La Grande évasion : l’évasion comme un devoir moral

En réalisant La Grande évasion, d’après un fait authentique, John Sturges signe un des films de guerre marquants du cinéma hollywoodien des années 60, avec un casting parmi les plus remarquables.

1963. Après le succès international des Sept Mercenaires, l’équipe qui avait produit, réalisé et interprété le western se réunit à nouveau. On retrouve Steve McQueen, Charles Bronson et James Coburn dans la distribution, Elmer Bernstein à la musique, et le grand John Sturges à la réalisation. Et on retrouve ici les qualités déjà présentes dans Les Sept Mercenaires.

Cela commence par la musique, une marche militaire entraînante et joyeuse qui reste en tête longtemps après avoir vu La Grande évasion. Bien entendu, l’interprétation est formidable. Steve McQueen joue à fond sur son image « cool » : blouson de cuir, gant de base-ball à la main, s’amusant à lancer la balle pour passer le temps quand il est au trou, et surtout devenant carrément iconique en enfourchant sa moto. A ses côtés, outre ses camarades des Sept Mercenaires, on trouve un casting anglo-américain de toute beauté : Richard Attenborough en cerveau des évasions, Donald Pleasance, David McCallum, Gordon Jackson, James Garner et même Angus Lennie, moins connu que les autres mais inoubliable lorsque l’on a vu le film.

Et à la tête de tout ce beau monde, John Sturges est au meilleur de sa forme. Son sens du rythme est sans faille : il parvient à faire un film de près de trois heures sans le moindre temps mort, en alternant savamment scènes d’action, suspense, drame et même humour. Car La Grande évasion réserve quelques scènes très drôles, comme cette célébration du 4 juillet par les détenus américains, avec distribution d’un tord-boyau de fabrication artisanale.

Une des autres grandes qualités de la réalisation réside aussi dans l’organisation spatiale du film. Dès la scène d’ouverture, nous faisons un tour du camp de prisonniers où se déroulera une partie importante du long métrage. Jamais le spectateur n’est perdu dans les multiples recoins du camp, et chaque espace est utilisé à un moment ou à un autre : les dortoirs bien sûr, le bureau du directeur, mais aussi les jardins, les barbelés, les miradors… Avec une efficacité souveraine, Sturges ne laisse rien au hasard : tout ce qu’il montre est nécessaire à l’action.

Depuis la fin des années 50, le cinéma propose des films de guerre à grand spectacle avec casting foisonnant : Le Pont de la rivière Kwai, de David Lean, Le Jour le plus long (signé par plusieurs réalisateurs, parmi lesquels l’Allemand Bernhard Wicki et l’Américain Andrew Marton) ou Les Canons de Navarone, de Jack Lee Thompson. D’un certain côté, La Grande évasion s’inscrit dans cette mode qui durera un long moment. De plus, La Grande évasion se présente comme l’adaptation d’un fait authentique (même s’il a été fortement remanié pour le film).

Et cependant le film se démarque des réalisations habituelles sur la Seconde Guerre mondiale. Se déroulant en immense partie dans un camp de prisonniers, il prend ainsi un soin particulier à ne pas jouer dans la même cour que le film à succès de David Lean. Ici, on ne pose pas trop de réflexions sur les accords de Genève et les protections dont pourraient bénéficier les prisonniers. Dès le début, le ton est donné : dès qu’ils débarquent dans le camp, les prisonniers cherchent la moindre faille dans la sécurité, le moindre petit angle mort dans la surveillance des miradors, la fragilité de la palissade, etc. Il faut dire que les prisonniers réunis ici sont tous des pros de l’évasion, et que le camp a été conçu et fabriqué spécialement pour eux.

Or, pour ces hommes, l’évasion n’est pas seulement une question de liberté : c’est une obligation morale. Très vite les enjeux sont fixés : pour tout officier emprisonné, le devoir est de chercher à s’évader de toutes les façons possibles. C’est bel et bien une question d’honneur, de devoir moral. L’évasion, c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Et si La Grande évasion ne nous propose pas de grandes scènes de combat, si l’on n’y voit aucun tank, s’il évite toute l’artillerie lourde des films de guerre traditionnels, il appartient pourtant pleinement à ce genre.

Cela lui confère une sorte de recul par rapport aux événements (ce qui permet l’humour), mais cela n’empêche pas Sturges de nous offrir un film spectaculaire et passionnant.

Synopsis : 1943. Des prisonniers, ayant tous pour point commun de s’être déjà évadé d’un camp allemand, sont réunis dans un camp spécial d’où toute évasion serait impossible. Ce qui ne les empêche pas d’essayer…

La Grande évasion : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=svDSVgrw7B8

La Grande évasion : fiche technique

Titre original : The Great Escape
Réalisation : John Sturges
Scénario : James Clavell, W. R. Burnett
Interprètes : Steve McQueen (Hilts), James Garner (Hendley), Richard Attenborough (Bartlett), Charles Bronson (Danny), Donald Pleasence (Blythe), James Coburn (Sedgwick), David McCallum (Ashley-Pitt), Gordon Jackson (MacDonald), Angus Lennie (Ives)
Photographie : Daniel L. Fapp
Montage : Ferris Webster
Musique : Elmer Bernstein
Production : John Sturges, James Clavell
Société de production : The Mirisch Company
Société de distribution : United Artists
Date de sortie en France : 11 septembre 1963
Genre : guerre
Durée : 172 minutes

États-Unis – 1963

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.