Premier film de Katharina Rivilis, I’ll Be Gone in June retrace le voyage au Nouveau-Mexique d’une étudiante dans le contexte troublé du 11 septembre. Un récit personnel et immersif, à la beauté figée, qui interroge notre vision d’une Amérique idéalisée.
La réalisatrice allemande a étudié le cinéma à Berlin et signé plusieurs courts-métrages, d’abord Ariana Forever ! et Day X, dans le cadre de son école, puis Rondo, présenté en avant-première lors de la 72e Berlinale. Pour son premier long-métrage, Katharina Rivilis s’est inspirée de son expérience étudiante en famille d’accueil au Nouveau-Mexique, plus précisément à Las Cruces, une ville située en plein désert près de la frontière mexicaine. Un séjour formateur, rempli de souvenirs dans lesquels elle s’est replongée pendant la pandémie du Covid.
Produit par Road Movies, la société de Wim Wenders, I’ll Be Gone in June entretient des liens étroits avec les films du cinéaste allemand, connu pour Les Ailes du désir ou Jusqu’au bout du monde. En effet, le tournage a eu lieu dans la même région reculée que Paris, Texas, et le climat du 11 septembre a déjà été traité par Wenders dans Land of Plenty. Mais Katharina Rivilis choisit de traiter le sujet à travers les yeux d’une étrangère, afin de révéler que les États-Unis n’ont rien du pays idyllique auquel on croit.
Un monde instable
Franny, une étudiante allemande, débarque à Las Cruces pour une année d’échange. Loin de trouver l’Amérique de ses rêves, qu’elle connaît à travers les films hollywoodiens et les images télévisées des grandes villes, telles que New York et Los Angeles, elle découvre un pays fragile et traumatisé par le choc des attentats. Un peu à la manière de The Sweet East, le parcours de Franny révèle progressivement l’autre réalité d’un pays. Sa première confrontation avec l’Amérique reste brutale. Dans la terreur du 11 septembre, elle observe l’omniprésence de la police et des contrôles de sécurité, dans un territoire immense et aride. Mais peu à peu, son regard change. Tout comme son rapport au paysage. D’abord ocre et hostile, le désert adopte des tons bleus beaucoup plus doux, sereins, à la consonance nostalgique et presque mystique. Franny tisse alors des liens forts avec la communauté locale et commence à vivre une histoire d’amour, d’emblée condamnée à finir. Cette échéance, également traduite dans le titre, annonce la fin d’un voyage personnel, mais aussi d’un monde, qui ne sera plus jamais le même.
I’ll Be Gone in June montre les effets de cette rupture sur les rapports entre Européens et Américains. Les traumatismes, comme la mort du grand-père, amènent au repli sur soi et à l’exclusion des étrangers. En filmant des acteurs non-professionnels dans des décors naturels, Katharina Rivilis livre un récit plein d’authenticité. Son rythme lent, qui conserve quelques longueurs, exprime des moments de joie et de tristesse suspendus, ainsi qu’un certain sentiment de dérive. Il n’est donc pas étonnant que la réalisatrice allemande cite parmi ses influences Stranger Than Paradise de Jim Jarmusch, ou encore Gummo d’Harmony Korine, qui mettent en scène une Amérique en marge. Avec I’ll Be Gone in June, elle offre un premier film plutôt réussi, dont la vision d’un monde ébranlé résonne assurément aujourd’hui.
Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026
I’ll Be Gone in June – bande-annonce
I’ll Be Gone in June – fiche technique
Réalisation : Katharina Rivilis Scénario : Katharina Rivilis Interprètes : Naomi Cosma, David Flores, Bianca Dumais, Elijah De Billie, Mia Ayon, Marco Silva, Logan Sage Photographie : Giulia Schelhas Montage : Aurora Franco Vögeli Musique : Steve Binetti, Eliane Bründler Producteurs : Léa Germain, Clemens Köstlin, Andrea Kühnel, Vincent Savino, Wim Wenders Société de production : Road Movies Pays de production : Allemagne, Suisse, États-Unis Durée : 2h05 Genre : Drame
Cet album signé Willy Ohm (dessin et scénario) se montre plus subtil que ce qu’on pourrait imaginer au premier abord, ce en quoi il justifie parfaitement son titre. En effet, en cuisine, on considérait qu’il n’y avait que quatre saveurs : sucré, salé, acide et amer. Or, en 1908, un professeur chimiste, le Japonais Kikunae Ikeda a identifié une cinquième saveur. Celle-ci a été officiellement reconnue en 1985 et on l’associe à un produit chimique nommé glutamate qu’on trouve dans différents aliments. Mais, depuis le début du XXe siècle, cette saveur avait eu le temps de devenir mythique et on la considère comme le nec plus ultra en cuisine, notamment par la difficulté à l’obtenir, ce que le scénario intègre.
La famille Tabako
Cette recherche du goût parfait étant au centre de l’intrigue, il convient de laisser la surprise aux lecteurs tentés de déguster cette BD qui doit beaucoup à l’univers du manga. Ici le Français Willy Ohm (pseudo de Guillaume Clairat) s’attache à faire le lien entre différentes cultures. Si son intrigue se situe à Tokyo en 1986, elle associe sans complexe l’art culinaire japonais avec l’univers des films noirs tels que le cinéma américain nous en a proposé par centaines. On trouve notamment le personnage principal de l’album, le détective privé Tabako, archétype de l’homme désabusé qui traite des affaires de maris infidèles pour faire bouillir la marmite. Son crédo se résume à « J’ai un régime alimentaire très strict : clopes et alcool en grande quantité » qui s’accorde avec son constat « … la bouffe et moi on est un peu fâchés. » A vrai dire, Tabako (un nom qui ne doit rien au hasard) a une excellente raison pour justifier un tel régime. En effet, sa fille chérie Hamaki a succombé à une crise cardiaque en dégustant une soupe de ramen de sa confection, alors qu’elle s’apprêtait à inaugurer le restaurant dont elle rêvait depuis toujours et qu’elle venait d’acquérir. Depuis, Tabako vit séparé de son épouse.
Une originalité bien pensée
De Tokyo, le dessinateur-scénariste fait une ville fantasmée où, dans un environnement dense et coloré, Tabako croise essentiellement des personnages animaliers : une chatte, un crabe, un chien, un cochon, etc. Il fait de Tabako le bougon, un homme petit, légèrement rondouillard et aux lunettes teintées. Comme dans un manga, il y a pas mal d’action. Le scénario se révèle d’une certaine finesse car, intercalés entre les chapitres, on trouve des flashbacks dans un noir et vert pâle qui permet de mieux comprendre les tenants et aboutissants de l’ensemble, au fil de révélations savamment distillées. La grande lisibilité du dessin (au trait bien affirmé et très expressif, qui fait la part belle à certains détails, mais sans surenchère) fait que l’album se lit facilement et rapidement. Attention quand même de rester attentif, car de nombreux détails significatifs n’apparaissent que fugitivement. Bref, le scénario serait quasiment parfait s’il ne se laissait pas aller à quelques facilités sous la forme de hasards qui s’enchainent trop facilement. On l’accepte aisément car l’ensemble est vraiment bien pensé. D’ailleurs, dès la première planche, un détail retient l’attention, avec une exclamation sur la dernière case dont on comprend page suivante qu’il faut l’attribuer à un personnage qu’on ne voit qu’à ce moment-là. Ohm utilise donc au passage un équivalent du hors champ en vocabulaire cinématographique. Ce clin d’œil au cinéma donne le ton. D’autre part, les pages de son album sont non numérotées (comme dans un manga) mais à faire défiler dans le sens de lecture classique à l’occidentale. Judicieusement, pour ce format moyen, il privilégie trois bandes par planche, tout en se laissant une grande liberté de ce côté selon son inspiration. On remarque au passage qu’il ponctue les scènes d’action et certains sons par des idéogrammes, comme dans un manga. Et il ne néglige pas, à l’occasion, quelques touches d’humour. A noter cependant la regrettable absence de lexique en fin d’album, car si on devine qu’irasshaimase signifie bienvenue et qu’oyabun signifie chef, il faut par exemple chercher la signification de yakitori (vocabulaire culinaire), ainsi que celle de bōsozoku (clans de motards). Et puis, si l’incursion dans un restaurant pour robots illustre le fait qu’on peut trouver tout et n’importe quoi à Tokyo, ici on va quand même plutôt vers le n’importe quoi, puisqu’on voit des robots attablés devant des assiettes fumantes comme s’ils allaient se goinfrer.
La loi d’Ohm (qui ici n’est pas U = R x I)
Voilà donc un album aussi original que plaisant à lire. Il tourne intelligemment autour du principe affirmant que la perfection n’est pas de ce monde. Tabako en fait la triste expérience. L’auteur lui fait toucher du doigt que la perfection peut valoir des conséquences terribles, idée subtile qui pourrait mériter un développement à caractère philosophique. Alors qu’il est à la recherche de la vérité concernant la mort de sa fille, Tabako finit par comprendre que ce qu’elle a découvert profite à une bande de drôles de yakuzas, ce qui nous vaut une intrigue à multiples ramifications.
Umami, Willy Ohm Dargaud (collection Cantina) : sorti le 22 mai 2026
Avec Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C’est à découvrir aux éditions LettMotif.
Volontiers relégué dans les marges et les arrière-salles, le cinéma d’horreur français est suspecté de tout : impur, sanguin, trop populaire pour la critique savante, inutilement violent pour un pays friand de comédies franchouillardes, de naturalisme psychologique ou d’auteurisme distingué. C’est pourtant cet espace filmique mal éclairé que Léa Lahannier explore dans Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, un essai ample et passionné, qui tente de comprendre ce que le genre dans son essence et dans ce qu’il dit de nous.
Léa Lahannier envisage l’horreur comme une forme culturelle totale, traversée par l’histoire, les corps, les peurs sociales, les modèles étrangers, les censures, les frustrations de production et les désirs de rupture. Le genre n’est pas seulement affaire de monstres : il est une manière de donner une forme à ce qui, dans une société donnée, ne se formule pas forcément autrement.
Le cinéma d’horreur français n’est pas né par imitation tardive du modèle américain. Bien sûr, l’Amérique est là, immense, matrice évidente, avec La Nuit des morts-vivants, Massacre à la tronçonneuse, Halloween, le slasher, le survival, les figures du tueur, de la maison isolée ou encore de la victime traquée. Mais Léa Lahannier montre que l’horreur, dès qu’elle change de sol, change aussi de température. En France, elle se charge de Grand Guignol, de naturalisme, d’un goût du réel sale. Elle appréhende le corps comme scandale, le social comme piège, la campagne comme territoire de fantasmes et de mépris…
Avant la vague sanglante des années 2000, il y a des ancêtres, des films-sources, des œuvres qui ouvrent des brèches et sur lesquelles l’auteure revient abondamment. Les Yeux sans visage de Franju donne au macabre une poésie clinique, où l’horreur surgit moins du spectaculaire que d’une opération de beauté devenue cauchemar. Le Vieux Fusil déplace la violence vers la mémoire historique et le traumatisme. Trouble Every Day et Irréversible annoncent un cinéma de la chair, du malaise, de l’agression sensorielle, où la frontière entre horreur, cinéma d’auteur et expérience limite devient poreuse. Tout remonte par capillarité, depuis des traditions esthétiques et morales que le cinéma français portait déjà en lui.
Puis viennent les années 2000, que Léa Lahannier envisage comme un véritable opéra de la violence. Haute Tension, À l’intérieur, Frontière(s), Martyrs : autant de films qui font soudain surgir une France ensanglantée, désireuse d’impact fort, moins attachée au fantastique qu’à la brutalité humaine. Ce moment cristallise l’idée d’une horreur française qui se réapproprie les codes américains pour les faire dérailler vers autre chose : une terreur du proche, du familier, du corps réel. Le monstre n’est plus nécessairement surnaturel. Il peut être un homme dans une ferme, une femme dans une maison, un visage aimé, une famille, une communauté, une pulsion.
Dans Haute Tension, l’auteure voit bien plus qu’un exercice de style à l’américaine : un film-charnière, à la fois slasher, survival et manifeste nihiliste. Le film d’Alexandre Aja traduit les modèles de Hooper et Carpenter sur un territoire français où la menace est moins mythologique que morale. Ce qui effraie, ce n’est pas seulement le tueur ; c’est l’effondrement des repères qui permettait encore de distinguer le Bien du Mal, la victime du bourreau, l’amour de la possession, la protection de la destruction.
Léa Lahannier n’hésite pas à convoquer Nietzsche, le nihilisme, la mort des valeurs, le surhomme, parfois au risque de charger les films d’un appareil conceptuel très dense. Mais cela a aussi sa beauté : elle témoigne d’un désir de prendre le cinéma d’horreur au sérieux, en acceptant ses excès. Le gore est une manière de dire que le monde ne tient plus, que le corps est le dernier lieu où s’inscrit la catastrophe.
La question de l’empathie est abordée dans l’essai. Dans Haute Tension, la première partie noue un lien avec Marie et Alex avant de le retourner contre nous. Dans À l’intérieur, le huis clos maternel devient espace de profanation. Dans Martyrs, la souffrance se fait presque métaphysique, tendue vers une impossible révélation. Le choc produit une expérience morale.
La dernière partie du parcours ouvre vers les années 2010 et 2020, où l’horreur change de visage. Avec Grave, Teddy, Titane, le genre se féminise, s’hybride. Il devient moins frontalement gore, plus poreux et mutant. L’horreur change de texture, passe par une contamination, ou une manière de troubler le récit d’apprentissage, la chronique sociale, le mélodrame familial, le cinéma du corps. Julia Ducournau occupe naturellement une place majeure dans cette transformation : avec elle, l’horreur devient auteuriste sans renoncer à la chair, intime sans devenir sage, monstrueuse sans perdre de sa puissance émotionnelle.
L’essai a parfois les élans de sa passion et veut tout relier : le Grand Guignol et Nietzsche, Canal+ et le nihilisme, Aja et le surhomme, Ducournau et l’avenir du genre. Mais cette générosité donne surtout envie de revoir les films, en les appréhendant comme les symptômes d’une histoire souterraine du cinéma français. C’est depuis cette marge, depuis ce « bord de l’abîme », que l’on scrute un genre loin d’avoir dit son dernier mot.
Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, Léa Lahannier LettMotif, 23 mars 2026, 300 pages
Entre paranoïa financière, inventions absurdes et guerres de chiffonniers, ce tome 2 des Âges d’or de Picsou rappelle pourquoi le vieux canard de Carl Barks reste l’un des personnages les plus drôles de l’histoire de la BD pour enfants.
Dès « La Terreur des Rapetou », tout est déjà là. Picsou paie Donald pour… s’inquiéter à sa place. Lorsque les Rapetou s’évadent, il sombre dans une paranoïa totale et imagine avec son neveu un système de défense délirant à base de canon automatique. Évidemment, ce dispositif finit par éventrer son propre coffre-fort. Toute l’ironie de Barks tient dans ce gag : l’avarice produit elle-même la catastrophe qu’elle voulait empêcher.
Dans « Arnach McChicane »,Picsou apparaît encore plus pingre. Donald et les neveux lui font signer un contrat pour être sûrs d’être payés. Pourtant, derrière cette caricature d’avare, Barks injecte déjà une forme d’humanité : Picsou sauve son ennemi de la noyade, comme s’il obéissait malgré tout à un vieux code moral.
« Picsou contre Gripsou » montre, alors que Donald veut simplement acheter un soda, Picsou lui répondre que « les cents économisés aujourd’hui sont les dollars de demain ». Le milliardaire refuse même d’acheter le journal et préfère lire ceux abandonnés dans le parc. Face à lui, Gripsou agit comme un miroir monstrueux : même obsession de l’argent, mais sans la moindre limite morale. Leur rivalité dégénère alors en une incroyable bataille de pelotes de ficelle, symbole parfait de cette folie de l’accumulation qui transforme deux multimilliardaires en chiffonniers hystériques.
Cette logique atteint son apogée dans « Un puits de dollars ». Picsou refuse de dépenser dix dollars pour changer ses lunettes mais investit une fortune dans une machine censée réfléchir à sa place. À force de radinerie, il finit par cacher son argent sur un terrain qui ne lui appartient même pas. Rarement l’avarice aura été représentée avec autant de génie burlesque.
Les récits européens apportent ensuite une autre couleur. Dans « Les Lucioles industrielles ! », Romano Scarpa transforme Brigitte en menace sentimentale permanente. Picsou veut rester libre, indépendant, maître de lui-même, mais sa jalousie et sa naïveté le rendent étonnamment vulnérable.
Le volume connaît un léger creux avec « La Terreur venue de l’espace », aventure SF assez classique autour d’un extraterrestre voleur et d’un coffre-fort prétendument inviolable. En revanche, « Formation accélérée » retrouve immédiatement une énergie cartoonesque réjouissante : Géo Trouvetou y imagine des véhicules délirants pour faire gagner Picsou face à Flairsou, entre moteurs absurdes, catastrophes mécaniques et course automobile complètement folle. « Formation accélérée » et « Les guérisseurs des Andes ! » montrent combien l’univers Disney européen a complexifié les rivaux économiques de Picsou à partir des années 1960 jusqu’aux années 2000.
Au fond, ce tome raconte des histoires d’obsession. Picsou veut tout contrôler, tout conserver. Mais plus il cherche à sécuriser sa fortune, plus le monde environnant semble lui échapper. Ses ennemis creusent des tunnels, ses inventions détruisent ses coffres-forts et sa propre cupidité devient souvent son pire adversaire. C’est absurde, mesquin, parfois ridicule. Et c’est précisément pour cela que Picsou reste immense.
Les Âges d’or de Picsou (tome 2), collectif Glénat, 20 mai 2026, 208 pages
Quand un homme du passé devient le dernier rempart contre un futur sans âme…
Sugai a 27 ans, une maladie incurable et des romans que personne ne lit. Un destin sans éclat, jusqu’à ce qu’une fan lui redonne le goût d’écrire, et de vivre. Pour ne pas l’inquiéter, il accepte en secret un protocole expérimental : cent ans de sommeil cryogénique. À son réveil, le monde a changé en tous points. Et l’impossible semble s’être produit : il est célèbre. Et il reçoit une lettre signée de celle qu’il croyait perdue à jamais.
Ce premier tome pose ses pièces avec talent. Pas de fioritures, Chitose Akai laisse l’ellipse temporelle faire son travail et concentre son récit sur ce qui compte vraiment : un homme déplacé dans son propre avenir, cherchant à reconquérir quelque chose d’humain dans un monde qui a presque tout délégué aux machines. Car dans ce XXIIe siècle imaginé, l’IA générative a colonisé la littérature. Elle produit, elle publie, et surtout elle performe. Mais elle ne ressent pas. C’est précisément pour cette raison que les romans de Sugai, écrits cent ans plus tôt dans la douleur et l’amour, résonnent si fort dans ce futur aseptisé. L’authenticité, la rareté d’une voix vraiment humaine, a fini par valoir de l’or.
La force du manga tient dans cette dialectique simple mais efficace : plus l’IA prend de place, plus l’humain manque. Sugai n’est pas un génie incompris rattrapé par son époque : il est surtout un homme ordinaire dont la vulnérabilité, les doutes et la douleur constituent précisément ce que la machine ne saura jamais simuler. Yui, sa fan devenue sa partenaire, l’avait probablement compris avant tout le monde : ce ne sont pas les mots choisis qui touchent, c’est la vie qui les traverse.
Le dessin, classique et sobre, sert ce propos sans chercher à en faire trop. Le noir et blanc accentue la mélancolie d’un récit qui avance sur deux temporalités : le présent de 2016, fragile et intime, et le futur de 2120, vaste et froid. Le tout avec une fluidité qui rend la lecture particulièrement addictive. La fin du tome laisse une question capitale ouverte. Mais nous n’en dirons pas plus.
Une série à suivre, à l’heure où la question de l’IA n’a jamais été aussi urgente.
Le Dernier écrivain, Chitose Akai Glénat, 22 avril 2026, 192 pages
Avec Oldman, Chang Sheng compose un récit de vengeance baroque, où la magie et la cruauté du pouvoir se mêlent dans une fresque aussi spectaculaire que mélancolique. Mini-série sombre et nerveuse de Hiroshi Shimomoto, Smother Me nous plonge quant à elle dans une Détroit cauchemardesque où les enfants sont dressés, vendus, jetés dans l’arène.
Un royaume lointain, une reine que le temps semble épargner, un magicien enfermé dans les geôles après avoir été trahi, une générale mutilée, un anatomiste excentrique capable de rendre aux corps brisés une forme de puissance mécanique : Chang Sheng assemble ces motifs avec un sens évident du romanesque.
Au centre de cette mécanique narrative se trouve Billy Oldman, ou plutôt Edward, figure d’innocence dévoyée par le pouvoir. Recueilli enfant par la reine dans un geste de façade destiné à calmer les tensions sociales, il devient bientôt l’instrument d’une ambition monstrueuse : conserver à tout prix la jeunesse de la souveraine. La magie, d’abord perçue comme un art, se change alors en malédiction. Ce qui faisait d’Edward un être à part devient la raison de son enfermement, de son vieillissement prématuré, de sa chute. Le manga tire de cette injustice une force motrice : la vengeance y naît d’une vérité confisquée trop longtemps.
Visuellement, l’ouvrage impressionne. Chang Sheng déploie un dessin dense, élégant, parfois étourdissant dans son souci du détail.
Dans Smother Me, Akio n’a que treize ans, mais l’enfance semble déjà très loin derrière lui. Vendu par sa mère, privé de son nom, formé au meurtre, il devient Serpent : un tueur à gages miniature, produit d’un monde où les adultes se servent des enfants comme d’armes. Cela donne au manga son noyau moral. La violence est héréditaire, sociale. Elle circule dans les rues, les familles, les organisations criminelles, et finit par modeler ceux qui n’ont pas eu le choix.
Le décor de Détroit, ville gangrénée par les trafics et les règlements de comptes, a quelque chose de glaçant. Tout y paraît hostile, cabossé, livré à des figures d’adultes défaillants : Singe, Moreh, Éléphant, autant de noms de code synonyme d’une humanité qui s’effrite.
Moreh veut renverser le système tout en reproduisant ses méthodes de manipulation ; Singe règne dans la violence, l’alcool et le désespoir ; Éléphant, tueur redoutable, se révèle pourtant capable d’une attention tendre. Chez Shimomoto, personne n’est tout à fait innocent et les nuances prévalent.
La rencontre entre Akio et Lynne apporte au récit sa lumière. Lynne est aveugle ; elle voit en Serpent autre chose qu’un outil ou une menace. Elle devient une présence inespérée dans un monde de prédation.
La brièveté de la série est à la fois sa force et sa limite. En deux volumes, Smother Me va droit au but, sans s’encombrer d’un long développement autour de son organisation criminelle ou de ses tueurs secondaires. Le rythme est tendu, l’intrigue avance vite. Certains enjeux auraient cependant gagné à s’étayer davantage.
Tant Oldman que Smother Me valent le coup d’œil : adultes, dotés d’un sens moral fort, ils battent brèche l’innocence et la sacrifie sur l’autel du pouvoir et de la corruption. En clercs, Chang Sheng et Hiroshi Shimomoto façonnent des univers haletants dans lesquels tous les coups sont permis.
Smother Me (1&2), Hiroshi Shimomoto Glénat, 22 avril 2026, 202 pages
Oldman, Chang Sheng Glénat, 11 février 2026, 360 pages
Sept ans. Sept longues années sans que la galaxie lointaine, très lointaine ne daigne se montrer dans nos salles obscures. Pas de quoi créer le moindre sentiment de manque pour autant, tant Disney s’est senti obligé de tuer toute attente ou aura autour de la saga Star Wars, en nous bombardant de séries Disney +. Dans l’idée, pas de soucis, la plateforme est faite pour ça. Sur le papier, on a enchaîné les catastrophes industrielles. Seules lumières à travers le côté obscur de la farce, les séries d’animations et deux séries live action. L’une d’entre elles, The Mandalorian, évolue sur nos écrans pour le grand retour de la saga. Alors, que vaut The Mandalorian and Grogu ? Ben… ça existe. Voilà.
The Mandalorian, c’est deux excellentes saisons dans l’univers de Star Wars, suivies d’un troisième acte plus… difficile, pour rester poli. C’est Disney+ à ses débuts, quand ils essayaient encore de faire que leurs séries ressemblent à quelque chose. C’est Dave Filoni, quand il créait encore autour de La Guerre des Etoiles, avant qu’il comprenne qu’il suffisait qu’Hayden Christensen fasse son mouvement du dos dans des séries catastrophiques pour satisfaire le public. Bref, c’est ce qu’on attend de la licence : une œuvre qui ne donne pas l’impression d’avoir un sabre laser braqué sur la tempe si elle ne s’intègre pas à la nonalogie Skywalker. Un film Star Wars peut aussi explorer le lore, raconter d’autres choses et agrandir l’univers créé en 1977 par George Lucas. En ce sens, difficile de reprocher au film ce qu’il est : une œuvre parfaitement inoffensive autour de deux personnages adorés des fans, rien de plus, rien de moins. Non, pas d’apparition de Luke Skywalker rajeuni numériquement. Pas de mini Ben Solo que l’on verrait en coup de vent ou de Faucon Millenium en arrière plan. Et, plus surprenant encore, aucune allusion au retour du Grand Amiral Thrawn ou d’Ezra Bridger, qui aurait amorcé la saison 2 de la série Ahsoka. Non. Le Mandalorian and Grogu, c’est le Mandalorian et Grogu, épicétou.
Un peu, grogu, passionnément
D’un côté, on apprécie. Contrairement à Marvel, Star Wars semble vouloir garder des histoires indépendantes pour le cinéma. Pas besoin de faire ses devoirs et de mater 15 séries nulles pour comprendre qui est qui, ou de quoi parle tel personnage. Rassurez-vous donc, si vous n’avez pas vu les trois saisons, ou même un seul épisode de la série principale, vous pouvez voir ce film sans craindre d’être perdu. Mando (le Mandalorien) a la classe, Grogu (Bébé Yoda) est mignon, c’est le plus important. Alors, certes, le film vous balance quelques personnages comme si vous aviez grandi avec, mais l’intrigue principale reste parfaitement autonome. Là où ça blesse, c’est que de cette volonté de faire du projet une histoire totalement indépendante naît un défaut important : l’absence totale de toute tension dramatique ou d’importance pour le futur de la saga. Nos héros possèdent une immunité scénaristique en beskar armé et le scénario suit une autoroute certes pas désagréable, mais prévisible au possible. Mandalorian and Grogu, c’est les trois premiers épisodes de la saison 4, avec un peu plus de budget. C’est le minimum d’enjeu, pour être certain de ne pas bousculer Ahsoka et les autres œuvres à venir dans cette chronologie. La comparaison avec des épisodes n’est pas anodine, tant le découpage de l’histoire semble construit pour diviser le film en 4 segments de 30 minutes, à balancer plus tard sur la plateforme. Comparer l’histoire à un début de saison fait sens aussi, tant rien n’a changé, pour personne, à l’issue des 2h.
Le pire, c’est que c’est pas mauvais. Enfin, à l’échelle de ce Star Wars est devenue en dix ans, c’est pas si mal. On passe même un moment plutôt sympa. Le souci, c’est que l’aspect téléfilm de luxe se ressent trop souvent. Comme d’habitude avec Disney, le chef de la photographie semble s’être perdu dans les limbes de la force, tant le film est éclairé comme une série télévisée. Jon Favreau sait ce que les fans attendent d’une aventure du duo et joue dessus. Les scènes d’actions sont nombreuses et franchement réussies, avec une entrée de Mando diablement efficace de caractérisation. Malheureusement, la magie Star Wars a disparu et on sort de la salle sans grand chose à dire, tant il ne s’est rien passé. L’histoire se suit, oui. Les décors sont magnifiques, top. Mais le cœur du film lui, n’essaye rien. Le traumatisme de l’Episode VIII : Les Derniers Jedi semble encore trop frais dans l’esprit de Lucasfilm. Tout est fait pour que le vaisseau continue son trajet en pilote automatique. Seule la musique propose des sorties de route très inhabituelles pour la franchise et ça passe plutôt pas mal. Certains diront que l’absence de Jedi est préjudiciable. Non.Andor et Rogue One existent (le final avec Vador ne rend que meilleur un film déjà exceptionnel). Et c’est ça, le problème principal de Mandalorian and Grogu. A trop vouloir faire plaisir aux fans de Grogu, il en oublie les passionnés de cinéma.
Parce que oui, le film se destine au cinéma et, comme dirait l’autre, il faut le considérer en tant que tel. Malgré tous ses énormes défauts qui font de lui le pire de la saga, L’ascension de Skywalker proposait de belles idées visuelles, de mise en scène. C’était le film avec le pire scénario jamais conçu, mais on ne sortait pas de la salle avec l’impression d’avoir vu un téléfilm. On vous dira surement que bon, ça va, c’est pour les enfants. Non. En 1977 aussi, le public visé était très jeune. Pourtant, l’Histoire s’en souvient encore. Faire de la mise en scène, du cinéma, ça ne coute pas plus cher. Ca demande du travail, de l’ambition, des qualités d’écriture et surtout, une bonne coordination entre les différentes équipes qui composent un long métrage. Obsession, sorti ce mois-ci avec 750 000 dollars de budget, est d’ores et déjà considéré comme l’un des meilleurs films d’horreur de ces 20 dernières années. Mandalorian and Grogu, malgré son manque d’ambition narrative vis-à-vis de l’univers, aurait pu se vanter d’être le meilleur western spatial jamais sorti. Non, c’est une petite chose mignone, qui ne fait pas de mal à une mouche et dont personne ne se souviendra, tant notre regard est déjà tourné vers l’avenir. La saga mérite mieux. Pedro Pascal et Sigourney Weaver, qui apparaît dix minutes à tout casser, aussi.
The Mandalorian and Grogu – bande-annonce
The Mandalorian and Grogu – fiche technique
Réalisation : Jon Favreau Scénario : Jon Favreau, Dave Filoni, Noah Kloor Interprètes : Pedro Pascal, Sigourney Weaver, Jeremy Allen White, Steven Blum, Jonny Coyne Photographie : David Klein Décors : Doug Chiang, Andrew L. Jones Costumes : Mary Zophres Montage : Rachel Goodlett Katz, Dylan Firshein Musique : Ludwig Göransson Producteurs : Jon Favreau, Kathleen Kennedy, Dave Filoni, Ian Bryce Société de production : Lucasfilm Pays de production : États-Unis Société de distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures Durée : 2h12 Genre : Aventure, Fantastique, Science-Fiction Date de sortie : 20 mai 2026
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Un virus transforme les gays en hétérosexuels dans Jim Queen. Le premier long-métrage de Bobbypills, hilarant, décomplexé et étonnamment touchant, est une bombe d’animation queer présentée en Séance de Minuit à Cannes 2026.
Dans un Paris uchronique, l’homosexualité est la norme. On y trouve Jim Parfait, influenceur musclé, icône des réseaux, roi du booty workout, qui voit sa vie s’effondrer le jour où il contracte l’hétérose, une IST qui transforme ses victimes en hétérosexuels monogames, fans de football et porteurs de doudoune sans manche. L’enfer absolu. Pour se sauver, et sauver avec lui toute la communauté gay de l’extinction, Jim devra traverser Paris aux côtés de Lucien, son dernier follower, un jeune homme qui peine à assumer sa propre homosexualité face à sa mère, Christine Bayer, ministre de la santé, homophobe assumée, et référence à peine voilée à Christine Boutin et aux laboratoires Bayer du scandale du sang contaminé. Marco Nguyen et Nicolas Athané signent là leur premier long-métrage, et c’est une réussite, généreuse et libératrice.
Portrait acide d’une communauté qui s’aime avec ses défauts
Ce qui frappe d’emblée, c’est la précision du regard porté sur la communauté gay, de l’intérieur, sans condescendance ni prosélytisme. Jim n’est pas seulement une icône, c’est aussi un miroir grossissant des injonctions qui traversent le monde queer : le culte du physique, la hiérarchie silencieuse entre les membres du Gym Queens, les twinks qui sont plus minces, les bears pour leur pilosité excessive, et les drags pour leur transformation extravagante. Il y a une valeur sociale de l’esthétique corporelle qui est présentée avec un certain amusement, même si elle est aussi vectrice de conflit. Mais quand l’hétérose fait perdre à Jim ses abdos un par un, c’est toute son identité sociale qui se dérobe et pas seulement son orientation. Le film déconstruit ainsi brillamment la figure de l’influenceur, dont le pouvoir repose moins sur ce qu’il est que sur ce qu’il exhibe. Face à lui, Lucien incarne le contrepoint parfait. Il est invisibilisé, marginalisé jusque dans sa propre communauté et ne rentre dans aucune case valorisée. Et c’est précisément dans la relation entre ces deux-là, le surhomme qui dégonfle et le jeune homme qui s’assume de plus en plus, que se niche toute l’émotion du film. La « gaystapo », figure absurde et jouissive, pousse la logique encore plus loin : même au sein d’une communauté opprimée, les mécanismes d’exclusion et de conformité reprennent leurs droits. C’est méchant, c’est juste et c’est hilarant.
Narrativement, Jim Queen structure sa quête comme un conte d’aventure picaresque. Jim et Lucien progressent de rencontre en rencontre, chaque personnage-relais constituant un sketch autonome avant de céder la place au suivant. C’est exactement l’ADN de Bobbypills, forgé sur Les Kassos, appliqué au format long avec une cohérence parfaite. Le burlesque trash, le politiquement incorrect, la cassure franche dans le geste animé, tout ça fonctionne et on ne s’en lasse pas. L’animation, avec ses aplats criards et ses mouvements délibérément saccadés, oscille quelque part entre Rick et Morty et les fanzines queer des années 90, convoquant en chemin une comédie musicale façon Disney et une scène de power-up directement inspirée de Dragon Ball Z. Ces références ne s’entrechoquent pas, chaque code étant immédiatement retourné et dévoyé pour servir le gag. Les blagues s’appuient sur une langue française savoureuse : « solution fionale », « Chloroqueer ». Inévitablement, elles perdront de leur brio pour les publics anglophones. Mais l’animation est suffisamment inventive pour que le plaisir reste intact.
Jim Queen sort en salles le 17 juin, et avec Lesbian Space Princess qui arrive en VOD, 2026 s’annonce comme un cru béni pour le cinéma d’animation queer décomplexé. Deux films, un seul mot d’ordre : rigoler fort, sans demander pardon.
Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.
Jim Queen – bande-annonce
Jim Queen – fiche technique
Réalisation : Marco Nguyen, Nicolas Athané Scénario : Simon Balteaux, Marco Nguyen, Nicolas Athané, Brice Chevillard Interprètes (voix) : Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon Animation : Stefan Thaler, Julien Licata, Estelle Antonini Décors : Éléonore Ware, Matthieu Saghezchi, Laurent Maillot, Bertrand Piocelle Montage : Ivy Buirette Musique : Mathieu Rosenzweig, Benjamin Nakache Producteurs : David Alric, Arthur Delabays Sociétés de production : Bobbypills, uMedia Pays de production : France Société de distribution France : The Jokers Films Durée : 1h25 Genre : Animation, Comédie Date de sortie : 17 juin 2026
Présenté en Compétition officielle à Cannes 2026, Notre Salut d’Emmanuel Marre s’attaque à la collaboration depuis l’intérieur des ministères de Vichy, avec un dispositif formel audacieux et un Swann Arlaud habité. Intellectuellement fascinant, esthétiquement bluffant, le film peine pourtant à tenir sa promesse sur la durée.
Il y a des films qu’on admire davantage qu’on ne les aime. Notre Salut est de ceux-là. Emmanuel Marre plonge dans les archives de sa propre famille, plus précisément de son arrière-grand-père, fonctionnaire au service du régime de Vichy. Ses lettres à son épouse forment la colonne vertébrale du récit pour livrer quelque chose d’hybride et d’ambitieux, car ce n’est ni une fresque historique, ni un documentaire, ni une pure fiction. Henri Marre arrive donc à Vichy en 1940, fauché, l’égo abîmé, une mallette sous le bras et un traité de management qu’il a rédigé l’été précédent. Il croit tenir sa revanche, mais il ne voit pas encore l’escalier qu’il descend marche après marche, chaque pas semblant raisonnable pris séparément. Swann Arlaud le joue avec une juste fragilité, toujours à mi-chemin entre la lucidité et l’aveuglement consenti, sans forcer le trait. La violence ne sera jamais frontale, elle se négocie en réunion, se noie dans des colonnes de chiffres, dans des litres de carburant comptés pour acheminer des « produits » vers leur mort. C’est précisément là que réside la force du projet, dans la représentation du mal, banalisé par le management et l’administration, comme on a pu le constater dans La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer.
La réussite de Vichy
Après l’hôtesse de l’air de Rien à foutre, engloutie par la logique froide du low cost, Marre confirme son obsession pour celles et ceux qui se laissent happer par un système sans jamais vraiment le choisir. Mais le vrai coup d’audace du réalisateur français, c’est son dispositif. La caméra à l’épaule laisse volontairement apparaître les reflets dans les objectifs, les ombres portées par les lumières de tournage, des zooms qui hésitent comme une main qui tremble. Ce ne sont pas des maladresses, ce sont des aveux. La caméra ne disparaît pas dans le récit, elle s’atteste, elle témoigne. Nous ne sommes pas en train de regarder l’Histoire dans un musée, c’est plutôt comme l’avoir sous la main. Et puis survient la chanson Life is Life, plaquée sur des images d’archives de foule en délire devant un Pétain qui copine avec le Führer, ou Sounds Like A Melody d’Alphaville lors d’une soirée mondaine où les corps dansent et l’absurde devient un geste de cinéma. Ces interludes anachroniques ne ridiculisent pas l’époque, ils la contaminent avec la nôtre, rappelant que l’enthousiasme populaire est une constante humaine, disponible pour n’importe quelle cause.
Reste que ce même dispositif finit par se retourner contre lui. Ce mockumentaire tient à une condition : qu’une tension souterraine maintienne l’attention même quand rien d’apparent ne se passe. Or Notre Salut s’étire, et certaines séquences probablement improvisées ne trouvent pas toujours leur densité. On reste parfois en surface et on observe l’écran sans être vraiment happé, et la rupture avec le procédé finit par s’installer durablement. Une voix off épistolaire plombe également le rythme. Dans une Compétition cannoise surchargée d’émotions et de sujets pesants, Notre Salut est peut-être le genre de film où l’on décroche involontairement. Non pas par ennui profond, mais par saturation d’un rythme qui refuse de s’emballer. On ne peut qu’applaudir cet opus pour ses intentions et on aura raison. Mais on rentrera aussi peut-être chez soi avec l’impression d’avoir davantage pensé le film que de l’avoir vécu.
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Notre salut – fiche technique
Titre international : A Man of His Time Réalisation : Emmanuel Marre Scénario : Emmanuel Marre Interprètes : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Jean-Baptiste Marre Photographie : Olivier Boonjing Décors : Anna Falguères Son : Antoine Bailly Montage : Nicolas Rumpl Sociétés de production : Kidam, Michigan Films Pays de production : France, Belgique Société de distribution France : Condor Durée : 2h35 Genre : Drame, Historique Date de sortie : 30 septembre 2026
On est ici dans le pur film de genre d’exploitation, loin de l’horreur pointue et plus intellectuelle. Et Passenger est un avatar plutôt correct et regardable de ce cinéma de série B à popcorn et frissons. À partir d’une légende urbaine et d’une idée avec un certain potentiel, le vieux routard André Ovredal accouche d’une bobine sympathique comme à son habitude mais qui ne marquera pas les mémoires du film d’épouvante pour autant. La scène d’introduction, malheureusement spoilée dans la bande-annonce, est magistrale et le reste a du mal à se mettre à son niveau. Heureusement, il y a d’autres petites séquences horrifiques bien senties mises en valeur par la réalisation affûtée du norvégien. Hormis cela – ce qu’on attend en priorité à la vision de ce type de productions – rien à se mettre sous la dent, entre malédiction banale et personnages sans grand intérêt. Si on est fan du genre, ça fait le travail!
Synopsis:Après avoir été témoin d’un terrible accident de la route, un jeune couple réalise qu’il n’a pas quitté les lieux du drame sans être suivi. Une présence démoniaque, le Passager, se joint à leur voyage en van et transforme leur aventure en un véritable cauchemar, déterminée à ne s’arrêter qu’une fois qu’elle les aura tous les deux emportés.
Il y a un fossé de plus en plus béant entre les films d’horreur commerciaux et ceux issus du sérail indépendant (plus communément appelés elevated horror aujourd’hui). Que ce soit en termes de qualité ou de public cible. En revanche, ce sont désormais les deux qui se taillent la part du lion au box-office, les succès n’étant plus réservés aux seuls films d’exploitation. Mais la bonne nouvelle est que le film de genre est à la mode. Il a véritablement le vent en poupe en plus d’être celui qui surprend le plus aujourd’hui, peu importe le sous-genre et la nationalité. Passenger est cependant et sans conteste issu de la première catégorie et il ne s’en cache pas. Ce qui n’empêche pas qu’il aurait pu et dû être plus original et stimulant.
Il ne faut cependant pas cracher sur ceux-ci quand bien même on est allergique au cinéma commercial puisqu’il peut parfois apporter de belles surprises tout comme celui plus pointu peut, à l’inverse, s’avérer particulièrement prétentieux ou ennuyeux. Par exemple, l’an passé on peut se remémorer l’excellent à tous points de vue Smile 2. Qui plus est une suite… Il est cependant vrai que pour un The Conjuringréussi, combien de films foireux et sans intérêt issus de son univers. Chez Blumhouse idem. On a eu l’un des plus grands films d’horreur des dernières décennies avec Sinister mais on a aussi une flopée de navets lisses et interchangeables pour adolescents en manque de frissons faciles chaque année. Passenger est loin des deux extrémités, il se positionne sur la médiane de la qualité. Un petit film d’épouvante honnête qui ne révolutionnera rien mais fait son travail. Ni plus, ni moins.
Pourtant, l’excellente séquence d’ouverture aurait pu donner le la. Ce prologue est particulièrement effrayant et il l’aurait été encore plus si la promotion ne l’avait pas spoilé jusqu’à plus soif à grand renfort de bandes-annonces tapageuses. Extrêmement agaçant mais preuve que même le distributeur avait conscience de la maestria de ladite séquence et de son potentiel de trouille. La suite est plus consensuelle malheureusement. Passenger part pourtant d’une prémisse intéressante avec son entité qui hante les routes à base de légende urbaine et de folklore de voyageurs. Il est clair qu’avec un tel matériau de base, on aurait pu faire un plus grand film fantastique ou d’horreur pure.
La suite du long-métrage nous gratifiera de deux ou trois autres scènes bien effrayantes à défaut d’être terrifiantes. Le metteur en scène norvégien André Ovredal, routard du genre depuis qu’on l’a découvert avec Troll Hunter, est doué pour les séquences de peur. Entre idées de mise en scène savoureuses (le drap du vidéoprojecteur ou encore les phares de la voiture clignotant en intermittence) et climat spectral bien négocié dans la nature nocturne et sauvage, il sait y faire. Mais comme la plupart de ses films, duVoyage de Demeter à Scary Stories, ce qui enrobe la peur est pauvre.
La malédiction tissée autour de cette intrigue plutôt bête est banale au possible. On a l’impression d’avoir vu ça cent fois. Entre la rencontre avec une dame qui permet de donner du corps et un contexte à l’entité (pauvre Melissa Leo) et la manière d’éventuellement la détruire, c’est d’une trivialité qui ferait bâiller un mort. Ensuite, le couple de protagonistes n’est jamais intéressant et la mauvaise idée est de n’avoir aucun autre personnage valide à se mettre sous la dent. En effet, s’il y en avait eu d’autres, on aurait pu avoir davantage de morts et de sang. Mauvais choix narratif que de se limiter quasiment à deux personnages. Ou alors mal exploité. Passenger est donc honnête mais bien trop calibré et déjà vu pour sortir du tout-venant du genre de la série B horrifique pour grand public.
Bande-annonce – Passenger
Fiche technique – Passenger
Réalisation : André Øvredal Scénario : Zachary Donohue, T.W. Burgess Interprètes : Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Devielle Johnson… Montage : Martin Bernfeld Musique : Christopher Young Production : Walter Hamada, Gary Dauberman Producteur exécutif : (non communiqué) Société de production : 18Hz Productions, Coin Operated Pays de production : États-Unis Société de distribution France : Paramount Pictures France Durée : 1h34 Genre : Épouvante, Fantastique Date de sortie : 22 mai 2026
Présenté à Un Certain Regard 2026, Le Corset est le film d’animation le plus personnel de Louis Clichy et une comédie dramatique familiale portée par l’aquarelle, la musique et une sincérité bouleversante dans la campagne française.
Coécrit avec Franck Salomé, Louis Clichy redoutait, en amont de la projection, de ne pas avoir sa place au Festival de Cannes. Il prouve le contraire avec Le Corset, une comédie dramatique familiale qui navigue entre agriculture et adolescence, et qui s’impose comme l’une des belles surprises de cette sélection Un Certain Regard.
Grandir de travers
Après avoir redonné un second souffle aux célèbres Gaulois au cinéma, aux côtés d’Alexandre Astier (Astérix : Le Domaine des dieux et Astérix : Le Secret de la potion magique), Clichy revient à un cinéma d’animation plus traditionnel, en remplaçant la 3D par l’aquarelle, avec des coups de pinceau lisibles, des couleurs aux belles nuances. Lui et son équipe donnent vie à Christophe, onze ans, adolescent turbulent qui a un handicap : il penche sur la gauche. Pour redresser sa colonne vertébrale et son rapport d’opposition avec son père, il doit porter un corset. Mais au cœur d’une vie de ferme en Beauce dans les années 1980, entouré d’un grand frère qui a renoncé aux études pour l’entreprise familiale et d’une petite sœur qui n’aspire qu’à s’amuser, l’avenir de Christophe semble déjà tout tracé. Ses parents, comme tant d’agriculteurs de l’époque, font face à une situation économique précaire, en s’improvisant céréaliers. Tout pousse Christophe vers les champs, quand lui se découvre un talent naturel pour l’orgue dans son église locale, une passion qui prendrait trop de place dans son quotidien, malgré le soutien silencieux de sa mère.
Porter un corset ne semble pas non plus arranger les choses, mais cela lui a néanmoins permis de se rapprocher de Clara, une fille légèrement mystérieuse et kleptomane. Ensemble, ils s’évadent et se découvrent un peu plus. On reste surtout derrière Christophe, qui doit composer avec la crise de la prochaine récolte et les répétitions pour son envol en solo. Face à l’orgue, du clavier aux pédales en passant par les pistons, il est aux commandes et ne reçoit d’ordre de personne. C’est là que le film trouve l’une de ses plus belles idées, en confrontant deux regards, deux formes d’autorité, celle du père et celle de l’instrument, pour mieux montrer où Christophe choisit de se redresser.
On sent à chaque plan combien ce film est personnel. Avoir situé l’histoire en Beauce, ce paysage plat de fermes et de coopératives où Clichy a grandi, c’est y mettre de l’amour et de la nostalgie. Le style aquarelle n’est pas un simple choix esthétique, car ses nuances douces et ses contours esquissés épousent parfaitement cette mémoire d’enfance, à la fois nette et légèrement floue. Le corset de Christophe devient aussi une passerelle vers l’imaginaire, quelque chose de l’ordre d’un ouragan de folie, de révolte, mais toujours amené avec une puissance émotionnelle qui grimpe avec sensibilité et une énergie authentique. Puis, c’est finalement la musique qui métamorphose les personnages, et qui fait de Le Corset un film d’animation capable d’émouvoir autant les petits que les grands.
Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026
Le Corset – fiche technique
Titre international : Iron Boy Réalisation : Louis Clichy Scénario : Louis Clichy, Franck Salomé Interprètes (voix) : Gary Clichy, Rod Paradot, Brune Moulin, Dimitri Colas, Aurélie Vassort, Alexandre Astier, Jean-Pascal Zadi Storyboard : Cédric Guarneri, Nils Balleydier Design des personnages et décors : Louis Clichy Animation : Chloë Aubert Montage : Vincent Tricon Étalonnage : David Chantoiseau Producteurs : Céline Vanlint, Nicolas de Rosanbo Studios d’animation : Eddy Studio, Caribara, Les Astronautes, Amopix, L’Enclume Pays de production : France, Belgique Société de distribution France : KMBO Durée : 1h39 Genre : Animation, Famille, Comédie Date de sortie : 14 octobre 2026
Nouveau long-métrage de Nicolas Winding Refn depuis The Neon Demon, Her Private Hell était l’un des événements attendus du festival de Cannes 2026. Le résultat, présenté hors compétition dans une séance de minuit, est une déception totale : film prétentieux, visuellement creux et profondément misogyne, il confirme la longue dégringolade d’un cinéaste définitivement perdu dans son propre miroir.
Le festival cachait un blockbuster dans la compétition avec Hope, mais hors compétition, personne ne pouvait anticiper qu’un film aussi malaimable oserait se présenter aussi frontalement. Après la trilogie Pusher, qui avait imposé son audace visuelle et narrative, puis Drive, qui avait fait de lui un faiseur d’images léchées, adulé par le public et la presse, Nicolas Winding Refn a entamé une lente et inexorable descente aux enfers hollywoodiens. Et toujours pas de signe de parachute dans Her Private Hell. C’est au contraire la confirmation d’une chute libre, une bouse cosmique livrée avec la prétention d’un artiste convaincu de son génie, dans un univers à la fois futuriste, onirique et prétendument spirituel, dont la bêtise n’a d’égale que la suffisance.
L’art du vide viriliste
Dix ans sans tourner de long métrage, et Refn revient l’air de rien avec une proposition aussi douteuse que détestable. On reconnaît immédiatement l’homme de la publicité, car la maîtrise formelle est là, convenable, efficace à ce format promotionnel. Sauf qu’ici, on ne vend pas de produit, ou plutôt si, on en vend un seul : un désir viriliste emballé dans du cuir et du néon. Sophie Thatcher, Kristine Frøseth et Havana Rose Liu servent autant de décor que les espaces faussement luxueux qu’elles traversent avec un désintérêt total. Elles ne sont là que pour satisfaire le regard voyeuriste d’un cinéaste qui les rend complices d’une misogynie ambiante, sans que jamais le film ne semble en avoir conscience, ce qui est précisément le problème. Alors de quoi parle Her Private Hell, au fond ? On pourrait croire à une représentation de la psyché de personnages gravitant autour de Johnny Thunders, playboy revêtu de cuir et aux intentions démoniaques. Il est une figure paternelle et maléfique. Mais il n’y a pas d’histoire à proprement parler. On suit essentiellement Elle, qui cherche à s’émanciper de Johnny en « Enfer » et à résoudre un conflit avec sa belle-mère Dominique, du même âge qu’elle, dans une scène d’étouffement érotico-morbide à l’aide d’une culotte souillée. Celle-ci résume à elle seule le niveau de provocation du film : gratuite, vide, et fière de l’être. Les dialogues sont sans cohérence et la narration est sans cap, si bien qu’on finit par craquer et rire jaune devant cet ovni aussi indigeste que l’était Megalopolis de Francis Ford Coppola. On traverse des décors de néo-Tokyo envahis d’une épaisse brume numérique, où chaque plan est renforcé par des effets poussés à un tel niveau de lissage qu’on pourrait les confondre avec des images générées par intelligence artificielle.
En parallèle de cette pittoresque vie de famille qui lorgne aussi vers Star Trek dans un élan burlesque assumé, le soldat américain, Private K, erre dans les ruelles nimbées de néon à la recherche de sa fille. Si Only God Forgives était imparfait dans ce qu’il racontait, si lent et si stylisé qu’il en devenait éprouvant, il possédait au moins une beauté plastique indéniable. Rien ne sauve Her Private Hell. Les deux récits finissent bien par se croiser, mais la mise en scène demeure un obstacle constant au visionnage, avec pour seul objectif d’exciter la rétine, surtout celle des hommes, au mépris absolu des personnages féminins.
Her Private Hell n’a même pas la décence d’être un nanar que l’on savoure avec le recul plaisant du film de série Z. Il est simplement gênant, profondément misogyne, et vain. Certainement le pire film de cette édition du festival, et sans doute de toute la carrière de son réalisateur. Dix ans d’absence pour en arriver là… Refn ne s’est pas réinventé, il s’est autoparodié.
Ce film est présenté en Hors Compétition au Festival de Cannes 2026.
Her Private Hell – bande-annonce
Her Private Hell – fiche technique
Réalisation : Nicolas Winding Refn Scénario : Esti Giordani, Nicolas Winding Refn Interprètes : Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth Photographie : Magnus Jønck Musique : Pino Donaggio Producteur : Nicolas Winding Refn Production déléguée : Lene Borglum, Christina Erritzøe, Takuma Takasaki, Kimberly Willming Sociétés de production : Neon, byNWR Pays de production : États-Unis, Danemark Société de distribution : The Jokers Films Durée : 1h49 Genre : Thriller