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Musique de film : comment reproduire le son d’une BO chez soi ?

Quand les salles d’enregistrement lui sont devenues inaccessibles, Jonny Greenwood a pris un violoncelle et réaccordé les cordes à la main, une prise après l’autre, pour atteindre chaque hauteur voulue. La contrainte n’a pas appauvri la texture orchestrale de The Power of the Dog. Elle a forcé une attention au geste que cent musiciens disponibles auraient rendue inutile. C’est là, dans cette chambre sans orchestre, que le son cesse d’être une intention et devient une matière.

Il y a une scène dans There Will Be Blood où l’on entend, avant même qu’un personnage n’apparaisse, un agrégat de cordes : douze notes simultanées, ni accord ni bruit, quelque chose entre les deux. Pas de mélodie identifiable, pas de résolution harmonique attendue. Juste une texture qui s’installe dans le corps avant que l’image ne s’impose. C’est Jonny Greenwood qui a écrit ça, et c’est exactement ce type de matière sonore, organique, inconfortable, profondément cinématographique, qu’on cherche à saisir quand on compose chez soi, avec peu, et qu’on refuse que ce peu soit une excuse.

La première question n’est pas « quoi jouer » mais « comment capturer »

Une carte son, c’est une membrane. Le point exact où le son cesse d’être air et devient donnée numérique, et si cette frontière est médiocre, tout ce qui la traverse en porte la marque, imperceptiblement d’abord, jusqu’au jour où on veut vraiment travailler et qu’on entend la saleté logée dans chaque prise. C’est pourquoi tout commence par choisir une carte son adaptée à cet usage : une conversion analogique-numérique propre, une latence suffisamment basse pour travailler en temps réel avec des VSTi, et des entrées qui n’introduisent pas de coloration parasite dans le signal.

Pour du travail orchestral ou hybride (cordes samplées, piano acoustique capté, nappes synthétiques), une fréquence d’échantillonnage de 48 kHz est le plancher raisonnable. Les entrées combo XLR/Jack permettront de brancher aussi bien un micro à condensateur sur un piano droit qu’un synthétiseur analogique. Ce n’est pas du matériel qu’on achète pour impressionner : c’est la condition de départ d’un signal qu’on ne regrettera pas deux ans plus tard quand on voudra vraiment mixer.

La grammaire de Greenwood : ce que le désaccord révèle

Jonny Greenwood n’a pas emprunté la dissonance à Krzysztof Penderecki pour la sophistication du geste. Il l’a empruntée parce qu’elle dit quelque chose de plus honnête sur la tension que n’importe quel accord résolu. Penderecki, dans son Thrène pour les victimes d’Hiroshima, ne cherchait pas à décrire l’explosion : il cherchait l’état du tissu avant qu’il se déchire, cette matière sous contrainte que les cordes peuvent tenir indéfiniment sans que l’oreille trouve où se poser. Ce que Greenwood a transposé au cinéma de Paul Thomas Anderson, c’est cette capacité à arriver avant l’image. La musique n’illustre pas ce qu’on voit : elle installe dans le corps du spectateur une pression que la scène va ensuite confirmer ou décevoir. Dans There Will Be Blood, les cordes appuient avant que le pétrole remonte. La violence est déjà là, souterraine, avant qu’un personnage la commette.

Clusters, glissandos : la mécanique de la friction

Un quart de ton, c’est l’espace entre les touches du piano, celui que le système tonal occidental a rendu pratiquement inaudible depuis trois siècles. Les cordes, elles, n’ont pas de frettes. Elles vivent dans cet interstice naturellement, et quand Greenwood demande à plusieurs pupitres de jouer des hauteurs légèrement décalées les unes des autres, il ne crée pas de la dissonance au sens classique du terme. Il crée de la friction : une matière sonore qui appuie sur l’oreille sans qu’elle sache exactement où se poser. Les glissandos convergents ajoutent à ça quelque chose de presque physique, plusieurs lignes qui partent d’endroits différents et glissent lentement vers un même point, créant une sensation d’aspiration, comme si le son cherchait son propre centre de gravité.

Lors de la composition de The Power of the Dog, sans salle d’enregistrement disponible, Greenwood a reconstruit cette texture seul, avec un violoncelle, en réaccordant les cordes à chaque prise pour atteindre les hauteurs voulues. Ce n’était pas un pis-aller : c’était une méthode. La contrainte devient lutherie. Et c’est précisément ce type de démarche qui rend cette esthétique accessible depuis chez soi, en comprenant le geste plutôt qu’en imitant le résultat.

Construire la palette sonore sans orchestre

Les librairies orchestrales ont capturé les notes. Elles n’ont pas capturé l’hésitation entre les notes, les archets légèrement décalés, la salle qui colore différemment selon où on est assis. C’est pourquoi elles sonnent trop propres pour ce qu’on cherche ici : elles ont extrait la musique de son contexte physique, et ce contexte, précisément, est ce qui donne aux cordes de ces BO leur caractère presque corporel.

Le premier ajustement est articulatoire. Jouer les cordes sul tasto, archet près de la touche plutôt que près du chevalet, fait perdre aux harmoniques aiguës leur brillance. Le son devient mat, presque étouffé, il ne cherche pas à être entendu. Et c’est exactement pour ça qu’il traverse, comme quelqu’un qui parle bas dans une pièce bruyante. Dans le piano roll, empiler des notes séparées d’un quart de ton entre plusieurs instances de cordes, avec des velocities légèrement différentes pour chaque voix, approche cet effet sans instrument live. La friction est là, imparfaite, dans la bonne direction.

En dessous de tout ça, un drone. Un oscillateur simple accordé sur la fondamentale du cluster, filtré lentement sur plusieurs mesures. Il ne fait rien de visible dans le mix, mais il change le poids de tout ce qui est au-dessus : il donne au cluster une racine, un sol. Sans lui la dissonance flotte, un peu abstraite. Avec lui elle pèse. C’est la différence entre une question posée en l’air et une question posée les pieds dans la terre.

L’espace : là où la BO devient cinéma

Une réverbération n’est pas un effet de traitement. C’est une mémoire de lieu : l’empreinte acoustique d’un espace qui a existé, ou qui n’existe que dans le film. Quand les cordes s’étendent dans There Will Be Blood, on entend aussi le Texas, pas visuellement mais physiquement, cette façon qu’a le son de mourir loin sans trouver de paroi pour revenir. Une réverb longue avec peu de réflexions précoces dit ça précisément : ici l’espace absorbe, il ne répond pas. Le vide n’est pas une absence de décor. C’est un personnage.

À l’inverse, resserrer la réverb sur une durée courte, presque une pièce, change complètement la relation entre le son et le corps. Les réflexions reviennent vite, elles enveloppent, elles pressent légèrement contre les tempes. Greenwood utilise les deux dans la même BO selon ce que la scène demande, parfois dans le même morceau, et c’est ce glissement entre les géographies sonores qui crée la désorientation propre aux films d’Anderson : on ne sait jamais très bien où on est dans l’espace, et donc dans le temps.

La compression parallèle fonctionne sur un principe similaire de coexistence. Le signal compressé est stable, lisible, présent en toute circonstance. Le signal sec respire, déborde aux extrêmes, garde la vie organique de l’instrument. Mélangés dans des proportions ajustées à l’oreille, ils ne se neutralisent pas : ils témoignent du même événement sonore depuis deux positions légèrement différentes. C’est ce double témoignage qui préserve la dynamique large des BO orchestrales dans un contexte home studio où tout pousse naturellement vers le lissage.

Le fil, pas la partition

Ce qui se perd le plus facilement dans un home studio, c’est le silence entre les notes. Les outils sont là, ouverts, et ils proposent en permanence d’ajouter quelque chose. Une couche de cordes, un peu plus de réverb, un motif qui remplit ce vide qui gêne. Le compositeur résiste à ça systématiquement, et Phantom Thread sonne rien comme There Will Be Blood précisément parce qu’il a recommencé à écouter ce que chaque film demandait, sans reconduire ce qui avait fonctionné avant.

Commencer par le moins possible n’est pas de l’ascétisme. C’est une façon d’entendre ce qu’on a vraiment fait, avant de le recouvrir. Un motif sur une nappe de cordes sèches tenue trois minutes dit souvent plus qu’une orchestration chargée, parce qu’il laisse l’espace faire son travail. Une réverb longue sur les graves d’un piano ouvre quelque chose que trop de notes referment immédiatement.

La technique suit. L’oreille s’éduque, les outils deviennent familiers, le mixage gagne en précision. Mais ce vers quoi tout ça tend n’est pas la maîtrise : c’est la disponibilité. Être prêt à entendre ce que le morceau veut devenir plutôt que ce qu’on avait décidé qu’il serait. C’est peut-être la seule compétence qu’aucun plugin ne peut donner, et la première qu’une BO de cinéma exige.

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Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Un paysan maya chassé de ses terres rencontre une intellectuelle gravement malade qui l’accueille en son palais. L’histoire de deux solitudes qui s’apprivoisent. Et une intense expérience de cinéma.

Deux êtres qui vacillent

Cosmos s’ouvre sur un plan fixe de forêt, quelque part dans cette région mexicaine du Yucatán. Une flamme vient lécher l’une des branches d’un arbre au fond de l’image. Elle progresse lentement, rongeant sa proie, sans transmettre le feu alentour. Raccord sur l’intérieur d’une maison indigente. Un très lent travelling le long du mur donne à voir des images pieuses. La caméra pivote et se dirige vers la porte ouverte, sort de la maison, pivote de nouveau pour capter un étrange pieu orné d’un crâne puis, au loin à gauche, un homme qui s’approche. Il se saisit du crâne et entre dans la maison.

Nous venons de faire la connaissance de Leon, un paysan de l’ethnie maya, descendant d’un peuple primitif. Un peuple sachant vivre en harmonie avec la nature, volontiers animiste, traitant chaque être vivant avec attention et délicatesse. Or, la modernité est aux portes du paysan : des techniciens s’affairent pour déterminer le tracé d’une route qui doit passer par sa maison. Leon a deux autres sujets d’inquiétude : se réconcilier avec son frère et soigner cette oreille qui le fait souffrir. Le frère, qu’il n’a pas vu depuis longtemps, est mort. Quant à son oreille, le médecin qu’il consulte lui enjoint de la soigner à l’aide des médicaments qu’elle prescrit, et non avec des plantes car « ça ne marche pas ».

Le destin de Leon est scellé. La catastrophe approche, annoncée par ce vent violent qui agite les palmiers et fait danser le linge qui sèche sur une corde. Bientôt, ce seront des éclairs qui électrisent l’horizon. Ce ne sera pourtant pas la foudre qui frappera mais une pelleteuse, monstre qui broie la maison et tout ce qu’elle contient, ces modestes trésors que la caméra nous a invités à découvrir avec lenteur.

C’est à la pharmacie que Leon remarque Lena. Cette femme a du caractère : les médicaments de son ordonnance n’étant pas disponibles, elle s’en passera, assure-t-elle à la pharmacienne. L’endroit leur est un point commun car Lena ne croit pas plus à la médecine moderne que Leon. Comme le paysan, elle n’a plus pour compagnon qu’un animal, son chien Bruno avec lequel elle repart au volant de sa Coccinelle blanche. C’est une fugue de Bruno qui va les réunir, puisque le chien est venu se réfugier chez Leon, l’homme qui parle à ses poules et partage volontiers son repas avec un canidé s’il se montre affamé. Lorsque Lena récupère son chien, elle tend à Leon la récompense qu’elle a promise, mais ce dernier refuse. Aucune somme sonnante et trébuchante ne peut représenter l’accueil de ce chien providentiel, qui a permis à deux solitudes de se rencontrer. Lena va offrir à Leon le gîte et le couvert. Leon va apporter sa présence réconfortante à cette femme qui se sait condamnée.

Deux êtres complémentaires

Leon – Lena : quasiment deux anagrammes qui nous donnent un indice. Chacun, en effet, est la part complémentaire de l’autre.

Lena, c’est la culture. Avalanches de livres, bibelots exotiques, meubles sophistiqués, collection de disques, le tout dans un palais aux dimensions impressionnantes. Ami architecte, domestique chargée du ménage et de la cuisine. Mais Lena ne sait pas nager, et elle ne croit ni en Dieu ni aux esprits.

Leon, c’est la nature. Lui ne sait pas lire et il n’est guère à l’aise pour s’expliquer. Bon nombre des questions de Lena le laissent coi. Mais cet être fruste possède ce que Lena, dans sa quête éperdue de savoir livresque, a perdu : la relation profonde au vivant.

Pour incarner Lena, Germinal Roaux a choisi une célèbre actrice espagnole, Angela Molina, vue notamment dans Cet obscur objet du désir de Louis Buñuel, Blanca Nieves de Pablo Berger ou encore Etreintes Brisées de Pedro Almodovar. Leon, c’est Andrés Catzin, un acteur non professionnel. Par sa maladresse, sa gêne, son authenticité, sa démarche gauche, il apporte le contrepoint parfait au jeu d’Angela Molina, illustrant le propos du film.

Les demeures aussi s’opposent. Les hautes portes de celle de Lena contrastent avec la petite porte en planches clouées laissant filtrer le soleil que Roaux a montré à maintes reprises au début du film. Sa première nuit chez Lena se passe mal car Leon n’avait jamais dormi dans un vrai lit : on l’aura vu étendu ou assis sur un grand hamac fendant l’unique pièce de sa maison.

Enfin, deux types de musique accompagnent l’un et l’autre. Du côté de Leon, un savant mélange de diverses flûtes et de sons de la nature, souvent dissonants. Du côté de Lena, musique classique et chansons traditionnelles mexicaines.

Lena lira à son nouvel ami de la poésie, l’éveillera à la musique, l’invitera à danser. Leon finira par convaincre cette femme autoritaire de s’abandonner, dans ses bras, à la surface d’une eau de source. L’image est d’une grande douceur. Elle fait pièce à la scène où Lena s’éternisait, chez elle, dans sa baignoire en écoutant de la musique. Les chants d’oiseaux ont remplacé le microsillon. Et surtout, Lena n’est plus seule à l’approche de la mort.

Leon, le soigneur

L’homme que Lena a accueilli est un thaumaturge. Une figure christique, qui guérit par sa seule présence. L’attention qu’il porte à tous, plantes, arbres, animaux et humains, fait immédiatement du bien. « J’ai attendu en vain toute ma vie des mots d’amour qui ne sont jamais venus, tu as su m’apporter les caresses que j’espérais » lui déclare-t-elle en substance peu avant la fin. La présence sereine de ce grand taiseux aura été la brise de douceur qui l’accompagne vers l’au-delà. « N’aie pas peur« , lâche-t-il simplement lorsqu’elle lui fait part de son angoisse à l’approche de la mort. Puis « maintenant tu peux partir« , après qu’elle lui a dit toute sa gratitude.

Lena cherchait une voie lui permettant de finir sa vie dans la quiétude. Ce palais retiré ne semblait pas lui convenir. Pas question, non plus, de retourner à l’hôpital. La voie qu’elle cherchait, symbolisée par une étrange clef suspendue au mur de son salon, ce sera ce paysan illettré qui la ramène à l’essentiel. L’envol d’un essaim d’oiseaux devient un baume pour l’âme.

Retrouvée étendue un matin, Lena sera pourtant contrainte de retourner à l’hôpital. L’attente de son retour est figurée par des scènes du palais vidé de sa présence, sa minuscule Coccinelle faisant pièce à l’immense bâtisse dans la nuit, alors que l’orage, de nouveau, menace. Un sublime chant de l’époque baroque accompagne cette scène. S’il a permis de la sauver, ce n’est pas l’hôpital qui fera du bien à Lena : de retour dans sa chambre, honteuse d’avoir mouillé son lit, elle congédie violemment sa domestique ainsi que Leon, ce dernier consentant toujours à la situation sans broncher. L’hôpital soigne le corps, pas l’âme.

Le grand cycle de la vie

Le peuple maya, on le sait, avait une conception cyclique du temps, en opposition à la vision linéaire occidentale. La mort n’est qu’une étape dans un processus infini, puisque tout renaît. Leon en fait l’expérience concrète : il plante les graines de « cosmos », que le mari de Lena avait rapportées du Japon et qu’elle conservait comme des reliques. Le cosmos du titre n’était donc pas que l’infiniment grand : il pouvait aussi être ramené à une petite plante qui pousse, à condition qu’on prenne soin d’elle. Celui que Lena avait désigné à son ami architecte comme son « jardinier » – ce qui montre qu’elle ne s’était pas encore débarrassée des injonctions sociales – saura leur insuffler la vie.

La fin du film raconte aussi ce passage. Leon met un disque de chanson mexicaine que Lena aimait puis ferme une à une toutes les hautes portes de la demeure, devenue mausolée. Sort enfin, accompagné du fidèle Bruno. Contemple un arbre. La caméra monte vers le ciel. Tout recommencera.

Sous le signe de la mort

Le feu, la religion, le crâne. Ces trois éléments présentés dans l’incipit du film évoquent la mort. Ils vont revenir tout au long du récit.

Le feu sera d’abord celui des éclairs de l’orage qui zèbrent le ciel, puis celui d’un feu de camp que contemple Leon, enfin celui d’un étrange rêve : Lena, comme la branche du début, sera léchée par les flammes qui l’envelopperont peu à peu mais sans altérer son intégrité physique. Image puissante. On n’est pas surpris de voir figurer dans les remerciements le nom d’Apichatpong Weerasethakul.

La religion, qui souvent aide à accepter la mort, est du côté de Leon. Le paysan, comme souvent les peuples indigènes colonisés par les Espagnols, a associé le christianisme aux traditions animistes de sa culture d’origine. « Comment peux-tu croire en quelque chose que tu ne vois pas ? » interroge Lena. Leon voit Dieu dans toutes les manifestations de la nature. Une conception spinoziste de la déité, qui n’empêche pas la dévotion populaire à une icône que l’on prie chez soi.

Enfin, le crâne intrigue. On le voit souvent sur la table de Leon, comme dans ces tableaux de l’époque baroque que l’on nomme « Vanités ». Leon ira le sauver de la destruction de la pelleteuse en le déposant au creux d’un arbre, entouré de petites croix plantées dans le sol. Il est percé d’un trou. Germinal Roaux n’explicite rien à ce sujet, se contentant d’en faire une image de la mort accompagnant sans cesse Leon. Une gravure, dans un livre, sur laquelle zoome la caméra, représente un être humain prisonnier de son squelette. Elle répond bien à ce crâne.

Un propos magnifié par la forme

On pourrait craindre que ce discours sur la sagesse ancestrale des peuples autochtones par opposition aux valeurs occidentales soit passablement convenu – un cliché un peu niais. Il n’en est rien : si cette chronique d’une rencontre prend un tour si poignant, c’est grâce à l’immense poésie que porte la réalisation de Germinal Roaux. Ce photographe de formation, presque vierge, selon ses dires, de toute influence cinématographique, avait déjà fortement impressionné avec son Fortuna. Les images de ce nouvel opus sont de celles qui marquent durablement. Nous en avons déjà évoqué de nombreuses, mentionnons encore les reflets du soleil qui pénètrent par effraction dans la maison de Leon, trois bougies qui ponctuent un décor sombre, une lueur qui crépite au fond d’un champ, le capot en gros plan de la Coccinelle blanche de Lena, l’intrigante vaste gravure au-dessus du lit de Lena, les motifs de son peignoir qui répondent à un arbre juste derrière elle, les vastes trouées lumineuses en fond de plan lorsque Lena et Leon partagent un repas porte ouverte. On pense à un cinéaste comme Pedro Costa pour l’intensité esthétique.

Mais Germinal Roaux n’est pas qu’un photographe : c’est un véritable cinéaste, comme le montre sa façon de déployer les images dans la durée. Ainsi organise-t-il avec soin les entrées dans le cadre : plan d’ensemble fixe sur un décor, avant qu’un personnage n’y fasse son apparition. Pour la lenteur des mouvements de caméra, la fluidité des plans séquence, c’est Béla Tarr qui vient à l’esprit, et Raoul Ruiz pour cette façon de placer la caméra à l’endroit précis où elle pourra saisir l’intégralité d’une scène avec très peu de mouvements – mais cette qualité-là remonte aux frères Lumière, comme l’a bien montré Thierry Frémaux dans ses rétrospectives.

On ressort de cette immersion sonné. La vulgarité du monde vient frapper le spectateur encore sous le charme : « boum boum » de l’autoradio d’une voiture poussé à fond, pétarade tonitruante d’une petite moto, agressivité des couleurs de la ville. Un contraste violent.

Pour peu que l’on consente au rythme très lent de cette œuvre singulière, on y trouvera le trésor promis. Un trésor aussi modeste que son personnage principal, aussi précieux que la nature avec laquelle il entre en relation, aussi fécond que les graines de cosmos qui éclosent. Grand film, dont on peine à comprendre qu’il n’ait pas trouvé sa place à Cannes.

Cosmos : Bande-annonce

Cosmos : fiche technique

Réalisation : Germinal Roaux
Scénario : Germinal Roaux
Interprètes : Ángela Molina, Andrés Catzín, Marco Treviño
Direction de la photographie : Inti Briones, Germinal Roaux
Montage : Damian Plandolit
Étalonnage : Yov Moor
Son : Ivan Dumas, Raphaël Sohier, Denis Séchaud
Musique : Nicolas Rabaeus
Production : Joëlle Bertossa, Flavia Zanon
Producteur exécutif : Sandino Saravia Vinay, Patrick Sibourd, Sébastien Hussenot
Société de production : Close-up Films, Vinay Cine, Nour Films
Direction de production : Karla Bukantz, Élodie Bieri
Pays de production : Suisse, Mexique, France
Société de distribution France : Nour Films
Durée : 2h30
Genre : Drame
Date de sortie : 6 mai 2026

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4.4

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, Le Virtuose joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu’on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Lauréat d’un Oscar et du BAFTA en 2023 pour son documentaire Navalny, Daniel Roher aborde la fiction avec un bagage encombrant, celui du cinéaste récompensé trop tôt et qui a traversé un blocage créatif total après sa consécration. Une expérience terrifiante où l’inspiration se tarit et où l’identité vacille. C’est de cette crise intime qu’est né Le Virtuose, et c’est aussi là que réside sa promesse autant que ses limites. Car on sent dans chaque choix du film la volonté de bien faire, de signer une œuvre qui compte. Et c’est précisément ce soin excessif qui finit par en trahir ses coutures, un peu trop visibles.

L’oreille absolue du chaos

L’univers de Niki White n’est pas semblable à une mélodie, mais à une fraction de notes dissonantes. Souffrant d’hyperacousie, il survit à ses ambitions musicales en tant qu’accordeur de piano. Il est ainsi condamné à réparer les instruments sans jamais pouvoir exister sur scène, s’effaçant peu à peu derrière ses bouchons d’oreille et son casque anti-bruit. Mais ce handicap, doublé d’une oreille absolue, devient un outil inattendu pour déverrouiller les coffres-forts à serrures à cadran. L’idée est ingénieuse, car le parallèle entre l’accordeur et le perceur de coffres fonctionne avec une belle évidence mécanique, bien que le film y cultive le germe de sa propre limite.

Roher ne semble d’ailleurs pas avoir vraiment envie d’en faire un thriller. Il pousse plutôt les curseurs de son drame intime à fond, en conservant son dispositif de prédilection : montage dynamique, fluide et une ambiance sonore — confiée au génial Johnnie Burn, sound designer de La Zone d’intérêt — qui entre en résonance avec la psyché de Niki. L’intention est belle et, par moments, convaincante. Mais son caractère candide conduit le personnage un peu plus loin dans les ténèbres d’une magouille sans fin, où il se fait exploiter sans vergogne par Uri (Lior Raz), un mafieux un peu trop archétypal. L’univers humain de ces hors-la-loi manque parfois de profondeur, et le récit s’essouffle dans cette deuxième partie, moins tendu que ce que la situation promet. Entre frustration et emprisonnement consenti, Niki navigue sans réelle destination entre salles de concerts et résidences luxueuses où le piano fait office de décoration.

Par ailleurs, la comparaison avec Baby Driver s’impose naturellement : même protagoniste souffrant d’un handicap auditif, même embrigadement dans des cambriolages en cascade. Mais là où Edgar Wright faisait du style une arme, générant le rythme par le montage et la bande-son avec une jubilation communicative, Roher choisit quelque chose de plus introspectif, au diapason de la descente aux enfers de Niki. Pas de grandes séquences d’action ici, mais une spirale sourde, pour qui rien ne semble tout à fait perdu d’avance. C’est un choix respectable et cohérent avec le projet. Seulement, sans la transcendance du style employé ni la noirceur d’un polar assumé, le film se met à hésiter entre deux partitions qui peinent à coexister.

Ce que la musique ne peut pas dire

Leo Woodall, révélé dans la deuxième saison de The White Lotus, et récemment confirmé depuis au cinéma avec Nuremberg, incarne assez bien cet homme en fuite, qui attend autant qu’il redoute sa résilience. Magnétique à l’écran, il souffre néanmoins d’un personnage refermé sur lui-même, écrit sur une seule octave : le script ne lui laisse pas la place de varier les registres. Son amourette naissante avec la pianiste Ruthie (Havana Rose Liu) ou sa complicité aux côtés de son ami Harry (Dustin Hoffman) ne suffisent pas à ouvrir le champ émotionnel. Les ruptures de ton ne sont pas toujours maîtrisées, et c’est justement parce que le dispositif sonore est aussi exigeant qu’on ressent d’autant plus cruellement le manque de profondeur dans l’écriture des personnages secondaires, à l’exception de Jean Reno, qui trouve dans sa courte apparition en maestro intransigeant un équilibre convaincant, sans jamais tomber dans le cabotinage.

Car il y a là un vrai sujet à explorer, celui du blocage créatif, ce doute paralysant qui empêche une personne de progresser dans ce qui la passionne réellement et qui questionne l’identité quand on ôte la capacité de créer. Roher le sait, le sent et son film ne manque pas d’exemples concrets à travers sa galerie de personnages. Mais il ne joue pas dans la subtilité quand il s’agit d’économiser les mots et les explications. La fin est d’ailleurs très bavarde, paradoxe cruel pour une œuvre aussi soucieuse du son, qui aurait parfois mieux fait de se taire pour mieux résonner.

Le Virtuose se conclut également sur une note volontairement dissonante, comme pour rappeler que tous les rêves ne sont pas condamnés à s’éteindre, ce qui est assez lumineux et bienvenu. Mais le film reste prisonnier de son propre dispositif : comme Niki, Daniel Roher entend parfaitement ce qu’il cherche. Il lui manque toutefois, dans la fiction, la liberté de jouer faux pour trouver quelque chose de vrai.

Le Virtuose – bande-annonce

Le Virtuose – fiche technique

Titre original : Tuner
Réalisation : Daniel Roher
Scénario : Daniel Roher, Robert Ramsey
Interprètes : Leo Woodall, Havana Rose Liu, Lior Raz, Tovah Feldshuh, Jean Reno, Dustin Hoffman
Photographie : Lowell A. Meyer
Décors : Peter Cosco
Costumes : Sarah Millman
Montage : Greg O’Bryant
Musique : Will Bates
Producteurs : JoAnne Sellar, Lila Yacoub, Teddy Schwarzman, Michael Heimler
Sociétés de production : Black Bear Pictures, Elevation Pictures, English Breakfast Productions
Pays de production : États-Unis, Canada
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h49
Genre : Thriller
Date de sortie : 27 mai 2026

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur
2.5

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

Histoires de la nuit de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Depuis Ava, qui a révélé l’actrice Noée Abita, Léa Mysius s’est imposée comme l’une des voix les plus singulières du cinéma français, capable de faire affleurer le fantastique par l’odorat et le trouble sous la surface d’un quotidien banal. Pour son troisième long-métrage, elle se tourne vers la littérature et adapte le roman éponyme de Laurent Mauvignier, un polar rural dense et suffocant dans lequel une soirée d’anniversaire tourne au cauchemar quand trois hommes s’invitent de force dans une ferme isolée, faisant remonter des secrets enfouis. Il s’agit d’un thriller de home invasion rigoureusement construit, techniquement impeccable, qui rappelle les fantômes d’une certaine violence, selon le cinéma de Michael Haneke (Funny Games) et David Cronenberg (A History of Violence), tout en restant fermement ancré dans la France rurale. On y retrouve la même maîtrise du cadre, du son et de l’atmosphère anxiogène qui caractérisait les meilleurs moments de Les Cinq Diables. Mais Histoires de la nuit reste davantage à la surface de ses propres hantises.

Les papillons de l’ennui

Le film se déploie en quasi huis clos partagé entre deux maisons, et c’est précisément là que le bât blesse. Le récit commence par se permettre un second degré bienvenu, un quiproquo comique sincèrement réussi au fur et à mesure que les personnages s’ajoutent au compte-goutte, avant de tenter de basculer dans le thriller familial et viscéral, sans jamais trouver le bon équilibre. L’élément déclencheur lui-même, une vidéo Instagram qui fait surgir le passé trouble de Nora, reste assez banal dans sa conception. La sous-intrigue consacrée à Cristina, la voisine peintre interprétée par Monica Bellucci, illustre bien ce flottement. Elle ralentit le récit plus qu’elle ne l’enrichit, servant surtout à alterner avec le huis clos principal sans jamais s’y greffer vraiment. De l’autre côté, Bastien Bouillon, réduit à jouer la frustration, n’existe qu’à travers les quiproquos et le comique de situation. Quant aux intrus, Benoît Magimel arrive en chef de meute avec une prestance qui masque trop élégamment sa rage contenue, à qui on associe une brute impatiente et un bègue bienveillant. Cette galerie de personnages est bien trop caricaturale pour convaincre.

C’est d’autant plus navrant que les ingrédients d’un récit choral et inventif étaient bien là, notamment dans les joutes oratoires où toute la tension sourde du film cherche à s’incarner. L’identité d’Ida, quand elle revient au centre des débats, ouvre une piste véritablement troublante, mais trop fugace et sous-exploitée. Hafsia Herzi, pourtant aussi présente sur la Croisette pour Quelques mots d’amour à Un Certain Regard, traverse le film en spectre, sans résistance ni culpabilité, avant que le climax ne vienne secouer une assemblée qui se regarde dans les yeux sans jamais vraiment se dire les choses. Les péripéties arrivent trop tard pour ressouder la tension que l’intrusion soudaine du trio avait pourtant bien installée.

Histoires de la nuit n’est finalement pas à la hauteur de la compétition cannoise, et renforce l’idée inconfortable que Léa Mysius a pu y servir de caution féminine. Un accueil en Cannes Première ou dans une sélection annexe lui aurait sans doute mieux convenu. Reste qu’on aime profondément le travail de cette cinéaste, qui connaît ses codes et ses références sur le bout des doigts. Il manquait juste la radicalité pour mieux les refléter à l’écran.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Histoires de la nuit – bande-annonce

Histoires de la nuit – fiche technique

Titre international : The Birthday Party
Réalisation : Léa Mysius
Scénario : Léa Mysius, d’après le roman éponyme de Laurent Mauvignier
Interprètes : Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon et Monica Bellucci, Tawba El Gharchi, Paul Hamy, Alane Delhaye, Servane Ducorps, Tatia Tsuladze
Photographie : Paul Guilhaume
Décors : Esther Mysius
Costumes : Judith de Luze
Son : Olivier Struye
Montage : Yorgos Lamprinos
Musique : Florencia Di Concilio
Producteur : Jean-Louis Livi
Société de production : F Comme Film
Pays de production : France
Société de distribution : Le Pacte
Durée : 1h54
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 16 septembre 2026

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l’avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d’une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

À l’automne 1971, Marie-Claire Chevalier, seize ans, est violée par un camarade de classe, puis tombe enceinte et avorte clandestinement. C’est elle, pas son violeur, qui se retrouve sur le banc des accusés du tribunal de Bobigny, aux côtés de sa mère Michèle et des femmes qui l’ont aidée. À leur tête, Gisèle Halimi, franco-tunisienne, déjà coautrice avec Simone de Beauvoir de Djamila Boupacha, un livre qui avait fait le même pari une décennie plus tôt, en transformant le cas d’une militante du F.L.N. violée et torturée par l’armée française en tribunal politique de l’État. Halimi sait ce qu’elle fait. Elle ne défend pas des coupables, elle attaque une loi. Avec L’Affaire Marie-Claire, Escaffre et Muller avaient entre les mains de solides arguments, comme la retranscription authentique de l’audience, un procès qui donne du sens à la loi Veil à venir, et un sujet d’actualité encore brûlante en 2026. Cependant, le film tient davantage de la reconstitution pédagogique que de l’œuvre de cinéma.

Quand le manifeste étouffe le drame

Le film s’ouvre sur la « faiseuse d’anges », la femme qui a pratiqué l’avortement clandestin et qui, à la barre, s’excuse, s’écrase et incarne ce réflexe de capitulation que le patriarcat ambiant a rendu naturel chez celles qu’il juge. C’est un choix d’entrée en matière chargé de sens. On pose d’emblée le spectre des comportements féminins face à la loi, de la soumission honteuse à la résistance frontale. Mais le film ne tire jamais vraiment le fil de cette tension. Il convoque les témoins les uns après les autres, dont un médecin anti-avortement qui semble présent pour humaniser le « mâle », et distribue les rôles avec une propreté qui finit par désarmer son propre propos. Chaque réplique de Charlotte Gainsbourg en avocate convaincue est une punchline envoyée en plein visage du patriarcat, si bien qu’on pense parfois moins au procès de Bobigny qu’à La Bataille de Gaulle : l’âge de fer. Il s’agit d’une même tendance au film-manifeste où les positions sont tellement balisées d’avance que le film ne cherche plus à convaincre. Il confirme la cause déjà acquise par le spectateur, qui repart sans avoir été bousculé une seule fois.

Ce manque d’aspérités se ressent jusque dans la musique de Philippe Rombi, qui arrive ponctuellement pour relancer un suspense déjà éventé et annule tout envol émotionnel. Car c’est là le paradoxe le plus cruel du film à vocation mémorielle, qui choisit un sujet à l’issue connue, puis qui renonce à creuser ce qui aurait pu créer de la tension malgré tout, comme la peur intérieure des accusées, le vertige d’Halimi face à une stratégie aussi risquée en cherchant le soutien populaire, le doute derrière la conviction. Là où L’Événement d’Audrey Diwan enfermait le spectateur dans le seul corps d’une étudiante pour dire l’indicible, sans tribunal, juste avec sa douleur et sa honte, là où Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman laissait deux adolescentes traverser seules les États-Unis dans un silence qui en disait plus que n’importe quel réquisitoire, L’Affaire Marie-Claire mise tout sur l’éloquence et la plaidoirie académique. On sait indéniablement comment cette histoire va finir, et on ne ressent quasiment jamais les sacrifices de ces femmes qui ont mis en jeu leur vie, leur image, leur âme et leur avenir.

Reste un film qui donne la parole aux femmes, ce qui n’est pas rien, à condition de le savoir en entrant. Mais le film ne peut s’empêcher de tout souligner, comme Halimi qui tient la porte aux femmes tandis que les hommes passent devant sans s’en soucier, qui distingue systématiquement le masculin générique du féminin. Autant de petits gestes qui, à force d’être superposés avec application, creusent une distance didactique là où on attendait une implication politique et morale, ou simplement des scènes de vie plus authentiques. Notamment soutenu par Disney+ et France Télévisions, L’Affaire Marie-Claire servira très certainement de support pédagogique efficace dans les collèges. Mais pour un cinéma plus exigeant, on repassera.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026.

L’Affaire Marie-Claire – fiche technique

Titre international : Women on trial
Réalisation : Lauriane Escaffre, Yvo Muller
Scénario : Lauriane Escaffre, Yvo Muller
Interprètes : Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois, Saül Benchetrit, Sarah Suco, Florence Loiret-Caille, Xavier Robic
Photographie : Jean-François Hensgens
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Céline Cloarec
Musique : Philippe Rombi
Sociétés de production : Quad Films
Coproduction : Gaumont, France 3 Cinéma
Pays de production : France
Société de distribution France : Gaumont
Durée : 1h42
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 4 novembre 2026

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, De toutes les nuits, les amants, adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l’écart de ce qu’il voudrait le plus ressentir.

Aristocrats avait révélé une cinéaste d’une rare acuité pour saisir les femmes dans leurs contradictions sociales. Il s’agissait de deux Japonaises que tout opposait, une héritière et une provinciale ambitieuse, se découvrant sœurs malgré elles dans un Tokyo froid et silencieux. On avait aimé cette façon de laisser les corps communiquer et cette observation fine des hiérarchies qui s’insinuent jusque dans la façon de s’asseoir à une table. De toutes les nuits, les amants retrouve cette approche, mais la tourne cette fois vers une solitude plus intime chez Fuyuko, correctrice indépendante dont la vie entière ressemble à une phrase qu’on relit sans jamais oser la signer.

Retour à la lumière

Fuyuko avance dans le monde comme si elle traversait un couloir qu’elle ne reconnaît pas tout à fait. Elle change de vêtements et se demande, le temps d’un miroir, si l’assurance qu’elle n’a pas pourrait venir de là, d’une robe différente ou d’une couleur qu’elle n’aurait jamais choisie. C’est dans ces petites nuances identitaires que le film trouve sa plus douce vérité. Quand elle rencontre Mitsutsuka, professeur de physique taiseux que Tadanobu Asano incarne avec fraîcheur, quelque chose commence à se déplacer en elle, comme un rayon de lumière qui cherche une surface pour exister. Leurs rendez-vous deviennent alors récurrents et leurs échanges sur les couleurs absorbées ou non par la lumière construisent entre eux un abri provisoire. Yukino Kishii, combattive dans La Beauté du geste, porte Fuyuko avec une retenue impressionnante, exposant l’angoisse et l’éveil du désir sans jamais forcer la note, laissant le spectateur habiter les silences entre les mots.

Le film culmine lors d’un dîner gastronomique, comme une déclaration enfin murmurée. Sode filme ce moment avec la délicatesse qu’il mérite, dans une ambiance tamisée et autour d’une soupe invraisemblable, captant deux êtres solitaires qui ont appris à se regarder et qui ne savent toujours pas tout à fait ce qu’ils voient. C’est indéniablement beau et bouleversant. Mais c’est aussi là que l’intellectualisme du film, son rythme en dégel et sa fascination pour la lumière, érigée en concept philosophique et en métaphore, peut créer une légère distance. Le film tient pourtant son pari : on ne saura jamais vraiment s’ils s’aiment, et cette ambiguïté est la chose la plus honnête que l’opus pouvait offrir. C’est un sentiment encore vivant et mouvant, qu’on ne fige pas d’une simple déclaration, d’un simple « je t’aime ».

Malgré des réserves, De toutes les nuits, les amants laisse une empreinte douce et persistante d’une femme qui, le temps de rendez-vous furtifs et plusieurs nuits de songes, a osé croire que le monde pouvait lui faire une petite place.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.

De toutes les nuits, les amants – fiche technique

Titre original : Subete mayonaka no koibitotachi
Titre international : All the Lovers in the Night
Réalisation : Yukiko Sode
Scénario : Yukiko Sode, d’après le roman éponyme de Mieko Kawakami paru en 2011
Interprètes : Tadanobu Asano, Yukino Kishii
Photographie : Sasaki Yasuyuki
Décors : Norifumi Ataka
Son : Shinya Takata
Montage : Yamazaki Azusa
Musique : Masato Suzuki
Société de production : Bitters End
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Art House Films
Durée : 2h16
Genre : Comédie dramatique, Romance

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

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Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, Ben’imana aborde le pardon, la résilience et la transmission d’une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d’émotions, lauréat de la Caméra d’or, qui invite à s’unir dans l’humanisme au-delà des ethnies.

Née au Rwanda, Marie-Clémentine Dusabejambo a découvert le cinéma grâce à un collectif local de jeunes cinéastes, soutenu par Lee Isaac Chung. Ce dernier, réalisateur américain connu pour Minari et Twisters, est venu au Rwanda pour tourner Munyurangabo, sélectionné à Un Certain Regard en 2007, puis a continué de fournir du matériel et à enseigner à ses équipes sur place. Après avoir remporté le concours de scénarios du Tribeca Films Institute, la cinéaste rwandaise a réalisé trois courts-métrages, Lyiza, Une place pour moi et Icyasha, sélectionnés dans plusieurs festivals internationaux. Elle a également travaillé comme script et documentaliste sur la série Why We Hate ? co-produite par Steven Spielberg. Dans Ben’imana, elle reprend le thème de la résilience, déjà traité dans Lyiza, afin d’explorer la mémoire vive de son pays. Après avoir interrogé de nombreuses femmes pour capter les faits, mais surtout leurs émotions, Marie-Clémentine Dusabejambo compose un drame proche du documentaire, où le silence est roi, qui lui a permis de décrocher la première sélection d’un réalisateur rwandais au Festival de Cannes.

En 1994, le génocide de la minorité Tutsi par le régime extrémiste Hutu a marqué l’histoire du Rwanda. Le pays s’enferme dans le silence pendant plus de dix ans, jusqu’à ce que des juridictions populaires, appelées les GACACA, soient instituées entre 2005 et 2012 pour juger les crimes de génocide et contre l’humanité. Ces instances se tiennent sur les collines, devant une assemblée de villageois, sous la supervision d’anciens de la communauté et sans avocat. Chacun y prend librement la parole pour se plaindre ou témoigner. Derrière cette forme de jugement traditionnel, le Rwanda soutient l’idée qu’un peuple meurtri, divisé entre victimes et bourreaux, ne peut être condamné que par lui-même. Un moyen de faire éclater au grand jour une histoire collective et de faciliter le vivre ensemble et le pardon. C’est dans ce contexte que se déroule Ben’imana.

Le poids de la douleur

Vénéranda, une survivante du génocide, s’implique dans l’organisation des GACACA. Convaincue de la nécessité de pardonner, afin de mettre le passé derrière elle, elle favorise les rencontres entre les victimes et les criminels. Mais lorsque sa fille, Tina, tombe enceinte d’un membre des anciens Hutus, Vénéranda doit affronter ses propres secrets et contradictions. Pendant ce temps, sa sœur, Suzanne, cherche à obtenir justice pour le meurtre de son époux. À travers plusieurs récits entremêlés, Ben’imana montre comment le génocide a affecté l’existence des femmes : l’acceptation complexe de l’enfant de Tina, les tentatives d’apaisement de Vénéranda, le combat pour la justice de Suzanne, les traces indélébiles laissées par les viols et les mutilations sexuelles, sans oublier la destruction des maisons.

Cette société brisée peine à pardonner car elle refuse de s’exprimer. Marie-Clémentine Dusabejambo a d’ailleurs choisi la fiction, plutôt que le documentaire, face à la difficulté de faire parler des femmes face à la caméra. La culture rwandaise, très ancrée dans la pudeur et le silence, exige en effet de ne pas partager sa souffrance afin de conserver sa dignité, mais aussi d’affirmer sa force. Cette réalité est largement dépeinte dans Ben’imana. La majorité des Rwandaises, qui se taisent en public et lors des GACACA, n’osent prendre la parole qu’entre elles, dans un cadre intime. Le film présente ainsi le pardon et la résilience comme un long cheminement, dont l’étape la plus ardue n’implique pas la volonté intérieure, mais le corps, qui doit s’ouvrir aux autres par le dialogue. Comme le rappelle la réalisatrice, « le traumatisme est quelque chose de collectif, mais aller vers la paix est une odyssée individuelle ».

Si le pardon demeure un choix personnel, la transmission de la souffrance semble inévitable. Par son silence, un rempart érigé contre la douleur, Vénéranda espère protéger sa fille. Cependant, les vieilles blessures enfouies restent perceptibles. Les nouvelles générations en héritent. Sans comprendre la vérité, comment construire son identité ? Cette question empêche Tina d’avancer. Tout en constatant les risques de cette « transmission muette », le film exprime l’humanité au-delà des divisions ethniques. Une approche manifestée par une focalisation sur les visages, filmés en gros plans, et également par le titre. Ben’imana signifie ainsi « le peuple de Dieu » ou « les chanceux », un terme qui fait référence à l’unité du Rwanda. Avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse, Marie-Clémentine Dusabejambo invite à refermer les cicatrices du passé. Son premier long-métrage, impressionnant de maîtrise, ouvre une très belle fenêtre sur le cinéma rwandais.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.

Ben’imana – fiche technique

Réalisation : Marie-Clémentine Dusabejambo
Scénario : Marie-Clémentine Dusabejambo, Delphine Agut
Interprètes : Clémentine U. Nyirinkindi, Kesia Kelly Nishimwe, Arivere Kagoyire
Photographie : Mostafa El Kashef
Son : Eugène Safali
Décors : Ricardo Sankara
Montage : Nadia ben Rachid
Musique : Igor Mabano
Sociétés de production : Ejo Cine, Ogweli Production, Princesse M Productions, Les Films du Bilboquet, DUOfilm
Pays de production : Rwanda, Gabon, France, Norvège, Côte d’Ivoire
Société de distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h41
Genre : Drame

Tout va super : Voir Habib et mourir

Avec Tout va super, Patrick Cassir signe une comédie romantique tendre, drôle et profondément vivante sur la maladie, l’aidance et la fin de vie. Porté par Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb et Camille Chamoux, le film ose rire du tragique sans jamais le réduire, et trouve dans l’absurde une forme rare de délicatesse.

Entre la comédie romantique la plus joueuse et le drame intime le plus délicat, Patrick Cassir réussit un film d’une légèreté profonde. Avec Tout va super, il explore l’aidance, la maladie et la fin de vie sans jamais perdre son sens de la repartie ni sa tendresse pour des acteurs formidables. Une réussite généreuse, suave et souvent hilarante.

Avec Tout va super, Patrick Cassir signe une comédie romantique aussi subtile que très drôle. Il nous embarque avec malice dans le quotidien d’Élie, jeune homme dépassé par sa mère atteinte d’un cancer. Fils dévoué, il supporte tant bien que mal la très prenante et exigeante Sylvaine, interprétée par une bouleversante Noémie Lvovsky. Alors que celle-ci semblait en rémission, Élie rencontre Anaïs (Marie Colomb toujours solaire). Mais c’est le moment que choisit Sylvaine pour faire une rechute.

Tout va super est une comédie romantique drôlatique qui travaille le comique de la langue, son imprévu, sa matière proche de l’improvisation – les partitions d’acteurs sont exceptionnelles – autant que le comique de situation. Pourtant, Patrick Cassir ne se borne pas au genre de la comédie sociale décalée. Il dénonce au passage les injustices sociales, l’enfermement dans des langages codés ou mortifiés (l’excellente scène avec Camille Chamoux en oncologue au timbre imperturbable, quel que soit le diagnostic annoncé, est un régal). Son écriture sait faire mouche, aller chercher l’absurde et ce que l’on n’attendait pas dans des situations souvent graves. Le réalisateur, épaulé dans le rôle du fils par le brillant humoriste Hakim Jemili, lui confie la tonalité de son film : son mordant tendre, son ironie feinte, sa franchise ahurie, son humanisme vrai.

Le réalisateur cherche une forme fluide et cocasse, subtile et surprenante, légère et profonde pour aborder des sujets peu évidents : l’envahissement toujours possible dans la relation mère-fils, l’accompagnement des aidants, la fin de vie. On songe par moments à l’univers de Blier, mais en plus goûteux, généreux et suave. Surtout, Cassir s’empare du poids le plus lourd – parler d’un deuil annoncé – avec vitalité, tendresse et un sens du romanesque qui éclate dans toute la dernière partie.

Ce qui fait la singularité de Tout va super, c’est moins son sujet que sa manière de le traiter : une comédie romantique qui parle de cancer et de deuil sans jamais basculer ni dans le larmoyant ni dans le cynisme. Pour y parvenir, Patrick Cassir s’appuie sur un alliage rare entre une écriture précise et une liberté laissée aux interprètes. Et c’est peut-être dans la présence de deux humoristes, Hakim Jemili et Camille Chamoux, que ce style se révèle le mieux.

Camille Chamoux incarne une oncologue au diagnostic porté par une langue stéréotypée. Elle annonce les pires nouvelles avec la même voix neutre et policée qu’elle utiliserait pour commander un café. Son personnage n’est pas méchant : il est prisonnier d’un langage médical aseptisé, d’une déformation professionnelle qui transforme la mort en statistique. Chamoux joue cette mécanique humaine avec une précision d’horloge : le débit identique, l’absence de micro-expressions, le sourire aimable. C’est terrifiant et hilarant à la fois. Par elle, le film pointe l’absurdité d’une institution qui parle de fin de vie comme d’une procédure administrative. Son personnage dit tout, mais n’entend rien. Et c’est dans ce décalage que naît le comique.

Hakim Jemili, lui, apporte une autre texture. Son personnage — souvent survolté, envahissant, maladroit — introduit un rythme haché, des silences qui tombent mal, des élans de générosité qui partent en vrille. Là où Chamoux joue la constance froide, Jemili joue l’instabilité chaude. Il a cette capacité à faire dérailler une scène par un mot de travers ou un geste trop appuyé, sans jamais devenir antipathique. Sa présence rappelle que l’aide aux proches peut aussi être un fardeau joyeux, une guérilla du quotidien où l’on fait ce qu’on peut, souvent mal, mais avec le cœur.

Ensemble, Chamoux et Jemili incarnent deux pôles du style Cassir : la précision clinique du rythme et la générosité désordonnée du phrasé. Le film oscille entre ces deux régimes : l’absurde et le chaos affectif. C’est cette tension qui fait la signature de Tout va super.

Tout va super choisit enfin une durée brève à contre-courant des films actuels et cela aussi revigore !

Tout va super : Bande-annonce

Tout va super : Fiche technique

Réalisation : Patrick Cassir
Scénario : Patrick Cassir, Rudy Milstein
Interprètes : Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Denis Podalydès, Rudy Milstein
Montage : Cyril Nakache
Musique : Alexandre de la Baume
Production : Atelier de Production
Producteur exécutif : (non communiqué)
Société de production : Atelier de Production
Pays de production : France
Société de distribution France : Zinc Film
Durée : 1h31
Genre : Comédie dramatique, Romance
Date de sortie : 27 mai 2026

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, Le Château d’Arioka, nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d’accepter son tempo, telle une infusion en quatre mouvements.

Dans le Japon de 1578, les historiens ne savent toujours pas pourquoi le seigneur Araki Murashige a trahi son maître Oda Nobunaga. C’est sur ce vide que Kiyoshi Kurosawa construit son film. Il ne le fait pas pour combler la lacune, mais pour en explorer les contours humains. Le Château d’Arioka n’est pas un film de guerre, ni même un film de sabre. C’est un film sur l’effritement silencieux de la loyauté et sur un seigneur retranché dans sa citadelle assiégée, qui passe l’essentiel de son temps à enquêter sur des meurtres dans ses propres couloirs, guidé par un prisonnier ennemi qu’il a, contre toute tradition, décidé d’épargner.

Le signe des quatre saisons

La structure du film est d’un classicisme rigoureux. Il y a quatre chapitres sur quatre saisons, et autant de crimes inexpliqués. À chaque fois, Murashige, interprété avec une retenue magnétique par Masahiro Motoki, descend vers la cellule du stratège Kuroda Kanbei pour lui soumettre l’insoluble, et en remonte avec une clé qu’il s’attribuera devant sa cour. Ce dispositif répétitif pourrait lasser, mais il installe au contraire une mécanique hypnotique, proche de la cérémonie du thé que Murashige chérit en secret. Ceux qui connaissent Cure reconnaîtront quelque chose de familier, cette façon de faire de l’enquête non pas un chemin vers la vérité, mais où chaque réponse ouvre un abîme plus large. Dans Cure, le détective Takabe cherchait un tueur qui se dérobait sans cesse à toute identité fixe. Et ici, Murashige cherche des coupables introuvables dans les murs de sa propre forteresse. Le huis clos a changé de costume, pas de nature. Kurosawa aime filmer l’énigme comme une pression atmosphérique plutôt que comme un puzzle à résoudre, et c’est là sa grande promesse. On ne cherche pas tant le coupable qu’on ne regarde Murashige se perdre dans son propre château.

Par ailleurs, la dimension la plus puissante du film, et la plus surprenante pour une première incursion dans le jidai-geki, est que Kurosawa ne célèbre pas le code du bushido : il l’autopsie. Murashige est un seigneur qui refuse de tuer, un chef de guerre hanté par l’idée que la beauté d’un service à thé lui survivra mieux que n’importe quelle victoire militaire. On pense à Tokyo Sonata, où un père de famille perdait son emploi et continuait, par pur réflexe d’autorité, à jouer le chef de foyer devant les siens, jusqu’à l’effondrement total. Murashige est ce même personnage kurosawien fondamental, où l’homme de pouvoir s’évide de l’intérieur et devient prisonnier de sa propre façade.

Face à lui, Kanbei est le miroir inversé, immobile dans sa cellule, il voit tout, déduit tout, et l’on ne sait jamais vraiment s’il aide ou s’il orchestre. Cette figure du manipulateur silencieux qui agit par la seule parole depuis une position d’infériorité était déjà au cœur de Chime, où un bruit obsédant contaminait mentalement un cuisinier jusqu’à le faire basculer. Ici, c’est Kanbei le carillon. Leur relation démontre alors l’impossibilité de toute loyauté dans un Japon en train de s’unifier par la force, au crépuscule d’un idéal samouraï qui se révèle n’avoir jamais tenu qu’à des conventions. Quelques réserves s’imposent cependant. La structure quadruple, aussi maîtrisée soit-elle, génère une prévisibilité dont le film ne sort jamais tout à fait. Et le rythme délibérément lent et très verbeux peut tenir à distance les spectateurs peu familiers de l’univers nippon féodal et ses codes culturels. On repart tout de même du Château d’Arioka comme on repose une tasse de thé, sans fracas, avec une légère amertume persistante, et la sensation diffuse que quelque chose d’important vient de se passer. Et c’est un sentiment suffisamment agréable pour qu’on s’y replonge une nouvelle fois.

Ce film est présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2026.

Le Château d’Arioka – fiche technique

Titre original : Kokurojo
Titre international : The Samurai and the Prisoner
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa (base sur le livre The Samurai and the Prisoner de Honobu Yonezawa)
Interprètes : Masahiro Motoki, Masaki Suda, Yuriko Yoshitaka
Photographie : Yasuyuki Sasaki
Montage : Kôichi Takahashi
Musique : Yoshihiro Hanno
Producteurs : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
Sociétés de production : Shochiku Film Studio, TBS Pictures
Pays de production : Japon
Société de distribution France : ART HOUSE FILMS
Durée : 2h27
Genre : Historique, Drame, Policier

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

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La Bataille de Gaulle, diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, L’âge de fer, s’intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Diplômé de l’école Polytechnique, Antonin Baudry a travaillé comme diplomate avant de se tourner vers l’écriture et le cinéma. Sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, il a scénarisé la bande-dessinée Quai d’Orsay, adaptée par Bertrand Tavernier. Puis, il devint réalisateur avec Le Chant du Loup, un thriller palpitant au cœur d’un sous-marin nucléaire, sur fond de conflit international.

Pour La Bataille de Gaulle : L’âge de fer, il conserve un contexte hautement politique en adaptant librement le roman biographique de Julian Jackson, De Gaulle, une certaine idée de la France. Un choix qui fait sens aujourd’hui, à l’heure de l’aggravation des tensions mondiales et de la montée en puissance des mouvements extrémistes. Le film s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement cinématographique global qui retourne à la période de l’Occupation. Après Les Rayons et les Ombres, sorti en mars, trois longs-métrages sélectionnés à Cannes traitent de cette période traumatique : Moulin de Laszlo Nemes, Notre salut d’Emmanuel Marre et La Troisième nuit de Daniel Auteuil. Mais Antonin Baudry délaisse le biopic pour dresser le portrait caricatural d’un personnage militaire, faussement mis à nu.

Le rêve du général inconnu

Difficile de s’attaquer au mythique général. Plusieurs cinéastes s’y sont cassés les dents, jusqu’au dernier en date, Gabriel Le Bomin, qui a mis en scène dans De Gaulle un Lambert Wilson en homme à la fois combatif et fragile. Avec L’âge de fer, Antonin Baudry renonce à toute nuance. Son De Gaulle, campé par Simon Abkarian, s’apparente à un personnage comique de bande-dessinée, qui questionne grandement l’option du véhicule cinématographique. Rêveur, stratège hors pair et militaire détraqué, il s’exprime par de courtes punchlines autoritaires, dont l’humour frise souvent le ridicule. « Les moustiques ne piquent pas De Gaulle », assure-t-il. Cet angle assumé, qui transforme le général en Don Quichotte moderne, par le biais d’une succession de scènes sous format sketches, n’a cependant pas piqué notre curiosité. Et la participation de TF1 et Disney+ au projet n’y est sûrement pas pour rien.

L’âge de fer ne montre la lutte du général De Gaulle que par le biais de grands moments historiques à peine esquissés. Il s’ouvre en mai 1940 avec l’attaque de Montcornet, qui a valu son grade au général, et s’achève fin 1942 après l’assassinat de François Darlan. En deux heures quarante, le film expose à marche forcée l’appel du 18 juin, la naissance de l’organisation de la France libre, le ralliement de l’Afrique, en passant par le Tchad, le Cameroun et le Sénégal, l’attaque tragique de la Marine française à Mers el-Kebir en Algérie par la Royal Navy, sans oublier la bataille de Bir Hakeim en 1942. Une histoire narrée à la va-vite qui réduit à peau de chagrin les enjeux dramatiques, la tension, et même la lisibilité des faits. L’alliance avec les pays africains se gagne ainsi en une courte rencontre. Les affrontements de Bir Hakeim, même avec de bons effets spéciaux, n’expliquent rien du déroulé du conflit, ni de la miraculeuse victoire française. Antonin Baudry préfère se focaliser sur la présentation de la France Libre comme « une chevalerie des temps modernes ». Il voit ainsi De Gaulle comme un cavalier solitaire au sein d’un échiquier politique instable, un sauveur de la France parti de rien. Avec Churchill, le général noue une relation complexe, entre admiration et détestation, dont la profondeur est rapidement balayée par du comique de situation.

À côté de De Gaulle, le cinéaste français expose en parallèle la résistance des lycéens, notamment la manifestation du 11 novembre 1940, à travers les yeux de Livia et Fernand. Une belle occasion d’inciter la jeunesse à se battre. Il intègre également toute une galerie de personnages historiques : François Darlan, l’antagoniste du récit interprété par un Mathieu Kassovitz droit dans ses bottes, le général Koenig, joué par Benoît Magimel, Blazej, réduit à un rôle clownesque attribué à Karim Leklou, largement sous-exploité, et encore Leclerc, Roosevelt et Moulin. Des protagonistes qui n’arrivent jamais vraiment à exister. Quant aux nazis, c’est à peine s’ils intègrent le cadre, l’accent étant mis sur le gain de la légitimité politique interne. Loin de composer la grande fresque historique qu’il promettait, La Bataille de Gaulle : L’âge de fer se révèle être un bon nanar impossible à prendre au sérieux, mais qui aura eu le mérite de bien faire rire la Croisette.

Ce film est présenté en hors-compétition au Festival de Cannes 2026.

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – bande-annonce

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – fiche technique

Titre international : De Gaulle: Tilting Iron
Réalisation : Antonin Baudry
Scénario : Antonin Baudry et Bérénice Vila, d’après le livre De Gaulle : une certaine idée de la France (A Certain Idea of France: The Life of Charles de Gaulle) de Julian T. Jackson
Interprètes : Simon ABKARIAN, Simon RUSSELL BEALE, Florian LESIEUR, Benoît MAGIMEL, Mathieu KASSOVITZ, Loïc CORBERY, Anamaria VARTOLOMEI, Niels SCHNEIDER, Félix KYSYL, Karim LEKLOU, Tom MISON, Kacey MOTTET KLEIN, Thierry LHERMITTE, Campbell SCOTT, Grégoire COLIN, Daniel BETTS, Pip TORRENS, Stephen CAMPBELL MOORE, Anthony CALF
Photographie : Pierre Cottereau, Giora Bejach
Décors : Benoît Barouh
Costumes : Laurence Chalou
Montage : Katie Mcquerrey
Musique : Volker Bertelmann
Producteurs : Jérôme Seydoux, Ardavan Safaee, Axelle Boucaï
Sociétés de production : Pathé Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Pathé Films
Durée : 2h40
Genre : Historique, Guerre, Biopic
Date de sortie : 3 juin 2026

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, Tangles de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d’Alzheimer. Un premier film d’animation 2D époustouflant, qui fait de l’art un refuge contre l’effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.

Il y a des films qu’on n’attendait pas aussi forts, aussi généreux, aussi vivants que Tangles. Adapté du roman graphique de Sarah Leavitt, le film de Leah Nelson aborde la maladie d’Alzheimer avec une richesse visuelle qui ne cherche pas à l’expliquer, mais se sert du dessin 2D pour laisser des traces, le genre de traces que seul le dessin, le cinéma ou l’art en général peuvent laisser derrière l’effacement et l’oubli. Un geste artistique fort et d’une rare maîtrise pour un premier long-métrage, qui aura tout de même pris dix années de production pour aboutir à un résultat aussi époustouflant et bouleversant.

Ce que la gomme ne peut effacer

Avant que la maladie ne s’installe, Tangles prend le temps de présenter un monde familier et une femme. Sarah est dessinatrice, elle se cherche une situation stable, que ce soit dans sa carrière ou dans ses relations sentimentales. Elle s’est construite une vie dans le San Francisco queer et vibrant des années 90, où elle milite pour sa cause à travers des dessins où se mêlent désirs, passion et parfois colère. On vit quasiment tout depuis son esprit, et le film pose d’emblée l’image qui structure tout le reste : Midge est une mère guerrière, qui ne craint aucun monstre caché dans les recoins les plus sombres de sa chambre d’enfance. Une mère à la fois guide et mentor, là où le père reste plus discret, mais toujours bienveillant. C’est ce cocon-là que le diagnostic va fissurer.

Car rien ne prépare Sarah aux allers-retours entre sa vie californienne et sa maison familiale. Cette scission entre deux mondes apporte du contraste et parfois de la couleur dans un dessin monochrome qui ressemble à une vieille photo de famille qu’on tente de réanimer. Et c’est précisément là que Tangles révèle toute la puissance de l’animation, car le film joue avec beaucoup de ludisme et de folie pour trouver de la légèreté, des rires, des petites bulles où se réfugier dans l’absurde pour échapper à la fatalité. La sœur cadette de Sarah y voit même une invitation à tout vivre à fond, tant qu’il est encore temps. Sarah, elle, se pose des questions sur la distance qui la sépare de sa mère mourante et ses doutes sont légitimes. Mais c’est elle, au bout du compte, qui apportera cette dernière couche de tendresse dans le rapport mère-fille.

Ce rapport, justement, est filmé sans détour ni complaisance. Il y a une certaine brutalité dans ce qu’on perçoit du comportement imprévisible de Midge, qui se meurt en oubliant ses proches et pour qui la communication se fait de plus en plus difficile. Pourtant, la réalisatrice canadienne refuse de s’installer dans le registre du drame clinique comme dans Still Alice ou The Father. Il ne reste que de la tendresse et de l’affection pure dans des gestes de réconciliation et de retrouvailles, comme si chaque jour était le dernier. La séquence au Mexique pendant le Jour des Morts est à cet égard saisissante, à la fois angoissante et subjuguante, portée par une palette de couleurs qui explose dans le noir et blanc comme une dernière déclaration d’amour. Tangles réussit ainsi, selon les intentions mêmes de la réalisatrice canadienne, à faire en sorte que les spectateurs se sentent moins seuls face à ce que tant de familles traversent en silence. On n’en demandait pas tant, et pourtant, c’est déjà beaucoup. Un coup de cœur instantané.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026.

Tangles – fiche technique

Réalisation : Leah Nelson
Scénario : Sarah Leavitt, Leah Nelson, Trev Renney (base sur le roman graphique Tangles : A Story About Alzheimer’s, My Mother and Me de Sarah Leavitt)
Interprètes (voix) : Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Seth Rogen, Beanie Feldstein
Animation : Manddy WycKkens
Montage : David Avery
Musique : Dan Romer
Son : Miguel Araujo, Ryland Haggis
Sociétés de production : Point Grey Pictures, Monarch Media, Giant Ant Films, Lylas Pictures
Pays de production : États-Unis, Canada
Durée : 1h42
Genre : Animation, Drame

Cannes 2026 : Autofiction, tout sur son reflet

Autofiction, le 25e film de Pedro Almodóvar présenté en compétition à Cannes 2026, est un exercice d’autofiction ambitieux mais épuisant. C’est trop bavard, trop lisse, trop occupé à se contempler pour vraiment nous atteindre.

À 76 ans, Pedro Almodóvar revient sur la Croisette avec Autofiction, titre qui ne ment pas. Le cinéaste madrilène, gloire vivante du cinéma espagnol et figure tutélaire de la Movida, a construit une filmographie entière sur l’art de se raconter sans jamais tout à fait se montrer. Derrière ses héroïnes flamboyantes, ses couleurs pop, ses mélodrames nerveux, il y avait toujours une part de lui, dissimulée et sublimée. Tout sur ma mère, Parle avec elle, Volver, La piel que habito, Douleur et Gloire sont des chefs-d’œuvre d’une lucidité exemplaire et avaient porté cet exercice à son sommet. Avec Autofiction, il renoue avec cette veine en plaçant au centre du récit Raúl (Leonardo Sbaraglia), cinéaste en panne d’inspiration qui finit par s’inspirer de la vie de ses proches pour écrire son prochain film. Et il devra en payer le prix. En face de lui, Elsa (Bárbara Lennie), son alter ego féminin, réalisatrice de films devenus cultes malgré leurs échecs initiaux, dont le destin croise et reflète le sien à quelques années d’écart. Le dispositif est séduisant sur le papier. À l’écran, c’est une autre histoire.

Un miroir face à l’autre

Il faut reconnaître à Autofiction ce qu’il a : la patte Almodóvar est bien là, intacte dans sa forme. Les couleurs saturées, l’élégance des décors, la musique d’Alberto Iglesias, fidèle compagnon de route, tout cela compose un écrin reconnaissable, presque rassurant. Et la question qu’il pose, celle de l’éthique du créateur qui vampirise les vies qui l’entourent, est une question vertigineuse. Le problème, c’est qu’Almodóvar ne la traverse pas, il la disserte. Les dialogues s’accumulent, s’étirent, s’expliquent eux-mêmes, comme si le film ne faisait pas confiance au spectateur pour comprendre ce qu’il ressent. On pense à la dimension pirandellienne revendiquée par le cinéaste dans sa note d’intention, où les personnages se rebellent contre leur auteur, où l’œuvre remet en question sa propre raison d’être également, mais cette ambition méta reste théorique, rarement incarnée. Raúl se regarde dans le miroir tout le long du récit et le film fait de même. Ce qui finit par tenir le spectateur à distance. Une séquence de striptease masculin en ouverture, décorative et inconséquente, donne le ton de cette auto-indulgence.

Ce qui distinguait Douleur et Gloire de cet Autofiction, c’est que l’autofiction y était logée dans la chair, dans le dos abîmé de Banderas, dans la douleur physique qui rendait le récit intime et universel à la fois. Ici, la distance entre Almodóvar et Raúl s’est refermée jusqu’à l’étouffement. L’émotion, au lieu de surgir, nous est réclamée, portée par une musique qui tente de rattraper un rythme constamment défaillant. Ce faux rythme est peut-être le vrai problème du film, car les deux temporalités s’articulent sans jamais se percuter, et leur convergence arrive trop tard pour relancer ce qui s’est installé comme une torpeur confortable. Il y a pourtant une ultime confrontation entre Raúl et sa collaboratrice en fin de film, qui révèle ce qu’Autofiction aurait pu être entre tension et justesse. Ce moment-là est du grand Almodóvar. Le reste est tout simplement conventionnel et assommant.

Dans une fin de compétition cannoise qui s’essouffle, Autofiction partage avec Histoires Parallèles de Farhadi le même vertige, celui de deux auteurs qui peinent à se détacher d’eux-mêmes. Almodóvar s’en sort mieux que le cinéaste iranien, dont le dispositif reste plus froid et plus calculé, mais les défauts sont cousins, avec trop de démonstration et pas assez de vie. Le film laissera donc peu de traces, paradoxe cruel pour une œuvre qui parle précisément de la peur de disparaître.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Autofiction – bande-annonce

Autofiction – fiche technique

Titre original : Amarga Navidad
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprètes : Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Patrick Criado
Photographie : Pau Esteve Birba
Décors : Antxón Gómez
Montage : Teresa Font
Musique : Alberto Iglesias
Producteurs : Esther García, Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo, Movistar Plus+
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 1h51
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 20 mai 2026