cette année), tant il faut une alchimie entre la fausse euphorie d’une foule qui se doit d’être crédible, la caméra qui doit se mettre au service de l’immersion, et la musique même qui doit offrir un rendu « live » et acoustique. Bradley Cooper fait des merveilles : même si la foule est peu montrée, la caméra préférant se focaliser sur les musiciens et les chanteurs, on la sent massive et impliquée ; les mouvements de caméra sont admirables, et participent indéniablement de ce rendu « live » puisqu’ils permettent une plongée au cœur de la scène, au milieu des câbles de guitare et des projecteurs, grâce à une caméra épaule incontrôlable. L’immersion est totale, tout est parfaitement calibré et pourtant l’impression d’imprévisible est là aussi : quand Ally rejoint Jack sur scène, le plan s’élargit pour laisser la place à l’ampleur de sa voix, et le talent de Lady Gaga fait le reste. On est alors tout entier empathique avec elle, le stress monte comme si l’on y était soi-même, la peur de ne pas prendre le train en marche ou de trébucher, dans ce monde fou des concerts où tout va si vite, où chaque intonation et chaque mouvement est réfléchi. C’est un saut dans un monde du spectacle aussi effrayant que grisant ; une leçon de musique comme de cinéma.
En Liberté, Le grand bain, Le monde est à toi, Mauvaises Herbes… Les comédies françaises vont bien cette année. Force de propositions et d’idées, le cinéma français a su s’armer d’une bonne dose d’humour même sur des sujets sérieux. Il est rare de voir des comédies intelligentes alors quand la France parvient à en proposer, il faut savoir le souligner. Marina Foïs le disait mieux que personne à propos du film de Lellouche, « C’est une comédie qui ne fait pas rire en se moquant. On rit avec et pas contre. » Et même si ce n’est pas toujours réussi, les comédies françaises ont au moins eu le mérite d’oser, d’innover, à l’instar d’Au Poste de Quentin Dupieux où l’originalité de la mise en scène était de mise. Et cette qualité dans le genre se retrouve d’ailleurs à Cannes où En Liberté ! et Le monde est à toi étaient présents à la Quinzaine des Réalisateurs, pour le grand bonheur du public, qui attend ce genre de surprises.
Véritable bourreau de travail touche à tout, Ryan Murphy nous a offert en 2018 une énième création télévisuelle. Accompagné de son fidèle acolyte Brad Falchuck et Steven Canals, le showrunner s’est lancé avec Pose dans une reconstitution très fidèle du milieu des Ballrooms et du voguing dans le New York de la fin des années 80. Cependant ce qui a fait de Pose, la série immanquable de cette année, n’est pas son acuité à reproduire un univers avec une authenticité certaine à la manière de The Deuce de David Simon, mais bien sa galerie de personnages. Au travers de la maison Evangelista et des individus gravitant autour, les créateurs de Pose ont esquissé des portraits terriblement touchants, mettant en lumière des personnes transsexuelles comme jamais auparavant. Avec les interprétations remarquables de MJ Rodriguez, Billy Porter ou Indya Moore, Pose s’est facilement imposée comme un concentré d’humanité comme on en voit rarement à l’écran, et par ce biais devenir la plus belle chose qu’on ait pu voir sur un écran en 2018. Une série tour à tour galvanisante et émouvante, faisait poindre des larmes de tristesse ou de joie, comme dans ce sublime épisode de Noël, où la notion de famille est illustrée de la plus forte des manières.
« Le monde ne finira pas avec un boum, mais dans un soupir » disait T.S Elliot. C’est bien malgré lui que l’auteur résume l’état de ce qui était encore, quelques années auparavant, la série d’horreur ultime, celle derrière laquelle toutes les autres s’alignaient. Passé la surprise des trois premiers épisodes, présentant de nouveaux personnages et un contexte inattendu (un abri aux règles victoriennes trash), la lassitude se fait rapidement sentir. Ryan Murphy retombe rapidement dans ce qu’il sait faire de pire : l’auto-citation. Le cross-over annoncé entre les univers de Coven (saison 3) et Murder House (Saison 1), devient rapidement gonflant, tant les scénaristes passent leur temps à expliquer le retour de tel ou tel personnage, au lieu de développer l’intrigue initiale. Des éléments périphériques s’ajoutent (l’hôtel de la saison 5), et Apocalypse s’étire dans un interminable flashback, oubliant au passage tous les nouveaux personnages. Même les retours d’anciennes gloires de la série (Jessica Lange) apparaissent forcés. Nous aurions aimé apprécier cette nouvelle saison, mais passé la hype de l’annonce, elle s’est achevée dans l’indifférence générale devant cette auto-parodie involontaire à l’esprit camp trop outrancier pour convaincre. Presque un non-événement en fait… qui s’étale tout de même sur dix heures.
La série Devilman Crybabyde Masaaki Yuasa est l’une des perles de l’année. Une œuvre, qui ne ressemble à aucune autre et qui traite avec folie et violence d’une humanité qui se désagrège. Gore à outrance, sexualisée de manière conséquente, cette série d’animation est aussi jouissive que pessimiste. Dans un monde contemporain, où un être mi homme mi démon va tenter de sauver l’humanité, son parcours va lui faire lever les yeux au ciel et comprendre que le pire ennemi de l’humain ne sont pas les démons mais l’humain en lui-même. L’humain est un fardeau, qui ne comprend pas le mal qu’il se fait. Courte, pleine de panache, la série est une sucrerie existentialiste, ténébreuse et terriblement mélancolique. Tout comme Paranoia Agent de Satoshi Kon, la série n’est pas qu’un simple défouloir : mais un portrait d’une société compétitrice, une jeunesse poussée dans ses derniers retranchements, aussi voyeuriste que déviante, qui délaisse ses individus et vit dans l’accumulation de regrets. Devilman Crybaby a cette odeur d’autodestruction incommensurable. Incroyable.
Alors que l’homosexualité et l’homoparentalité semblent être uniquement sources d’humiliation et de blagues attardées selon de nombreuses ridicules comédies françaises, la saison 3 de Dix Pour Cent arrive et délivre une séquence essentielle. Ichem Janowski, patron d’ASK, l’agence artistique au cour de la série, a été considéré comme un odieux personnage tout au long des deux dernières saisons. En cause, son caractère vantard et irrévérencieux, mais surtout son désir de tout contrôler jusqu’à vouloir imposer ses droits sur un enfant dont il est le père biologique mais accidentel. De son côté, Andréa, mère du futur bébé, tient de tout son cœur à fonder une famille avec Colette, son amour. Dans cette lettre face caméra, interprété avec justesse et pudeur par Assaâd Bouab, Ichem s’adresse aux deux mamans. En moins de deux minutes, la série Dix Pour Cent offre une scène inattendue et pleine de tendresse qui bouleverse cette fin de série. Dans un premier temps, le discours d’Ichem clôt le bec à tous ces manifestants qui s’opposent à la parentalité par des couples homosexuels. Dans un second temps, la série France 2 confirme une nouvelle fois l’universalité de ces thématiques, qui vont bien plus loin que le récit de caprices de stars.
La scène de danse du season finale de It’s Always Sunny in Philadelphia
It’s Always Sunny in Philadelphia a toujours été connu pour son humour repoussant sans cesse les limites, ne se privant jamais d’aborder des sujets tabous de façon frontale et complètement absurde. Quel fut alors notre choc lorsque nous sommes arrivés aux 5 dernières minutes du final de la saison 13 « Mac finds his pride ». Un choc d’autant plus grand que les 15 premières minutes étaient peu inspirées, s’amusant à recycler des clichés éculés sur les gays à l’aide d’un Frank Reynolds complètement dépassé par son époque. Le contre-pied fut alors total lorsque Rob McElhenney nous offra, pour conclure l’épisode, une sublime séquence de danse entre Mac et une femme symbolisant Dieu. Depuis toujours, Mac a été dans un conflit perpétuel entre sa sexualité et sa foi, un affrontement qu’il symbolise au travers d’une danse entre lui et Dieu, sous la forme d’une femme, dansant au cœur d’une tempête. C’est au travers de cette chorégraphie accompagnée du morceau Varud de Sigur Ros, que Mac va pouvoir pleinement exprimer son homosexualité, offrant ainsi les 5 minutes les plus vibrantes et émouvantes de la série, nous laissant à l’image de Danny Devito complètement bouche bée.
Si Noël est une fête rimant avec bonheur, amour et sourires, il arrive à certains hommes de se sentir, ce soir-là, à contre-courant : dans la joie et l’euphorie ambiantes, le malheur et l’isolement qui les frappent s’avèrent d’autant plus terrible. Dans La Vie est belle, le personnage de George est un de ceux-là ; et Capra de le remettre, par sa magie, dans le droit chemin.
Dès la première scène du film, la dimension fantastique est assumée : on contemple un ciel étoilé dans lequel communiquent trois petits astres clignotants, assimilés à des anges. L’un d’eux, pour gagner « ses ailes », c’est-à-dire gravir la première marche de la hiérarchie angélique, doit faire ses preuves en allant sauver la vie de George Bailey qui s’apprête, le soir de Noël, à en finir. Pour mieux comprendre comment cet homme a pu en arriver là, un long flashback s’amorce, retraçant toute sa vie.
Frank Capra nous livre un conte qui pendant presque une heure et demie sera des plus merveilleux. George Bailey est un môme déterminé, qui grandit et devient rapidement une personnalité importante de Bedford Falls, une petite ville aux mains des banques et des actionnaires. Aimé de tous, il se marie même avec une jeune femme ravissante, Mary, avec qui il aura quatre enfants. Néanmoins George ne semble pas s’épanouir, lui qui rêve depuis toujours de voyager et de partir étudier en Europe. Et si ses affaires, héritées de son père, sont comme des racines dont il ne peut se libérer, son foyer familial fleurissant achève son enracinement irréversible à Bedford Falls. Père, mari et travailleur comblé, George ressent pourtant comme un vide. Et c’est ce vide qui, le soir de Noël, alors qu’une importante somme d’argent disparaît, le poussera au suicide.
Si La Vie est belle a traversé le temps et les générations de cinéphiles, c’est que cette histoire somme toute classique délivre un message d’une modernité étonnante. En 1946, Capra a déjà tout compris de la société et du chemin glissant qu’elle emprunte à grands pas. Un témoignage d’un temps révolu, certes, mais dont la puissance est d’autant plus forte que les problèmes et enjeux socio-économiques qui y sont dépeints n’ont guère changé en 70 ans. La pauvreté, la spéculation immobilière, la stratification sociale (jusque chez les anges !), les manipulations politiques, les crises boursières, les mutations urbaines (post-Dépression, ici), ou la monétarisation de la vie même (les assurances-vie et cette réplique terrible : « tu vaux plus mort que vivant ») sont autant de thématiques fleuves abordées par Capra sans que leur dureté n’alourdissent jamais le récit. Là est peut-être la plus grande force du film : traiter de sujets lourds dans une atmosphère de légèreté quasi-constante (jusqu’à son dernier quart), grâce à des thèmes centraux plus traditionnels comme la famille, la paternité, la difficulté à trouver sa place dans le monde ou à réaliser ses rêves.
Avec tout cela, on pourrait croire que La Vie est belle est indigeste, trop long, trop social et politique, trop sérieux. Mais c’était sans compter la science du rythme de son réalisateur, qui distille son propos et ses péripéties sur 2h10 sans que l’on ne s’ennuie une seule seconde. Et il est bien aidé : James Stewart est formidable, comme souvent, mais épouse son personnage peut-être plus que dans n’importe quel autre de ses rôles ; George lui colle à la peau, et la facilité avec laquelle il nous émeut en est la preuve. À ses côtés, Donna Reed est aussi délicieuse qu’un sucre d’orge, Lionel Barrymore (que l’on pouvait déjà admirer chez Capra ou chez Lubitsch, entre autres) est terrifiant en homme d’affaire immoral et véreux, contrastant avec Henry Travers et son rôle d’ange rédempteur candide. Même les rôles les plus secondaires sont géniaux, de Ward Bond à Thomas Mitchell, le charisme ne manque pas et permet un beau panorama de personnages qui anime une ville de Bedford Falls tout aussi charmante (et entièrement construite en studio, pour les besoins du film).
Techniquement, c’est irréprochable : la réalisation est inventive avec des idées de mise en scène à tout-va (le repas de noces dans la maison abandonnée, avec le tourne-disque utilisé pour faire rôtir la viande – du génie), des noirs et blancs sublimement contrastés (la version colorisée est magnifique également), ou encore des gros plans sur les visages donnant à certaines scènes des allures de cinéma expressionniste. On sent que Capra maîtrise le muet, dans lequel il a débuté, et s’en sert pour travailler l’image. D’autant que les effets visuels sont audacieux pour l’époque, notamment pour synthétiser chimiquement cette neige abondante qui couvrira la pellicule du dernier tiers du film.
Et si cette dernière partie, justement, est aussi réussie et mémorable, c’est qu’elle se hisse en point d’orgue d’un long et éprouvant cheminement. À la morosité dans laquelle le réel s’était noyé, répond le resurgissement d’une dimension fantastique que l’on avait presque oubliée. La magie de Noël ? Peut-être bien. Copieusement entouré et pourtant seul, les poches pleines mais le cœur vide, George est sauvé du plongeon fatal par Clarence, l’ange gardien, qui lui rappelle à quel point sa vie est tout sauf ratée, et à quel point celle des autres ne serait pas aussi belle sans lui non plus. En un claquement de doigts, le monde change de sorte que George n’y ait jamais mis les pieds, et Clarence le confronte à la réalité alternative de cette ville et de ces gens qui lui doivent tout. Après avoir sauvé son frère, aidé de pauvres à se loger, lié de forts liens d’amitié avec de nombreuses personnes, empêché Bedford Falls de tomber aux mains du pire scélérat, épousé une Mary vouée à devenir vieille fille et donné la vie à de beaux enfants ; après tout cela, George ne peut que se réjouir d’avoir vécu, et même si cela signifie avoir tiré un trait sur certains de ses rêves.
Face à la puanteur mortifère dégagée par cette société de l’argent, face au cynisme et au nihilisme, Capra crie « Oui » à la vie. Alors que de nombreux personnages auraient pu mourir dans le contexte d’une telle ville, chacun d’entre eux, parce qu’il a croisé un jour la route de George, pourra continuer à fêter Noël en chantant et oublier la dureté de la vie quotidienne le temps d’un réveillon, une bouteille dans une main, le cœur dans l’autre, et le sourire jusqu’aux oreilles. Parce que George est le véritable ange de l’histoire ; et dans un final réunissant toute la galerie de personnages dans le living des Bailey, animé d’une émotion folle, Capra nous révèle que nous sommes tous, d’une certaine manière, par notre seul mérite d’exister, des anges gardiens – au moins pour quelqu’un. De quoi se rappeler à quel point, oui : It’s A Wonderful Life.
Joyeux Noël.
La Vie est belle – Bande-annonce
Fiche technique :
Titre original : It’s A Wonderful Life Réalisation : Frank Capra
Scénario : Frances Goodrich, Albert Hackett, Frank Capra et Jo Swerling, d’après la nouvelle de Philip Van Doren Stern The Greatest Gift
Distribution : James Stewart, Donna Reed, Lionel Barrymore, Thomas Mitchell, Henry Travers, War Bond, Frank Faylen
Genre : Drame
Durée : 130 minutes
Dates de sortie : 20 décembre 1946 (US), 28 juillet 1948 (FR)