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Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

À quelques jours de la sortie d’Evil Dead Burn, sixième entrée d’une franchise vieille de 45 ans, nous nous sommes entretenus avec Sébastien Vaniček, réalisateur-scénariste, et Florent Bernard, également à l’écriture, sur les coulisses de ce nouvel opus de la saga d’horreur, entre héritage et regard personnel.

Quand Sam Raimi confie les clés du Necronomicon au cinéaste français révélé par Vermines, le pari ne porte pas seulement sur un nom : il porte sur une sensibilité. Celle d’un duo qui a déjà prouvé sa capacité à transformer la promiscuité et le déni collectif en matière à film de genre. Avec Evil Dead Burn, le duo Vaniček-Bernard retrouvent une famille acculée dans une demeure isolée, où les secrets enfouis pèsent autant que les Deadites qui finissent par les révéler.

À l’occasion de la sortie en salles, l’échange s’est concentré sur ce qu’ils ont eu le droit de toucher dans le lore, de ce que Souheila Yacoub a apporté au personnage d’Alice au-delà du scénario, du plaisir et des limites du tournage, d’un film pensé avant tout comme une expérience de salle, et de ce qui reste résolument français dans cette réunion de famille version Hollywood.

« Je me suis retrouvé comme quand tu étais petit et que tu allais chez un pote qui avait dix fois plus de jouets que toi […] Je suis allé chez un pote qui a plus de jouets que moi. »


Le Necronomicon fonctionne depuis le début comme un objet de règles et de rituels. Chaque film en ajoute, parfois au détriment des précédents. Quand vous avez commencé à écrire, est-ce que vous vous êtes imposés vos propres contraintes vis-à-vis du lore existant, ou est-ce que Sam Raimi et Rob Tapert vous ont fixé des limites précises sur ce que vous pouviez toucher ?

Sébastien : On n’a vraiment eu aucune contrainte. Justement, c’était même un peu trop libre qu’on s’est dit  « ok, fixons des règles ». Et une des premières qu’on s’est dites, c’était de ne pas entrer dans cet univers en ignorant ou en dévaluant les films précédents. On voulait que chaque film existe dans notre univers, et essayer de créer quelque chose de consistant avec un bout de chaque film pour trouver un semblant de logique à cet univers qui est assez bordélique, parce que même les producteurs, ils sont un peu hésitants. Quand on leur pose des questions ils te disent « oui, bon, peut-être ». Ce qu’on voulait, c’était que ça tienne debout, sans se fermer de portes.

Florent : Là, typiquement, on ne fait pas vraiment revenir le Necronomicon : c’est plutôt les recherches de quelqu’un. Et comme l’a dit Sébastien, comme celui d’avant, Evil Dead Rise, laissait des Deadites dans la nature. On est quand même plus fans des anciens, mais il n’empêche que celui-ci est très apprécié des gens, et j’aurais détesté, en tant que public, qu’on ignore un film parce que Monsieur veut créer sa propre histoire. On a pris ça en compte pour éviter de passer les quarante premières minutes sur des personnages qui tombent sur le livre, hésitent à le lire, finissent par le lire, etc. Le public des films d’horreur aujourd’hui connaît ces codes-là, et si tu lui ressers la même chose, il va un peu s’ennuyer.

Est-ce que vous avez eu des discussions avec Raimi ou Francis Galluppi — qui prépare Evil Dead Wrath — pour savoir où vous pouviez emmener le lore sans fermer de portes aux suivants ? Ou est-ce que chaque réalisateur travaille vraiment en chambre close sur sa propre entrée ?

Sébastien : Il tenait à avoir des petites connexions, des easters-egg, comme ils connaissent bien leurs fans. Ils veulent que tout se réponde même si ce n’était pas une prérogative. Mais oui, on a rencontré Francis et on savait de quoi il allait parler. Il a inclus des petits éléments de notre film, et inversement. C’est plus de l’ordre du clin d’œil que d’enjeux dramaturgiques.

Florent : Wrath est une histoire très éloignée de la nôtre. Même s’il est américain, il est plus ou moins de notre génération. On a surtout échangé pour se poser des questions et se donner des conseils. Je sais qu’eux, ils ont tourné un peu autour avant de trouver le pitch du film, qui se passe dans les années 70. On a eu des échanges comme ça. Et on a hâte de voir son Evil Dead aussi.

Dans Vermines, le groupe existait déjà comme une mécanique de survie collective. Ici, la famille est d’emblée dysfonctionnelle, chaque membre est enfermé dans son propre déni. Est-ce que le scénario partait de cette idée, que les Deadites ne font que révéler ce qui était déjà là, ou est-ce que la dynamique familiale s’est construite autour des contraintes du genre ?

Sébastien : T’as répondu à la question. On a une famille dysfonctionnelle dans nos deux films. On parle de gens qui n’arrivent pas à communiquer les uns avec les autres. On met juste ça en exergue quand ils se transforment en Deadites : tous les secrets, leur part sombre. Les Deadites sont des créatures intelligentes, qui jouent avec ça, justement. Je crois qu’on est parti de l’idée du pire dîner possible avec la belle-famille, et de voir comment ça pourrait complètement se barrer en cacahuètes. C’était un bon point de départ.

Florent : Oui, je pense que ça fait un peu partie de notre ADN « français ». Genre, moi je pensais beaucoup au film Que la bête meure, de Claude Chabrol, avec Jean Yanne. Au tout début, quand on s’est demandé ce que serait notre Evil Dead, on est reparti de la base : c’est quoi, Evil Dead ? Et pas juste s’arrêter sur la tronçonneuse, les gags d’Evil Dead 2, etc. On s’est dit qu’il y avait un truc de possession : même dans Rise, on possède des gens « gentils », ce sont des démons qui rendent ces gens-là horribles. Et personne n’est moralement gentil à 100 %, donc on s’est demandé ce qui se passerait si les Deadites possédaient des personnes en apparence « gentilles ». Cette apparence gentille, dans les relations de belle-famille, on sait que c’est très visible. Et on trouvait ça intéressant de jouer avec ce truc de possession sur des gens qui ont énormément de parts sombres, très dark, cachées dans leur cave. Sans mauvais jeu de mot, car Evil Dead a toujours eu un rapport à la cave. Tous ces trucs-là, quand ça devient logique à l’écriture, souvent il faut aller par là. Quand il y a des choses qui s’emboîtent bien dans l’écriture, comme ce thème d’un côté avec ce truc horrifique de l’autre, ça avance bien, il faut y aller, comme le HLM dans Vermines. C’était l’idée de Sébastien : une grosse boîte dans laquelle sont enfermés les personnages, comme les araignées dans une boîte. Bon bah, vas-y : c’est d’une logique imparable, il faut aller là-dedans.

Souheila Yacoub construit Alice sur une tension entre fragilité et résistance : elle ne bascule jamais brutalement d’un état à l’autre, c’est presque imperceptible. Est-ce que cette progression était écrite dans le scénario ou construite avec elle au tournage ? Et qu’est-ce que sa singularité — une actrice française, étrangère aux codes du genre — a changé dans votre écriture du personnage, par rapport à ce que vous aviez imaginé sur le papier ?

Sébastien : On voulait surtout s’éloigner des clichés de final girl et apporter quelque chose de nouveau. On a créé une Française au milieu des Américains. On avait un peu en tête Alien, le huitième passager, mais du point de vue du huitième passager, du côté de « l’alien », l’étrangère qui est Alice. Et c’est vrai qu’on a voulu pousser un peu plus les traits de ce qui crée ce schisme entre les continents, du coup en lui donnant un peu de fragilité, mais en même temps elle est un peu bitchy, un peu ci, un peu ça. C’est ce qui la rend intéressante. On a vu beaucoup de films avec des personnages assez clichés, avec des fonctions, et on ne voulait pas tomber là-dedans. C’est vraiment un personnage complexe, et c’est ce que j’aime le plus chez elle, parce qu’elle est terrifiée par ce qui se passe ; elle agit de manière extrêmement humaine. Le spectateur peut aussi plus facilement s’identifier à elle, parce qu’elle est pleine de paradoxes. Et ça va être une final girl hyper originale. Ce n’est pas une vengeance qu’elle a à la fin, c’est quelque chose d’extrêmement cathartique, elle doit passer par là. Et c’est comme ça qu’elle va devoir avancer. Et je trouve que c’est une fin douce-amère : personne ne vit le final de notre Evil Dead comme un happy end. Et c’est là que je trouve que c’est un personnage réussi. C’est aussi beaucoup l’apport de Souheila quand elle l’a interprété, et quand on a commencé à parler du personnage. Elle est venue nous voir en écriture, avec Florent. Elle a apporté beaucoup d’elle. Elle se l’est appropriée. On en discutait quand elle jouait une scène. Pour moi, dès qu’on a écrit le scénario, c’est le fond qui compte. On essaie de le respecter. Et dans la forme, on peut mettre un mot ici, changer une façon d’exprimer quelque chose, parfois retirer une ligne de dialogue pour laisser le regard exprimer les choses. Je suis toujours ouvert à ces trucs-là. Le scénario est une première écriture, le tournage en est une deuxième.

Florent : Pour moi, pareil : on est moins dans une histoire de vengeance que de deuil. Il y a beaucoup de films d’horreur sur le deuil, et ce qui nous intéressait, c’est celui de quelqu’un de pas très net. Comment tu gères le deuil de quelqu’un que t’aimes plus et contre qui t’as la rage, quoi ? C’étaient des questionnements. Il y a des trucs qui nous font peur ou qui nous excitent à traiter. C’est ce que dit Suzanne (la belle-mère) à Alice : « Ton ombre sera toujours derrière toi. » C’est plutôt ce parcours-là qu’on voulait donner à Alice. Et c’est vraiment la question de l’apparence qui nous intéressait. Pour nous, c’est juste une femme normale qui en a chié. Mais parfois à l’écriture, les Américains me disent  « ah, elle est vraiment un peu connasse au début », alors que pour nous, pas du tout. Ce sont des différences culturelles qu’on a mises. Dans un certain cinéma d’horreur, la final girl doit être « pure ». Mais nous, on voulait lui donner un peu de répondant dès le début. Bah oui, elle vient à un enterrement en baskets et en sweat, mais en même temps, elle a peut-être des raisons pour ça. Tout ça nous intéressait beaucoup, et puis là où l’apport de Souheila est super, c’est qu’elle ne regarde pas de films d’horreur, donc elle n’a jamais vu ce personnage comme une final girl, mais elle a vraiment travaillé pour le rendre crédible.

Il y avait aussi cette façon très particulière de traiter la promiscuité, la communauté sous pression, des préoccupations qui sonnaient très françaises dans leur rapport au social dans Vermines. Est-ce que vous reconnaissez quelque chose de cet héritage ici ? Y a-t-il des choses que vous n’avez pas pu mettre dans votre film précédent et qu’on retrouve dans Evil Dead Burn ? Et plus largement, qu’est-ce que vous avez glissé de vous et de français dans ce film ?

Florent : Un gars qui tombe. (rires)

Sébastien : C’est marrant, oui, il y a des petites idées comme ça, à droite, à gauche, qu’on a dû enlever de Vermines et qu’on retrouve ici. Mais sinon, en termes de narration pure, j’aime l’impression que, pour l’instant, comme on a très vite enchaîné entre les deux films, on n’est pas des êtres humains différents avec Florent, et je pense, pour reparler de sa carrière à lui, qu’on a des points communs énormes entre son premier film et le deuxième. C’est le cas aussi pour moi. Pour le moment, on fait des films très personnels, on parle de choses qui nous ressemblent, des personnages qu’on connaît. Du coup, on fait juste un peu évoluer l’analyse, comme si on était en psychanalyse depuis maintenant quatre ans. Les questions sont un peu différentes et s’étendent. Et comme tu l’as très bien dit depuis le début de l’interview, tu vois qu’il y a des traits communs entre les deux films. Et très honnêtement, je pense que c’est toujours ça qu’on a développé et fait évoluer, parce qu’on doit encore traiter ces informations. On n’est pas encore complètement débloqués sur autre chose. Mais après, c’est ce que je kiffe chez les cinéastes que j’aime : j’arrive à voir la direction que prennent leurs analyses. Film après film, je comprends ce qui les travaille, c’est plutôt cool.

Florent : Ouais, et quand tu bosses sur une grosse saga, si tu veux te l’approprier et que tu ne veux pas qu’elle t’échappe, t’es obligé, quoi qu’il arrive — et je pense ça de toutes les œuvres artistiques, mais encore plus pour des films comme ça — effectivement d’y aller avec énormément de sincérité, et de te dire comment tu peux être le plus proche de ce que tu as envie de raconter dans une histoire ou un film. Et d’ailleurs, c’est un Evil Dead, et on a fait très attention à respecter l’héritage. Mais si on change quelques trucs, ça pourrait être un film original : si on change les Deadites pour des vampires, ce serait un tout autre film. L’idée, c’était vraiment d’être sincère avec ce qu’on avait vraiment envie de raconter.

« Quelle meilleure saga que Evil Dead pour s’amuser avec une caméra. »

C’est aussi sur le plan technique que vous vous êtes appropriés cet Evil Dead. La mise en scène tranche parfois beaucoup avec ce qu’on a été habitué à voir dans la saga : vous réduisez les coupes au montage, vous jouez sur la focale pour laisser quelque chose vivre en arrière-plan, vous laissez les personnages occuper l’espace en temps réel, vous déployez un arsenal domestique à la Tchekhov dès l’ouverture. Qu’est-ce que vous avez aimé dans l’artisanat ? Qu’est-ce qui vous a procuré le plus de plaisir à tourner ?

Sébastien : J’avais plus de jouets, clairement. Je me suis retrouvé comme quand tu étais petit et que tu allais chez un pote qui avait dix fois plus de jouets que toi, ou des jeux complètement différents. Et ta créativité était exacerbée, c’est exactement la même chose version adulte. Je suis allé chez un pote qui a plus de jouets que moi.

Florent : La PS2. (rires)

Sébastien : D’un coup, j’ai envie de tout manger et de tout découvrir. Du coup, je prends ses Action Man et je fais des trucs de ouf, parce que lui avait celui avec le parachute.

Florent : Il a la voiture, il a l’avion.

Sébastien : Alors que moi, j’avais le petit Mighty Max, quoi. (rires) Du coup, dans la pré-production, je me retrouve avec zéro limite à ma créativité — au début, bien évidemment. Après, on entre dans des contraintes de budget. Il y avait quelques plans qui étaient déjà dans le scénario, puis j’en parle avec Florent : « Non, mais là, je veux faire comme ci, comme ça. » J’essaie d’orienter l’écriture. Par exemple, le plan-séquence, c’était écrit : « Ça ne coupe pas, on suit Alice. » Mais sinon, pour d’autres trucs, je me retrouve avec une Technocrane. Je sais quel type d’optique je veux. Et quelle meilleure saga qu’Evil Dead pour s’amuser avec une caméra. Sam Raimi a tout tracé pour nous : il avait 25 ans, il avait une motocross, il mettait une caméra au bout. J’avais aussi des idées comme ça quand je faisais mes courts-métrages. Le scénario est une excuse pour faire de la mise en scène. Je n’ai compris l’importance du scénario qu’ensuite, mais c’est vrai que mes premiers amours, ce sont l’image et le son avant tout, donc là, c’était le paradis.

Sur le plateau, comment avez-vous abordé le rapport entre artisanat et effets numériques ?

Sébastien : De toute manière, je dis un peu toujours la même chose. Quand on est sur un court-métrage à 250 euros avec une caméra DV, c’est la même chose que quand on est sur un plateau à 250 millions de dollars. Au final, on est derrière la caméra avec un acteur. Du coup, la façon de le cadrer, pourquoi faire un petit zoom in, c’est exactement la même chose. La réflexion derrière, c’est de se demander ce qui est le mieux pour raconter ce que je veux. C’est toujours de l’artisanat. On a les mains dans la boue. J’imagine que c’est pareil pour les gars qui font un Marvel à je ne sais pas combien. On a aussi des photos de Christopher Nolan où il est allongé par terre avec sa caméra IMAX. Ce sont des budgets stratosphériques, et on est toujours en train de se salir : « Attends, je vais t’enlever ça. Je t’arrache de l’herbe parce qu’elle est dans le champ. » À la fin, c’est toujours ça. Je me souviens que je le faisais quand j’avais 5 euros et une petite caméra de merde. C’est ça, le cinéma : plusieurs métiers artisanaux qui sont rassemblés pour faire quelque chose d’artistique.

On a aussi lu dernièrement que, pour ne pas dépasser le Rated R, il aurait fallu modifier des scènes ?

Sébastien : C’est marrant, je me suis fait engueuler par la production, par mail, à ce sujet, parce qu’il y a une interview qui est sortie qui dit : « Ouais, au cinéma, ce n’est pas ma version, mais ce serait la version DVD director’s cut. » Mais jamais je serais assez bête pour dire ça, que la vraie version, c’est le DVD. Je n’ai jamais dit ça. Mais après, c’est le jeu : je dois réduire, couper, mais la scène est là.

Florent : La scène a été réduite, pas coupée. C’était pareil sur Obsession : la scène avec la brique a été assombrie par la même contrainte. Ce n’est pas de la censure, et ça n’a pas abîmé le film.

Sébastien : Si je ne te disais pas quelle scène c’est, tu verrais qu’elle est restée violente quand même.

On n’a même pas plus besoin d’en savoir plus, en réalité, car beaucoup de scènes de violence se valent. Et parmi les plus méchantes esthétiquement, on les retrouve surtout au début et ensuite à la fin. Il n’y a pas vraiment de crescendo dans le rythme, d’ailleurs : vous nous poussez directement dans la mare.

Florent : Ouais c’est ça. (rires)

Sébastien : On essaie de te faire un rollercoaster, en te faisant commencer par l’accélération.

Florent : Puis la boucle.

Sébastien : Mais on apprend aussi de nos erreurs. On est en apprentissage constant sur ce film, de tout. On a les yeux grands ouverts, à regarder ce qui se fait partout, pour être les meilleurs possible.

Et qu’est-ce qu’Evil Dead Burn vous a appris que Vermines ne vous avait pas encore enseigné ?

Sébastien : C’était quand même très intéressant de bosser avec des Américains, et de voir qu’on ne tombait jamais trop loin de leurs attentes. En fait, ce que j’aime bien en bossant avec Florent, c’est que, quand on remet la main sur le premier document, qui est un séquencier, notre version finale n’est jamais hyper loin de ce document. On a quand même une idée de base avec trois actes et des chapitrages qui collent. Après, il faut voir comment c’est perçu en salle. J’ai très hâte d’avoir le retour du grand public. Pour l’instant, je suis trop content des retours presse. Il faut voir s’il y a une recette qui est en train de naître pour nous, et savoir, comme un chef dans un restaurant, quoi retirer ou ajouter d’un film à l’autre.

On sent justement que vous vous êtes beaucoup amusés. Qu’est-ce que vous gardez de cette expérience, pour la suite ?

Sébastien : C’était que ça, on veut continuer à s’amuser. Tous les projets qu’on développe, on les fait surtout parce qu’on kiffe les faire.

Florent : Et kiffer les voir. C’est un vrai truc de spectateur aussi. On veut voir ça au cinéma, donc on essaie de le retranscrire au mieux dans la fabrication.

Sébastien : Carrément. Dans l’écriture, dans un premier temps, puis dans la mise en scène, l’idée c’est de vouloir faire vivre quelque chose de fort et de physique au spectateur.

Florent : On pense vraiment à l’expérience de la salle, aussi. Genre, avec du pop-corn, du coca, et du « je vais m’en prendre plein de trucs dans la gueule pendant 1h45 ». Tout ce que tu as dit sur l’écriture, le social, les personnages… mais ça fait aussi partie de l’expérience globale pour nous, en fait. L’un n’empêche pas du tout l’autre.

Et c’est vraiment le cas, pour vous deux, que ce soit pour Vermines ou pour Nous, les Leroy, il y a un plaisir communicatif avec vos films.

Sébastien : On fait des films pour le public qu’on est, et je pense qu’on est un public plutôt lambda : on aime un peu tout. Et on veut kiffer en salle, et on veut faire des films pour ces gens-là.


Merci à Émilie Pitré d’avoir rendu cet entretien possible.

Lisez également notre critique du film.

Evil Dead Burn est à découvrir au cinéma dès le 8 juillet 2026 :

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

Tout brûle dans Evil Dead Burn : les corps, les secrets et les liens familiaux. 45 ans après la cabane dans les bois originelle, la franchise continue de trouver des réalisateurs comme Sébastien Vaniček, capables de ranimer le Necronomicon sans pour autant l’avoir sous la main. Il transforme le trauma familial en carburant démoniaque. L’horreur, ici, vient de l’intérieur. La saga Evil Dead retrouve une énergie nouvelle, portée par un artisanat de l’horreur sincère et une protagoniste qui ne lâche rien.

En 2013, le reboot méchant et sanguinolent de Fede Álvarez ouvrait la porte à une suite directe de Evil Dead 3 : L’Armée des ténèbres, avec le retour de Bruce Campbell un temps évoqué, avant que le projet ne se transforme en série dans le jubilatoire Ash vs Evil Dead. Le germe était tout de même en place dans la volonté d’étendre l’univers et de lier plusieurs spin-off pour bâtir une mythologie plus solide et premier degré que la trilogie originale de Raimi.

Vient alors la relecture dans un immeuble HLM signée Lee Cronin, Evil Dead Rise, qui est partie jouer aux bandelettes chez la Warner avec sa propre variante de possession familiale dans Le réveil de la Momie. Ce film restait dans le moule de la franchise tout en défendant ses idées dans un registre gore. Et alors qu’un nouveau spin-off, Evil Dead Wrath, se prépare pour le printemps 2028 sous la direction de Francis Galluppi, réalisateur du ludique Last Stop in Yuma County, la saga continue de renouveler son cocktail d’hémoglobine avec ce sixième film très attendu réalisé par Sébastien Vaniček.

Les arachnophobes se souviennent encore des toiles laissées derrière Vermines, film de monstre dont les enjeux sociaux et familiaux offraient un terrain de jeu idéal à son réalisateur, et qui redonnait un peu d’élan au cinéma de genre français. En gardant Florent Bernard en coscénariste, le duo tente de marquer son passage dans la franchise en renouvelant quelques-uns de ses codes, dans sa narration comme dans son rapport à la violence graphique. C’est le cinéma de Vaniček qui s’implante dans le paysage d’Evil Dead, avec ce qu’il charrie comme sensibilité, dont une pointe de légèreté qui rend ses personnages attachants jusque dans la débandade, et une aptitude à faire de l’horreur quelque chose de complice et de ludique avec le public.

Une famille presque imparfaite

Le mal est toujours représenté avec putréfaction et adoptant de mauvaises manières envers la chair humaine, mais il existe aussi des douleurs plus nettes, domestiques, qui précèdent largement l’arrivée des Deadites. Burn s’intéresse avant tout à une famille qui se cache derrière le déni et les apparences, où chacun porte un masque de bienveillance appelé à tomber tôt ou tard. La demeure familiale isolée dans les bois, avec ses murs délabrés et ses recoins obscurs, semble tout indiquée pour laisser remonter ce qui ne demande qu’à éclater. Alice ne prend même plus la peine de porter son alliance aux obsèques de son époux, un mari dont on devine qu’il avait le sang chaud. Car même la mort n’est pas capable de la libérer de ce deuil, qui constitue moins une rancœur à résoudre qu’un poids dont elle ne sait pas encore comment se délester.

Face à une belle-famille à la fois lâche et pathétique — la grand-mère sénile, le beau-père suicidaire, la belle-mère poule pour ses enfants, le petit frère effacé — un jeu psychologique vicieux s’installe. Les Deadites ont un don pour révéler la part d’ombre de chacun, derrière leur masque de bienveillance. Alice n’affronte plus que ses propres démons, mais ceux des autres également. Et le film ne lui offre pas d’ascension héroïque, elle reste humaine et vulnérable jusqu’au bout, dans un parcours cathartique plus que de survie en elle-même. C’est dans ce combat qu’on peut percevoir un choc des cultures qui la distingue de ses proches.

C’est sur ses épaules, justement, que repose l’essentiel du film, et Souheila Yacoub ne plie pas sous la culpabilité présumée de son personnage. Ce qui rend Alice crédible dans un premier temps, c’est précisément sa fragilité visible, qui s’accommode mal de la froideur de la belle-famille et de la charge émotionnelle de la situation. Puis, progressivement, une résistance naturelle prend le dessus, sans rupture de ton ni effet de manche, jamais au point de la transformer en final girl badass. Yacoub joue sur la divergence culturelle avec subtilité, apportant une force de frappe à la française qui s’impose là où les autres capitulent. Lorsque les personnages tombent leur masque, Alice reste debout, fragile jusqu’au bout, moins par héroïsme que par nécessité. Dommage, dès lors, que le film se repose sur quelques flashbacks dispensables pour expliciter le traumatisme d’Alice, car la justesse du jeu de Yacoub ont déjà fait le travail, et les mots qui suivent vers la fin ne font que confirmer ce qu’on savait déjà.

Dans les appendices du Necronomicon

Vaniček réduit les coupes au montage pour laisser les personnages se déplacer avec justesse à travers le film, parfois en temps réel, installant une tension supplémentaire par endroits. On a alors le sentiment que l’horreur prend lentement et malicieusement possession des lieux. Il joue aussi volontiers sur la focale, laissant quelque chose se mouvoir en arrière-plan, créant un chaos général dont il tire une énergie jubilatoire. Sur le plan technique, il déploie un arsenal d’effets pratiques remarquables, qui donnent à l’horreur une texture physique et immédiate. Il s’amuse aussi à disposer tout un inventaire domestique à la manière de Tchekhov : chaque couteau, chaque objet tranchant est introduit avec soin, avant que la maison entière ne se transforme en armurerie improvisée. L’insistance est parfois un peu trop appuyée, car on voit venir la plupart des séquences de torture avec une avance confortable, mais le côté communicatif et jouissif reste intact.

Lorsque le groupe explose et que les face-à-face deviennent inévitables, le film revient un peu sur ses rails, notamment dans un climax plus classique dans sa forme. Mais Vaniček sait jouer avec son environnement avec suffisamment de malice pour qu’on reste séduit. Globalement, le côté viscéral est plus mesuré que dans les reboots précédents, et ce n’est pas un défaut. Le cinéaste français semble moins intéressé à pousser le levier du gore à fond, comme ses prédécesseurs, que par ce que l’horreur révèle des personnages, plus diffuse et viscérale. C’est avant tout un spectacle porté par un amusement sincère, visible à chaque plan, dans le soin apporté à chaque détail sanglant. La scène filmée de l’intérieur d’une voiture parle d’elle-même.

Ce double enjeu, à la fois intime et démoniaque, trouve un écho dans la manière dont Burn traite le lore de la franchise. Evil Dead Rise avait suggéré l’existence de plusieurs ouvrages du Necronomicon, mais le film détourne cette idée sans jamais convoquer d’authentique Livre des Morts. Les incantations qui réveillent les Deadites passent ici par de simples documents de recherche, et la menace elle-même se libère du huis clos habituel pour se répandre sur les routes, comme une infestation sans frontières. C’est une manière maligne de garder l’ADN de la franchise, en gardant des connexions discrètes avec les autres films de la saga, tout en s’autorisant à s’en éloigner formellement. On sent Vaniček en explorateur prudent et respectueux, parfois retenu par le cadre qui lui est imposé, mais clairement heureux de s’y promener. La franchise avance à tâtons, dans une mythologie qui s’écrit film après film, selon la sensibilité de chaque metteur en scène qui s’y aventure.

Evil Dead Burn reste une série B inventive portée par un vrai artisanat de l’horreur, imparfaite, généreuse et sincère. Vaniček n’a pas réinventé le Livre des Morts, mais il y a laissé ses empreintes. Et quelque part dans les pages tachées de sang du Necronomicon, une nouvelle règle attend déjà le prochain réalisateur qui osera l’ouvrir.

Lisez également notre entretien avec Sébastien Vaniček et son coscénariste Florent Bernard.

Evil Dead Burn – bande-annonce

Evil Dead Burn – fiche technique

Réalisation : Sébastien Vaniček
Scénario : Sébastien Vaniček, Florent Bernard
Interprètes : Souheila Yacoub, Tandi Wright, Hunter Doohan, Luciane Buchanan, Erroll Shand, Maude Davey, George Pullar
Photographie : Philip Lozano
Décors : Nick Connor
Costumes : Sarah Voon
Montage : Maxime Caro
Maquillage et VFX : Jane O’Kane
Musique : Double Danger
VFX studio: Trimaran VFX, DRGNFLY, Mac Guff, Mathematic Film
Producteurs : Sam Raimi, Robert Tapert
Producteurs délégués : Romel Adam, Bruce Campbell, Jose Cañas, Lee Cronin
Sociétés de production : New Line Cinema, Ghost House Pictures, Screen Gems
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h49
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 8 juillet 2026

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L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

Dans L’Inconnue, Arthur Harari (après le fulgurant Onoda et l’Oscar pour le scénario d’Anatomie d’une chute) pousse l’inquiétante étrangeté freudienne jusqu’à son paroxysme : un photographe et une femme échangent leurs corps après une nuit de passion et de drogue. Mais ce postulat vertigineux, porté par les visages magnétiques de Léa Seydoux et Niels Schneider, s’égare dans un scénario touffu où se mêlent mémoire juive, filiation brisée et rémanences christiques. Entre fulgurances visuelles et opacité narrative, Harari signe un film fascinant et exigeant, thriller de l’inconscient autant que fable identitaire qui interroge : savons-nous jamais qui nous sommes ?

Ovni métaphysique

Le moins que l’on puisse dire est qu’Arthur Harari réalise un film qui ne ressemble à personne. C’est sa force, et sans doute aussi sa faiblesse. Travaillant une matière étrange et dérangeante, incarnant jusqu’aux confins d’une certaine lisibilité l’inquiétante étrangeté freudienne, le spectateur se trouve à la fois happé et largué. Happé par la puissance cinématographique et l’enivrement des images que fabrique Harari – certains plans de fêtes dans des lieux interlopes, certains visages de Léa Seydoux et Niels Schneider aimantent le regard. Largué, ensuite, par le peu de déploiement des prémisses instaurées et la difficile progression du récit.

Un photographe et une inconnue se rencontrent, font l’amour, prennent une drogue et se retrouvent le lendemain dans le corps de l’autre. Niels Schneider (David) sous les traits et la peau de Léa Seydoux (Eva), et réciproquement, aimerait-on dire. Sauf que le scénario prend ici des tours compliqués (avec la présence-signature du cinéaste roumain Radu Jude en figure de père du récit, incarnant avec émotion un chef de chantier qui cite Marc-Aurèle) qui alourdissent la géniale idée de départ. Alors certes, la présence de Radu Jude, dont l’œuvre interroge constamment les traumatismes de son pays et les fantômes du passé, incarne sans doute un écho troublant aux questionnements d’Arthur Harari, mais cela vient aussi créer presque un autre film dans un canevas déjà si radical et dense.

Harari filme avec âpreté sensuelle la découverte par Niels Schneider de son nouveau corps dans celui de Léa Seydoux. C’est beau, la manière que l’actrice a de se sentir étrangère à elle-même, désemparée et hagarde, regardant avec stupeur la matière de ses seins, l’horizon de son sexe. Le film pourrait avoir cette allure-là, hagarde et charnelle, énigmatique et perturbante, si Harari concentrait davantage son matériau narratif et l’épuisait en obsession.

Au lieu de cela, comme mu par le hasard et la soudaineté, L’Inconnue avance en enroulant toujours plus de densité scénaristique et de propositions – parfois émouvantes, parfois absconses. Il y a ces photos que le personnage de Niels Schneider prend dans la lignée de son père, photos de la banlieue d’avant et de maintenant, pour montrer ce qui a disparu. Ces images en noir et blanc viennent sertir le récit, lui offrant peut-être un tissage, une explication.

Adam et Ève en exil

Que cherche Arthur Harari dans cette « inconnue » fondamentalement mystérieuse, sinon ce qui a disparu et ne se montre donc pas ? Un vertige de l’identité, une absence de reconnaissance à soi, des fragments épars d’une mémoire juive ou roumaine, une filiation à perpétuer ou à abolir, la reconstitution d’un Adam et Ève prénatals, la résurrection du Christ et la supplique de Marie. L’ensemble s’enchevêtre sur les visages caravagesques de Niels Schneider, sorte de corps sacrifié – l’acteur est méconnaissable et cela participe du vertige du regard auquel le film nous convie : est-ce bien lui ? –, ombre parmi les ombres, ne sachant plus qu’une chose : terminer le travail photographique de son père.

Un film autre : l’inquiétante étrangeté

L’Inconnue, c’est aussi des lieux autres, des corps autres – celui de Schneider donc, et celui de Léa Seydoux, corps accouché, lourd aux seins hors normes veinés, visage sans maquillage de madone –, des rémanences christiques dans la grâce de certains plans, comme cette scène avec Valérie Dréville où Léa Seydoux prend dans ses mains tout le malheur des choses. L’Inconnue, c’est cette matière autre d’un cinéma ni expérimental ni fondamentalement moderne, recueilli dans son intériorité insolite, portant un geste résolument inventif.

Le film d’Harari ressemble trait pour trait à cette anecdote de Freud qui fut le fondement de sa découverte du peuple noir de l’inconscient. Freud prend un train, voit son reflet dans le miroir et ne se reconnaît pas. L’Inconnue nous invite à la réitération de cette scène fondatrice de la psychanalyse. Savons-nous bien ce que nous avons vu ? C’est peu sûr. Et Harari n’en a cure. Reste ce doute sur la reconnaissance de soi, des êtres, des mémoires, des identités, des folies. De quoi pourrions-nous témoigner qui soit bien connu de nous ? Peut-être du visage absolu de Léa Seydoux et des scènes d’amour filmées comme des dévastations, réminiscences du Twentynine Palms de Bruno Dumont.

Le trouble de Jésus et de Marie fera son œuvre, opaque et primitive, comme une sorte de The Substance intime, cérébral et intouchable, thriller de l’inconscient.

Lisez également notre critique du Festival de Cannes 2026.

L’inconnue – fiche technique

Titre international : The Unknown
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari, Vincent Poymiro
Interprètes : Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois, Valérie Dreville, Shanti Masud, Radu Jude
Photographie : Tom Harari
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli, Tommaso Colliva
Producteurs : Nicolas Anthomé, Lionel Guedj
Sociétés de production : To Be Continued, Bathysphère
Coproduction : Pathé, France 2 Cinéma, Logical Content Ventures, Ascent Film, Rai Cinema
Pays de production : France
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 2h20
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 26 août 2026

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Ce 1er juillet, Carlotta Films propose une nouvelle sortie en salles de ce classique du cinéma japonais. Suite de quatre histoires horrifiques teintée d’onirisme et de folklore, ce film ambitieux de Masaki Kobayashi est une splendeur visuelle (particulièrement dans cette restauration 4K) qui assume son irréalisme et sa théâtralité. Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, Kwaïdan n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Kwaïdan adapte plusieurs récits de Lafcadio Hearn, un auteur gréco-irlandais et grand voyageur qui se rendit au Japon en 1890, épousa une Japonaise et se vit accorder la citoyenneté de ce pays où il vécut jusqu’à sa mort en 1904. Deux des quatre histoires de fantômes issues du folklore traditionnel japonais sont adaptées de son recueil Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, dont les récits avaient été rapportés de différentes régions du pays ou traduits de textes anciens.

Le film, quant à lui, est né d’une envie commune d’adapter les œuvres de Hearn. Celle du producteur Shigeru Wakatsuki, président de la société de production indépendante Ninjin Club et qui ne craignait pas les projets risqués (il financera plus tard L’Empire de la passion), et celle de son protégé Masaki Kobayashi, dont Wakatsuki a financé la trilogie La Condition de l’homme (1959-1961) et L’Héritage (1962). Malgré l’enthousiasme partagé, ce projet difficile à mettre en œuvre reste bloqué pendant près d’une décennie avant d’être enfin mis en route par la Toho. Le pari financier est colossal : le film, d’une durée de 3h, nécessite une mise en scène complexe, des décors de studio gigantesques (construits dans un ancien hangar d’avions), de nombreux costumes, des effets spéciaux. Le budget conséquent explosera en cours de tournage, et Kobayashi aurait vendu sa maison pour terminer ce film qui, à l’époque, sera l’un des plus coûteux de l’histoire du cinéma japonais. Malgré un triomphe critique (résultant notamment en une nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère et l’obtention du Prix spécial du jury du Festival de Cannes), Kwaïdan est un échec commercial majeur, causant la faillite du Ninjin Club peu après sa sortie. Jugé trop long pour être exploité en salles, il est raccourci, le deuxième conte (La Femme des neiges) étant même supprimé de la version initialement diffusée. L’une des œuvres les plus raffinées du cinéma nippon est donc né d’un quasi-désastre financier !

Kwaïdan est donc un recueil de quatre contes « horrifiques », ce mot n’étant pas à interpréter dans le sens de « violent », tant l’onirisme et le surnaturel dominent. Les quatre segments sont de durées inégales, Hoïchi sans oreilles dominant avec plus d’un tiers du métrage tandis que Dans une tasse de thé culmine à 20-25 minutes. Si l’on peut s’étonner que Kobayashi se soit aventuré dans un genre qui lui était alors inconnu, le film lui-même porte indéniablement sa marque. Le cinéaste ne cherche aucunement à effrayer le spectateur, le surnaturel y étant contemplatif et les fantômes étant la manifestation de vérités morales, de regrets ou d’un châtiment. Le rythme extrêmement lent, la gestuelle souvent codée et les silences prolongés créent une expérience proche du rêve ou de la cérémonie religieuse. Les thèmes de la morale personnelle, de la culpabilité et de la résistance à l’oppression, chers au cœur de Kobayashi et véritable signature de son cinéma, sont au cœur de chaque conte. Enfin, Kobayashi assume l’artificialité de ce film tourné entièrement en studio : les cieux sont peints comme une estampe colorée, les décors théâtraux sont manifestement faux, et les éclairages irréels. Penchant nettement vers l’expressionnisme et l’art pictural nippon plutôt que le cinéma naturaliste, Kobayashi ne cherche pas à représenter un monde, mais un état mental. Mètre étalon du raffinement nippon, le film est aussi d’une splendeur esthétique inouïe. Un véritable ravissement pour les yeux, auquel la restauration 4K et l’expérience en salle donnent forcément une dimension encore supérieure…

Il faut souligner l’importance de Masaki Kobayashi, un cinéaste trop souvent oublié, dans l’histoire du cinéma japonais. Son statut de grand maître ne fait pourtant pas débat, et il nous a laissé de nombreuses œuvres inoubliables, aussi bien dans le film de guerre (le monument La Condition de l’homme, quasiment indépassable !), le drame (La Rivière noire, L’Héritage), le documentaire (Le Procès de Tokyo, consacré aux criminels de guerre japonais de la Seconde Guerre mondiale), ou encore le jidai-geki (Hara-kiri, autre chef-d’œuvre ; Rébellion). Ce cinéaste humaniste, contestataire et radical, très marqué par la guerre (il fut mobilisé, envoyé en Mandchourie puis détenu après le conflit), n’a jamais cessé de dénoncer dans ses films les mécanismes de domination, tout en développant une mise en scène parmi les plus élégantes et les plus ambitieuses de l’après-guerre. Si Kurosawa est le grand dramaturge du Japon moderne, Kobayashi en est peut-être la conscience morale.

Si, dans la filmographie exigeante du maître japonais, la plupart des œuvres sont également divertissantes voire spectaculaires, reconnaissons que Kwaïdan est la plus difficile d’accès pour le public actuel – et occidental. La durée, le rythme et le climat cérémonieux peuvent tester la patience du cinéphile, et les quatre contes présentés sont fortement imprégnés d’histoire et de folklore japonais. Un exemple parmi d’autres : l’histoire du moine aveugle Hoïchi ne se comprend que si l’on connaît la tradition médiévale japonaise des musiciens ambulants aveugles qui déclamaient des sagas héroïques en s’accompagnant de leur biwa (un luth). L’histoire qui est sans cesse exigée de Hoïchi, et qui encadre l’ensemble du conte, est la bataille navale de Dan-no-ura qui, en 1185, marque la conclusion de la guerre de Gempei entre les clans Minamoto et Taira (« Heike », nom employé dans le film, étant la lecture chinoise de ce dernier). Les autres contes font tous référence à des éléments du folklore et de la culture japonais, qu’il s’agisse de figures, de lieux ou de codes sociaux. S’il n’est évidemment pas nécessaire d’avoir une connaissance encyclopédique de tous ces éléments pour profiter du raffinement esthétique de ce film, il n’empêche que celui-ci s’adresse à un public « averti ». Spectateurs amoureux du Japon et de son cinéma, n’hésitez pas à (re)découvrir ce chef-d’œuvre. Pour les autres, Kwaïdan n’est certainement pas la porte d’accès la plus aisée menant à ces trésors de l’humanité.

Synopsis : Quatre histoires de fantômes issues du folklore japonais. 

Kwaïdan : bande-annonce

Kwaïdan : fiche technique

Titre original : Kaidan
Réalisateur : Masaki Kobayashi
Scénario : Yoko Mizuki (partiellement d’après Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges de Lafcadio Hearn, 1904)
Photographie : Yoshio Miyajima
Montage : Hisashi Sagara
Musique : Tōru Takemitsu
Producteur : Shigeru Wakatsuki
Société de production : Ninjin Club
Durée : 183 min
Genre : Horreur/Fantastique/Anthologie
Date de sortie : 28 juillet 1965
Date de ressortie : 1er juillet 2026
Japon – 1964

C’est un navet ? C’est un étron ? Non, c’est Supergirl !

Catapulté chef de file du nouveau DCEU après la débandade que fut The Flash, James Gunn a très vite eu à cœur de rassurer les fans. Établissement d’une ligne directrice claire issue des comics, refus de proposer des films conçus à la va-vite et prédisposition à laisser le style de ses cinéastes éclore au grand jour : tous les arguments étaient là pour accueillir avec sérénité et même entrain ce soft reboot de l’univers initié par Zack Snyder en 2013. De belles paroles qui ne trouvent hélas aucun écho dans ce nouveau Supergirl pourtant réalisé par Craig Gillespie (Moi, Tonya).

Pour quiconque ayant vu la nouvelle lecture faite par James Gunn de l’Homme d’Acier (Superman), ça n’est guère une surprise cela dit. Le cinéaste derrière la trilogie des Gardiens de la Galaxie étant ce qu’il est – un trublion multiréférentiel doublé d’un nerd absolu –, son film conjuguait une bienveillance quasi surannée teintée d’un humour pour le moins… inadapté. Fort de cette entrée en matière grimée en note d’intention de toute l’entreprise, on appréhendait donc d’autant plus ce Supergirl, qui avait un double handicap en soi : faire oublier le parfum de nanar flottant autour du personnage (cf. le film de 1984 et la série CW) tout en le mettant paradoxalement en pleine lumière. Et pourtant, on y a cru l’espace d’un instant. Embaucher Craig Gillespie relevait après tout de l’évidence ; lui qui de films en films se plaisait à donner la part belle aux underdogs (comprenez outsiders) comme dans Dumb Money (2023) et à divers portraits de femmes soucieuses de se faire un nom (Moi, Tonya en 2017 et Cruella en 2021).

Las, on sent bien que le cahier des charges, et dans une moindre mesure, les affres d’une superproduction ont parasité la bonne volonté du cinéaste, qui semble complètement incapable de délivrer la moindre image engageante. À moins que ça ne soit le script, qui semble constamment hésiter entre la désinvolture de son héroïne et le gravitas induit par cette histoire qui reprend peu ou prou celle de Superman : celle d’une exilée involontaire de Krypton qui va gagner ses pouvoirs durant son sauvetage et qui sera confrontée au sempiternel questionnement de quoi en faire par la suite. À ce jeu-là, la question semble avoir été vite répondue puisque la Kara Zor-El incarnée par une Milly Alcock (House of the Dragon) investie apparaît comme relativement détachée ; préférant sans conteste la picole et les bastons aux sauvetages d’écureuils. Il faudra finalement l’intervention d’un des méchants parmi les plus ridicules vus dans un film de super-héros (pour rester poli) et joué par Matthias Schoenaerts pour qu’elle se décide enfin à porter sa cape rouge (encore que) et qu’elle réveille dans le même temps le récit qui semblait anesthésié. Et encore, anémique serait sans doute un terme plus approprié. Car ici, point question de civilisations entières à sauver des griffes d’un méchant tyran ou de bombes à désamorcer, mais bien d’un chien à secourir d’un méchant poison inoculé par le vilain Krem (oui c’est son nom) dont le chara design et l’épaisseur du personnage laissent surtout penser à un croisement entre Nelson des Simpsons et un réchappé d’un donjon BDSM.

À se demander si entre le ridicule du méchant et la faiblesse des enjeux mis sur la route de notre héroïne, on ne tiendrait pas là un étrange cas de film voulu comme pamphlet d’empouvoirement féministe mais dont les relents quasi sexistes finissent de le transformer en gros navet bien gras.

C’est peu dire qu’on attendait beaucoup de Supergirl. Reste qu’en disposant d’un script aux enjeux aussi faibles et en étant incapable de faire autre chose que singer James Gunn (tant dans ses effets que son bestiaire de monstres), Craig Gillespie foire complètement l’essai et laisse déjà entrevoir des failles béantes dans l’édifice de ce nouvel univers étendu DC. À voir ce que donnera Man of Tomorrow dans un an donc.

Supergirl – bande-annonce

Supergirl – fiche technique

Réalisation : Craig Gillespie
Scénario : Ana Nogueira, d’après le personnage créé par Otto Binder et Al Plastino et la mini-série Supergirl : Woman of Tomorrow de Tom King et Bilquis Evely
Interprètes : Milly Alcock, Matthias Schoenaerts, Eve Ridley, David Corenswet, David Krumholtz, Emily Beecham, Ferdinand Kingsley, Jason Momoa
Photographie : Rob Hardy
Montage : Tatiana S. Riegel, Fred Raskin
Décors : Neil Lamont
Costumes : Anna B. Sheppard
Casting : Lucy Bevan, Bret Howe, Mary Vernieu
Musique : Claudia Sarne
Producteurs : James Gunn, Peter Safran
Production déléguée : Nigel Gostelow, Chantal Nong Vo, Lars P. Winther
Sociétés de production : DC Studios, The Safran Company, Troll Court Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 1h50
Genre : Action, Fantastique, Science-fiction
Date de sortie : 1er juillet 2026

On l’appelait Robin des Bois : la dette de sang

Avec On l’appelait Robin des Bois, Michael Sarnoski s’empare d’un des mythes les plus célébrés du folklore anglais pour en révéler la face obscure : celle d’un homme violent et solitaire, hanté par ses crimes, qui n’a jamais été le héros que les récits ont raconté. Un film de rédemption peu conventionnel, porté par un Hugh Jackman bouleversant, qui cherche à s’adresser au plus grand nombre, mais dont la narration à deux vitesses pourrait en déstabiliser certains.

Michael Sarnoski est de ces réalisateurs émergeants, dont la filmographie suit une ligne thématique très nette. Son premier long-métrage, Pig, avait imposé une vision du deuil et de la résilience à travers le portrait d’un ermite — Nicolas Cage dans un des meilleurs rôles de sa carrière — qui ne cherchait pas à récupérer son cochon truffier mais à traverser ce que la perte avait d’irrémédiable. Puis Sans un bruit : Jour 1, commande hollywoodienne portée par Lupita Nyong’o, avait confirmé que Sarnoski pouvait tenir la distance dans un cadre de studio sans trahir son instinct. L’accueil avait été chaleureux, sans être mémorable. Cet exercice de style prouvait qu’il savait jouer sur les deux tableaux. Cette année, On l’appelait Robin des Bois revient à la tension intime de ses débuts, avec des personnages définis par ce qu’ils ont perdu, confrontés aux récits qu’ils se sont racontés sur eux-mêmes et qu’ils doivent, un jour ou l’autre, regarder en face.

Le titre français l’annonce sans détour. L’homme qui s’avance dans les premières images n’a plus rien du brigand bienveillant de la forêt de Sherwood que l’imaginaire collectif a consacré depuis des siècles. Pas de Marianne à arracher aux griffes du shérif de Nottingham, pas de compagnons joyeux avec lesquels partager le butin. Rien de romanesque, rien de romantique, et rien qui se rapproche des versions d’Errol Flynn, Kevin Costner, Patrick Bergin, Russell Crowe ou Taron Egerton. Il y a juste un vieux tueur usé qui erre dans un pays ravagé par la famine, la lèpre et la violence, cherchant une belle mort en échange de sa dette de sang. Robin des Bois n’a jamais été héroïque. Il s’est simplement bâti une légende assez grande pour cacher ses crimes et le film ose le formuler avec une franchise presque brutale dès l’ouverture.

Le poids d’une légende

Le projet remonte à une courte ballade du XIVe siècle dans laquelle ce n’est pas un ennemi qui achève Robin des Bois, mais une prieure, traditionnellement dépeinte comme la traîtresse de l’histoire. Sarnoski a eu le bon instinct de renverser les rôles. Et si Robin était le véritable monstre, et la prieure la seule figure de noblesse ? Un vieux texte d’histoire médiévale décrit d’ailleurs le personnage non comme un justicier mais comme un redoutable assassin dont le petit peuple aime à se raconter les aventures. Ce que Sarnoski cherche, au fond, c’est revenir à ce que les récits populaires ont recouvert, à savoir la dureté de vivre au XIIIe siècle.

Le film met en avant l’importance des récits et des croyances dans ce monde ravagé. Des légendes tellement enjolivées qu’elles rebutent Robin, un bandit sans scrupule qui commence pourtant à questionner sa position d’homme et la manière dont il pourrait, avant de mourir, solder une dette qu’il n’a cessé de cumuler. La première demi-heure est une démonstration de cruauté pure, où la violence est cyclique, et où se battre par amour ne suffit pas pour exister. Puis le film change de ton, presque brutalement. On quitte la boue et les terres gorgées de sang pour un petit jardin d’Eden, dans un rythme méditatif et contemplatif. Ce changement de vitesse est le pari le plus risqué du film et il en perdra une partie du public venu en découdre avec le prétendu prince des voleurs. On a affaire à un œuvre plus viscérale et moins spectaculaire. Mais c’est là que On l’appelait Robin des Bois dit ce qu’il a vraiment à dire : il n’y a que des hommes face à leur propre mortalité, à leurs vices, à ce qui reste d’humain en eux. Robin doit choisir entre une rédemption dans le verger du prieuré ou assumer son passé sanglant avant de tirer sa révérence. Le film suit les deux pistes jusqu’à ce qu’elles se croisent dans une impasse finale d’une grande retenue. On regrettera toutefois que Sœur Brigid (Jodie Comer) et la petite Margaret (Faith Delaney) soient trop en retrait dans la longue traversée du milieu, alors qu’elles portent chacune un deuil essentiel et que c’est souvent en leur présence que le film prend ses virages les plus inattendus vers l’émotion. Dix minutes de moins auraient suffi à resserrer ce que le récit finit par répéter.

Pour raconter cela, Sarnoski fait un choix qui évoque tout de son approche. Tourner en pellicule 35mm dans les landes et les falaises d’Irlande du Nord, la brutalité et la beauté des paysages suffisent à incarner les enjeux du film. La mise en scène s’efface devant eux. Son chef-opérateur Pat Scola n’a qu’à choisir où poser la caméra pour que la lumière fasse le reste. Le film change même de format d’image en cours de route : large pour la première partie guerrière, plus vertical et resserré une fois Robin arrivé au prieuré, pour épouser le basculement du récit extérieur vers l’intériorité. La palette de couleurs suit la même logique. On passe du froid grisâtre aux teintes chaudes du prieuré, avant de retomber dans la noirceur que Robin ne peut totalement contenir en affrontant ses fautes. C’est une épure totale, qui laisse beaucoup de place aux corps et à la lumière pour s’exprimer, avant que les dialogues confirment nos intuitions. C’est ce qui donne au film une dimension de fable sans jamais verser dans l’onirisme.

Tout ça ne fonctionnerait pas non plus sans Hugh Jackman, qui a passé 17 ans dans la peau de Wolverine, un personnage immortel, incapable de vieillir. Et voilà qu’il incarne un homme que ses propres crimes ont condamné. On comprend ce que le film représente pour lui , car c’est une manière de remettre à l’endroit ce que Logan avait amorcé — laisser les griffes derrière soi, accepter la vulnérabilité d’un corps vieillissant — avant que Disney ne le rappelle au trot dans le cynisme lâche et préfabriqué de Deadpool. Il l’avouera lui-même : il y avait dans Logan des émotions qu’il avait à peine effleurées, mais c’est ici, un peu plus âgé, qu’il y a enfin pleinement accès. La scène finale le laisse incarner la fragilité de Robin avec une sensibilité et une justesse remarquables. On ressort conquis et on mesure à quel point cet acteur, qui autant triomphé à Broadway que dans les blockbusters, n’avait probablement jamais eu l’occasion d’être aussi simplement et irrésistiblement humain.

La prochaine étape de Sarnoski est déjà connue, avec l’adaptation en prises de vue réelles de Death Stranding, le jeu vidéo de Hideo Kojima, pour A24. Un monde post-apocalyptique, des personnages qui portent les morts sur le dos, une obsession pour le lien, la transmission et la traversée. Avec sa filmographie et les thématiques qu’il n’a cessé d’explorer depuis Pig, il y a toutes les raisons d’y croire.

On l’appelait Robin des Bois – bande-annonce

On l’appelait Robin des Bois – fiche technique

Titre original : The Death Of Robin Hood
Réalisation : Michael Sarnoski
Scénario : Michael Sarnoski
Interprètes : Hugh Jackman, Jodie Comer, Bill Skarsgård, Murray Bartlett, Noah Jupe, Faith Delaney
Photographie : Pat Scola
Montage : Andrew Mondshein
Musique : Jim Ghedi
Décors : David Lee
Costumes : Lorna Marie Mugan
Producteurs : Alexander Black, Hugh Jackman, Aaron Ryder, Andrew Swett
Producteurs délégués : Rama Gottumukkala, Mark Huffam, Charles Miller, Janine Modder, Jon Rosenberg, Michael Sarnoski, Natalie Sellers
Sociétés de production : Lyrical Media, Ryder Picture Company
Pays de production : États-Unis
Société de distribution États-Unis : A24
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h02
Genre : Action, Aventure, Thriller
Date de sortie : 1er juillet 2026

3.5

Soudain : soudain l’aurore, Hamagushi et l’humanité absolue

Soudain n’est pas un film sur la maladie, mais sur ce qui transcende la maladie : l’amitié, la parole, le soin comme acte politique. En adaptant la correspondance bouleversante de deux chercheuses japonaises, Ryûsuke Hamaguchi – Oscar du meilleur film international pour Drive My Car – signe un chef-d’œuvre de trois heures quinze où la beauté devient l’ultime rempart contre le nihilisme. Virginie Efira et Tao Okamoto, récompensées à Cannes, portent une œuvre qui répond : faire de la vérité et de la bonté des sœurs dans la beauté.

Soudain est un chef-d’œuvre. Manifestation sensible de l’absolu – celui d’une humanité réconciliée. Ryûsuke Hamaguchi donne à voir, par le cinéma, ce que Hegel appelait le génie : l’absolu qui descend sur terre ! Dans une lettre de 1796, le philosophe écrivait : « Je suis maintenant convaincu que l’acte le plus élevé de la Raison, celui par lequel elle embrasse toutes les idées, est un acte esthétique, et que la vérité et la bonté ne deviennent sœurs que dans la beauté. » C’est précisément à cet acte esthétique que nous assistons.

À l’intérieur de la relation

Le film puise sa force dans une matière littéraire authentique : l’échange épistolaire entre la philosophe Makiko Miyano, atteinte d’un cancer du sein métastatique, et l’anthropologue médicale Maho Isono. Elles échangent dix longues lettres autour de la maladie et de la dégradation soudaine de l’état de santé. Elles ne se sont jamais rencontrées physiquement. La gageure du film est de faire exister physiquement et sensitivement la rencontre, d’être entièrement à l’intérieur de la relation. Que ce soit celle entre les deux femmes, ou la relation entre les soignants et les malades, entre la nature et la mise en scène, entre le soin, le théâtre, la vie et le jeu, circulation incessante, volatile et douce, intense et impressionniste entre les êtres, le vivant et la création.

Hamaguchi installe un naturalisme de la présence pure, d’une finesse et d’une acuité d’écriture remarquables. Marie-Lou, directrice d’un EHPAD humaniste, tente d’y introduire une pratique de soin (l’Humanitude) des malades d’Alzheimer fondée sur l’écoute, le regard, la parole, le toucher, la verticalité, et surtout sur la prise en compte ininterrompue de la dignité de la personne. Dans cet EHPAD nommé « Le Jardin de la vie », l’essentiel est de comprendre que le malade d’Alzheimer demeure toujours une personne : un sujet humain irremplaçable, doué, même dans son appauvrissement, sa sénilité et ses troubles cognitifs, d’une force vitale intacte. La résistance du malade elle-même doit être accueillie dans l’élément de la vie – comme un souffle que l’on accompagne au plus près de sa sensibilité. Hamaguchi prend acte de cette révolution dans la manière de penser le soin. Et il en applique le renversement à son propre geste de cinéaste : le montage et l’écriture deviennent ici un acte esthétique et humaniste total.

L’empathie comme acte de mise en scène

Tout advient avec le soin de ce que l’humain a de plus infime et de plus irréductible : l’attention, la patience, le geste, l’empathie comme acte pur de mise en scène. Les actrices sont à la hauteur de cette esthétique de la bonté – jamais mièvre, toujours adressée, fragile, ancrée dans les douleurs de la vie, dans leur travail, leur endurance calme. Comme le dit Virginie Efira, prix d’interprétation à Cannes avec l’actrice japonaise Tao Okamoto, la préparation d’Hamaguchi permet de faire entrer le personnage dans le corps et d’accéder à une simplicité, à un autre état de sensibilité.

Filmer la parole

L’écriture d’Hamaguchi possède cet art splendide du chœur narratif autant que de la lettre adressée. Il faut voir les personnages, tour à tour, prendre la parole séparément au milieu des autres pour dire le corps qui souffre, pour répondre, pour tenter un courage. Il faut voir ces scènes de mise en mouvement des patients du « Jardin de la vie », dans des ateliers de mise en corps, de mise en vie : juste être – se toucher les pieds, se les masser. Et même si l’un d’eux s’échappe, tombe ou crie, un autre du chœur – souffrant, patient ou soignant – ira le soutenir. Jamais le retenir. Toujours le porter à vivre ce qu’il essaie de vivre. Même si c’est douloureux.

Enfin, l’incroyable talent de Soudain est de nous faire assister, pendant plus de trois heures, à un film tourné en français par un metteur en scène japonais. Rien que ce défi tient de la gageure impossible. Et c’est bien l’un des leitmotivs du film : rendre l’impossible possible. Faire du vivant avec la douleur. Faire de la douceur avec l’incompréhension. Traiter le monde capitaliste et son temps brûlé, perdu, comme un temps retrouvé – soudain, au hasard d’une pièce de théâtre, au hasard d’un regard, d’une rencontre transformée en amitié profonde, en conversations infinies.

Àlire également notre critique du festival de Cannes 2026.

Soudain – fiche technique

Titre original : All of a Sudden
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, d’après le livre Soudain, je me sens mal de Maoko Miyano et Maho Isono
Interprètes : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki
Photographie : Alan Guichaoua
Décors : Mila Preli
Costumes : Caroline Spieth
Montage : Azusa Yamazaki
Musique : Samuel Andreyev
Producteurs : David Gauquié, Julien Deris, Jean-Luc Ormières, Renan Artukmac, Hiroko Matsuda, Kosuke Oshida, Yuji Sadai, Bettina Brokemper et Joseph Rouschop
Sociétés de production : Cinefrance Studios, Office Shirous, Bitters End, Heimatfilm, Tarantula
Pays de production : France, Japon, Allemagne, Belgique
Société de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 3h16
Genre : Drame
Date de sortie : 12 août 2026

Malet, le général complotiste

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Ce roman graphique fait la lumière sur un épisode très méconnu de l’histoire de France : la conspiration du général Malet contre Napoléon en 1812. Le dessinateur Nicolas Juncker s’y montre excellent connaisseur du sujet et raconteur captivant.

La conspiration en question n’était pas la première tentative du général Malet. La BD faisant le pari de prendre l’histoire en marche, situons le personnage en précisant que Claude-François de Malet, né à Dôle (Jura) en 1754, était issu de la petite noblesse et d’une famille de militaires. Il avait donc 45 ans en 1789, probablement un peu vieux pour intéresser Napoléon. Affecté dans l’armée du Rhin, la gloire militaire n’était pas pour lui et il en conçut probablement de l’amertume. On l’imagine bien en nostalgique de la royauté, mais c’est la seconde République qu’il décréta avec son complot de 1812. Pour préciser le bouillonnement de l’époque, outre les guerres aux quatre coins de l’Europe, Napoléon faisait également face à de nombreux opposants. Mais tenter de le renverser, il fallait être un peu fou pour y penser, ce que Nicolas Juncker fait parfaitement sentir.

Un complotiste dans l’âme

Le dessinateur s’attache à faire comprendre comment le général Malet, pourtant déjà connu comme complotiste (notamment depuis 1808, date à laquelle il a été arrêté et emprisonné), a pu mettre au point une stratégie qui aurait pu mettre fin à l’Empire ! Quelques années après son arrestation, il bénéficiait finalement d’un régime spécial, enfermé dans la maison de santé du docteur Dubuisson. Avec sa détermination un peu folle, il a pu reprendre contact avec ses amis et par leur intermédiaire, convaincre ceux qui allaient lui servir dans sa tentative : des esprits assez faibles (manipulables) qu’il trouva essentiellement dans le milieu militaire (mais son plus proche associé était un prêtre). Il faut quand même dire que Malet était intelligent, astucieux et très déterminé, comme s’il n’avait plus rien à perdre. Il disposait de deux atouts dans sa manche : l’espèce d’inconscience (ou d’excès de confiance ?) qui éloigna Napoléon de Paris au cours de l’hiver 1812 (campagne de Russie) et un faux document officiel destiné à déstabiliser ceux qui en prendraient connaissance.

La nuit du 22 au 23 octobre 1812

Maintenant, il faut imaginer ce personnage, désormais âgé de 58 ans, escalader la grille de la maison de santé où il était interné, la nuit du 22 au 23 octobre 1812, probablement armé de deux pistolets et juste accompagné d’un complice (qui fit exprès de mal retomber, pour tirer au flanc). Malet vient frapper à la porte de la caserne de la garde nationale Popincourt (détail ahurissant, ce soir-là, le mot de passe de la garde était « conspiration »). Dans la précipitation, Malet fait réunir la troupe dans la cour pour lui lire le faux document : un sénatus-consulte annonçant ni plus ni moins que la mort de Napoléon, aux portes de Moscou ! En conséquence de quoi, le pouvoir changeait d’organisation et lui-même était chargé des détails pratiques. Il fallait immédiatement arrêter les personnages principaux du pouvoir en place, ce que les militaires allaient faire, sous ses ordres (arrestation du préfet de police et de plusieurs ministres). Du concours d’un homme (celui qui dirigeait la caserne), Malet passait à la tête d’une troupe de soldats en armes !

A deux doigts de renverser Napoléon !

La BD s’attache donc à décrire comment Malet réussit à mettre au point les détails de son complot. Elle montre également l’enchainement des circonstances dans cette nuit du 22 au 23 octobre 1812. Ce que Nicolas Juncker réussit vraiment bien, c’est à faire comprendre pourquoi Malet fut proche de réussir son coup (d’état), mais aussi à cause de quoi il échoua finalement. En y allant en force et au bluff, il réussit à entrainer du monde dans son sillage. Mais c’était quand même sans compter avec son passé de complotiste et la force de caractère des hommes mis en place par Napoléon. Ainsi, le ministre de la police ne se contenta pas d’écouter ce que Malet annonçait en lisant son faux sénatus-consulte. Le ministre exigea de consulter le document personnellement. Quant à sa réaction à propos des dates (et la vivacité de sa réaction), j’ai un doute (même si Nicolas Juncker affirme en quatrième de couverture que dans cette BD « Tout est vrai ! ») car en ayant consulté des ouvrages qui reprennent les détails de cette conspiration, je n’en ai trouvé nulle confirmation. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’alors la tension est montée. A tel point que Malet a perdu son sang-froid et qu’il a tiré sur le ministre. C’est probablement le geste qui l’a perdu, car ceux qui l’accompagnaient ne s’attendaient pas à cela. Et donc, peu de temps après, Malet était arrêté. Il fut rapidement jugé puis exécuté.

Le retour de Napoléon

Pour une fois peu glorieux, il s’en tira en reprochant à son entourage de ne jamais avoir pensé à faire venir d’Italie le roi de Rome pour le nommer Empereur, afin qu’il lui succède. Il est vrai qu’il ne s’agissait que d’un bébé d’un an et demi !

Une histoire folle, très bien retranscrite

Ce que Nicolas Juncker montre vraiment bien, c’est l’exaltation tirant vers la folie qui habitait Malet. On sent bien les moments de tension, ainsi que la mainmise que Malet exerçait sur ceux qui le soutenaient et l’absence de scrupule qui l’animait. Et surtout, on sent que c’est cette folle détermination qui le mit à un cheveu de réussir dans son entreprise. Le dessin (noir et blanc de qualité) de Nicolas Juncker est donc une réussite. Le détail qui fait mouche, c’est sa façon de représenter Malet. Tout, dans son visage, sa façon de s’exprimer, ses attitudes, contribue à faire sentir qu’il ira jusqu’au bout. Il faut donc rappeler que l’histoire est tout ce qu’il y a de plus véridique. Les curieux remarqueront que les portraits qu’on peut trouver sur Internet du général Malet sont bien éloignés de ce que la BD nous donne comme impressions. Rappelons-nous donc que longtemps, Malet pensa à sa carrière en faisant allégeance à la République puis à l’Empire. Ce qui ne l’empêcha pas d’œuvrer dans l’ombre et de constituer une société secrète « Les Philadelphes » dont on considère désormais qu’il a largement exagéré le nombre d’adeptes et donc sa puissance. Nicolas Juncker a donc beau jeu, dans le petit dossier qu’il propose en fin d’ouvrage, d’affirmer faire œuvre d’artiste et non d’historien avec cette BD, ayant renoncé à tenir compte de toutes les informations historiques qu’il a pu glaner au fil de ses recherches (n’en doutons pas, minutieuses), au vu du nombre de contradictions relevées. Bref, du beau travail qui mérite largement la découverte.

Malet – Nicolas Juncker
Editions [13 étrange]/Glénat, collection [Les intégrales] : sorti en janvier 2005
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4

Blacksad stories : Weekly ou les origines d’un personnage

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Un sticker sur la couverture l’indique : cet album doit être considéré comme un épisode à l’origine de la série Blacksad. Un préquel ? Pas vraiment, puisque si on retrouve une ambiance qui rappelle fortement la série, on n’y retrouve pas les personnages. Quoique… Ceci dit, l’album tourne autour d’une enquête avec des personnages animaliers. Enfin, si le scénario est signé Juan Diaz Canales, le dessin est de Giovanni Rigano et non de Juanjo Guarnido comme pour la série.

Le personnage central, Dustin Kalisnowszczyzna, est un renardeau lycéen. L’album commence par un cauchemar de sa grand-mère illettrée, Mme Chana (une planche), qu’elle considère comme prémonitoire : sa dernière heure serait proche. Dustin cherche à la contredire, ce qui nous met dans une ambiance de lutte des générations et de provocation qui n’empêche pas quelques traits d’humour. Comme il se débrouille comme photographe, Dustin réalise les clichés d’identité judiciaire au commissariat. Enfin, il tente de s’y faire sa place, puisqu’il en est à sa première semaine et que le commissaire Lampedusa l’ignore royalement. Rosemary la standardiste lui conseille de mieux se laver car il sent beaucoup trop fort, remarque qui servira de gag de répétition. Et comme il se vante auprès de la standardiste de ce qu’il a entendu Lampedusa raconter, Dustin provoque un éclat et la fureur du commissaire qui le flanque à la porte avec perte et fracas. Voilà qui n’arrange pas le fouineur curieux qu’est Dustin, qui se débrouille pour côtoyer ceux qui ont des informations, comme le journaliste Citizen. Encore un auprès de qui Dustin fait le malin en prétendant connaître tous les détails d’une opération de police prévue pour le lendemain. En fait, Dustin a trafiqué un poste de radio sur lequel il est branché sur la fréquence utilisée par la police.

Une intrigue aux multiples ramifications

Le fond de l’intrigue voit donc Dustin surveillé tant bien que mal par sa grand-mère qui l’incite fortement à exercer une activité rémunérée respectable, pendant qu’elle raconte des histoires familiales. Dustin se voit contraint d’accepter un emploi chez un entrepreneur de pompes funèbres. Dans le même temps, le débat fait rage entre partisans et adversaires des BD policières et d’horreur dont Dustin se montre particulièrement friand (Il rêve même de faire éditer les siennes). Dans une émission radio animée par un joyeux singe, Victor Venables (tête d’oiseau repu), patron de Proper Comics, leader de l’édition de ces BD affronte Mme Lubansky (tête de mouton), pasteure et leader du mouvement Croisade morale qui voudrait faire interdire ces publications. M. Lubansky est un loup, ancien militaire qui apprécie par-dessus tout le calme qu’il trouve dans son atelier de cercueils.

Aspect technique

L’album ménage bien des surprises, aussi bien par les actions des personnages que par certaines situations et retournements de situations. Bien entendu, nous avons droit à une belle galerie de personnages animaliers qui permettent au dessinateur de laisser libre cours à sa fantaisie. Il n’y donc pas de quoi s’ennuyer tout au long des 62 planches d’un album au scénario plutôt bien ficelé. Le dessin de Rigano, plus lisse ou léché, est sans doute un peu moins personnel que celui de Guarnido, ce qui ne l’empêche pas de faire son effet. Les ambiances sont bien travaillées, avec de belles couleurs et un beau sens du détail. Le format général légèrement plus grand que pour une BD franco-belge classique permet de bien profiter de l’ensemble. L’organisation des planches est globalement irréprochable, avec tailles et formes variées pour les vignettes selon les situations. On peut juste regretter un petit manque de fantaisie. Par contre, tout ce qui concerne les attitudes et mouvements des personnages est une réussite.

Weekly

Reste donc le personnage de Dustin Kalisnowszczyzna qui comprend bien que son nom imprononçable ne pourra jamais lui ouvrir aucune des portes qui l’inspirent. Il deviendra donc journaliste, sous le pseudonyme de Weekly, d’où le titre de l’album.

Weekly – Juan Diaz Canales (scénario) et Giovanni Rigano (dessin)
Dargaud : sorti le 31 octobre 2025

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3.5

André is an Idiot : le dernier cri d’un condamné

Il y a des gens qui partent sans faire de bruit. André Ricciardi, lui, a choisi de partir en faisant le plus de bruit possible. André Is an Idiot dresse le portrait d’un publicitaire de San Francisco atteint d’un cancer du côlon de stade 4, qui choisit l’impertinence aux larmes. C’est généreux et décomplexé, mais parfois trop sage pour son propre bien.

Le prix du public du festival Sundance 2025 a trouvé sa place à Deauville la même année, mais en toute discrétion. Assez paradoxal pour un documentaire portrait qui se focalise sur un homme extravagant, fier de son énergie blagueuse à tout bout de champ. C’est d’ailleurs par cette porte de l’impertinence qu’on entre dans la vie d’André Ricciardi, qui évoque son mauvais choix le plus douloureux pour avoir manqué une coloscopie qu’il regrette sincèrement, en passant par une anecdote grivoise et humiliante. On lui découvre un cancer de stade inopérable, mais André choisit d’enlacer cette fatalité et d’y faire face avec son humour, qu’il n’emportera que partiellement avec lui dans la tombe.

Un homme et sa légende

Fêtard et farceur dans l’âme, publicitaire audacieux ayant œuvré pour Nike, Google, Pepsi ou encore la campagne marketing virale de La Planète des Singes : Les Origines, André Ricciardi est un personnage qui se bâtit sa propre mythologie, et il le sait. C’est d’ailleurs pour ne pas disparaître tout à fait qu’il est allé chercher Tony Benna : faire un film, laisser une trace, gagner la seule bataille qui lui restait à mener contre l’oubli. Ce que l’on apprend de lui, c’est aussi ce qu’il choisit de montrer : une franchise communicative, une énergie contre-culturelle. Le documentaire reprend d’ailleurs la mécanique des publicités, ce qui n’est pas un hasard mais presque une signature. André dicte le rythme et la forme. On peut y perdre en profondeur cinématographique, mais c’est un choix assumé, cohérent avec le personnage.

La narration s’appuie sur les témoignages du concerné et de ses proches : son épouse canadienne Janice, avec qui il s’est marié pour lui obtenir la carte verte avant de tomber réellement amoureux, son grand frère et son meilleur ami Lee Einhorn. Ces voix extérieures sont essentielles. Elles fonctionnent comme contrepoids à la mythologie qu’André construit de lui-même, révèlent ses angles morts, ses contradictions. Son frère le résume d’une formule : André a toujours été libre de ses choix, il vivait à fond, peu importe la manière. Et André lui-même ne s’en cache pas, il dresse avec cynisme et ironie une liste quasi exhaustive de ce qu’il a consommé, à quelle fréquence, avec quelle constance. On rit avec lui, bien sûr, d’autant que ces aveux viennent s’ajouter aux pistes qui ont pu conduire jusqu’au cancer. C’est d’ailleurs l’une des ficelles narratives les plus efficaces du film, qui consiste à laisser André aller au bout de sa boutade, puis couper net pour suggérer un retour au réel, un retour à la maladie. La blague s’évapore, le cancer, lui, reste. Avec ses deux filles adolescentes, la relation est distante mais consentie. Pas de câlins, pas de gestes tactiles, ce n’était pas son caractère. Pourtant il a toujours été un soutien émotionnel fort pour elles, comme pour Janice, qui accepte tout, sauf de le voir disparaître.

L’idiot magnifique

On peut penser au film de Thomas Balmès, À demain sur la lune, documentaire récent qui abordait la fin de vie avec une mélancolie sur l’acceptation, pour mesurer ce qui distingue André Is an Idiot du genre. Il y a aussi 50/50 de Jonathan Levine, qui jouait sur un registre similaire, humour et désarroi en équilibre, mais restait dans le confort de la fiction et d’un happy end relatif. Ou encore De son vivant d’Emmanuelle Bercot, qui optait pour la gravité frontale, portée par Benoît Magimel face à un cancer de stade 4 sans issue. André Is an Idiot, lui, emprunte une troisième voie, sans être distant de la fiction, ni dans l’austérité du drame clinique, mais dans le témoignage brut d’un homme qui refuse de se laisser déposséder de lui-même, jusque dans l’image qu’il laisse. Là où ce documentaire se démarque, c’est dans son humanité imparfaite, son aspect « idiot » revendiqué qui paradoxalement crédibilise le portrait.

Car le film ne minimise rien. On suit sans filtre la transformation physique d’André, avec la perte de poids, le visage qui se creuse et le ventre qui gonfle. Ses cheveux, qui faisaient partie de son identité, disparaissent également. C’est dans ces changements profonds, dans ce que la maladie lui prend de réel et de visible, que le documentaire devient véritablement bouleversant. De la chimiothérapie aux séances de radiations, on le suit dans ses pensées farfelues mais toujours lucides, à renfort d’animations en stop-motion qui alimentent son arsenal comique, un clin d’œil direct à ses propres publicités en pâte à modeler. Le yoyo permanent entre les tons burlesque, tendre et clinique maintient ainsi une tension qui empêche l’attendrissement facile.

Jusqu’au bout, c’est sous le signe de l’espoir et d’un message de sensibilisation ludique pour le dépistage que le film se déploie. Ce double statut d’œuvre personnelle et de campagne de santé publique constitue à la fois sa force et sa limite. André Is an Idiot est un bon documentaire, généreux et décomplexé, mais qui aurait peut-être gagné à se laisser déborder un peu plus par son sujet, plutôt que de toujours le tenir en laisse avec le sourire.

André Is An Idiot – bande-annonce

André Is An Idiot – fiche technique

Réalisation : Tony Benna
Photographie : Ethan Indorf
Montage : Parker Larami
Musique : Dan Seacon
Animation : Flesh And Bones, Inc.
Producteurs : André Ricciardi, Tory Tunnell, Joshua Altman, Stelio Kitrilakis
Producteurs exécutifs : Jessica Harrop, Nicole Stott, Emily Osborne, Marissa Torres Ericson, Joby Harold, Lee Einhorn, Greg Boustead
Sociétés de production : A24 Films, Sandbox Films, Safehouse Pictures
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Originals Factory
Durée : 1h28
Genre : Documentaire
Date de sortie : 1er juillet 2026

3.5

Illustrer le cinéma : le défi visuel des médias spécialisés

Couvrir le cinéma, c’est écrire, mais c’est aussi illustrer. Une critique, un dossier, une analyse, une publication sur les réseaux : chaque contenu réclame un visuel à la hauteur de la passion qu’il porte. Or les médias cinéphiles se heurtent à un casse-tête particulier. Les images officielles, photos de plateau et affiches sont soumises à des droits, et elles ne suffisent pas à illustrer tout ce qu’un média veut explorer. Trouver des visuels originaux, pertinents et libres d’usage est un défi permanent que les outils modernes commencent à résoudre.

Image par Magnific

Un domaine où l’image est reine

Le cinéma est par essence un art visuel, et sa couverture doit l’être tout autant. Une critique accompagnée d’une illustration terne se dessert avant même d’être lue. Une publication sur les réseaux rivalise avec le marketing léché des distributeurs. La présentation visuelle d’un média cinéphile n’est pas un détail, c’est une part de ce qui décide s’il sera vu et partagé.

Cela met une réelle pression sur les rédactions spécialisées. Elles rivalisent d’attention non seulement entre elles, mais avec les puissantes machines promotionnelles des studios, qui se disputent les mêmes regards dans les mêmes fils saturés. Se démarquer exige des visuels qui captent vraiment l’attention.

Le casse-tête des images

Produire ces visuels en continu est plus ardu qu’il n’y paraît. Les photos officielles sont limitées et encadrées par des droits, les banques d’images génériques collent mal à un sujet précis, et commander des illustrations originales coûte cher et prend du temps. Pour illustrer un dossier thématique, une analyse de fond ou un concept abstrait, le média cinéphile se retrouve souvent démuni.

Cet écart entre les visuels souhaités et les moyens disponibles est bien connu des rédactions spécialisées. C’est la différence entre une couverture qui a de l’allure et une qui paraît interchangeable, et c’est une différence que le budget seul déterminait jusqu’ici.

Créer ce qui n’existe pas

C’est précisément là que les outils modernes deviennent utiles. S’appuyer sur un generateur image ia permet de produire un visuel conceptuel sur mesure pour un sujet qui n’a pas d’image évidente, plutôt que de se rabattre sur du générique. Un dossier thématique, une analyse transversale, une réflexion sur un genre ou une époque peut ainsi disposer d’une illustration originale et pertinente.

Cette capacité à créer un visuel adapté à une idée qui n’a pas de photographie toute prête est une vraie avancée pour la couverture du cinéma. Le média peut illustrer même ses contenus les plus conceptuels, et le faire d’une manière qui lui est propre, sans dépendre uniquement des images officielles ou des banques génériques.

Respecter les œuvres et le public

Une précaution essentielle s’impose néanmoins, particulièrement dans ce domaine. Il existe une différence nette entre créer des visuels originaux et conceptuels pour accompagner une couverture, et produire des images qui pourraient tromper sur les films eux-mêmes. Le visuel généré convient pour l’illustratif et le conceptuel ; il ne doit jamais être présenté comme une image authentique d’un film, ni se faire passer pour du matériel officiel.

Unifrance, qui promeut le cinéma français dans le monde via Unifrance, témoigne de l’importance d’une culture cinématographique qui respecte les œuvres et leurs auteurs. La couverture du cinéma doit honorer cet esprit en restant claire sur ce qui est illustration originale et ce qui est matériel d’origine, afin de préserver la confiance d’un public qui sait faire la différence.

L’image ne remplace pas le regard

Il faut le rappeler : de meilleurs visuels sont un atout, jamais un substitut au fond. Ce qui fait la valeur d’un média cinéphile, c’est le regard, la culture, la qualité des analyses. Aucune illustration, si réussie soit-elle, ne compense un propos creux.

La bonne manière de voir le visuel, c’est donc comme un moyen de rendre une couverture de qualité plus attrayante et plus susceptible d’atteindre son public. L’image attire le lecteur ; la profondeur de l’analyse le retient. Les deux travaillent ensemble, mais le fond doit toujours primer.

Se démarquer par les idées

La couverture du cinéma est plus abondante que jamais, ce qui rend la capacité à se démarquer de plus en plus précieuse. Un média qui peut illustrer ses contenus de façon originale, même les plus abstraits, dispose d’un réel avantage, et cet avantage tient désormais aux idées plutôt qu’au budget.

Un titre doté d’une vraie expertise et d’une voix singulière peut désormais présenter ses contenus aussi bien que n’importe quel concurrent fortuné, en rivalisant sur la qualité de ses analyses plutôt que sur la taille de son budget visuel. La passion du cinéma a toujours été le moteur de ces médias ; il leur est désormais possible de lui donner une présentation à sa hauteur, à condition de garder le regard et l’honnêteté au centre de tout. Encore faut-il rester maître de l’outil plutôt que de s’y soumettre, en gardant toujours le visuel au service du propos. Une illustration, si réussie soit-elle, n’a de sens que si elle accompagne une analyse qui en vaut la peine. C’est cette subordination de la forme au fond qui distingue un média cinéphile sérieux d’un simple flux d’images séduisantes.

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La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom clôt deux ans d’un pari patrimonial risqué pour le cinéma français. Porté par les mêmes figures caricaturales et les mêmes ambitions que L’Âge de fer, le film hérite aussi de ses promesses non tenues. Reste à savoir si le film referme la page avec panache, ou s’il se contente encore de la tourner.

La conclusion du diptyque patrimonial de l’année, La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom, emprunte son titre au refrain de Liberté, le poème que Paul Éluard écrivit sous l’Occupation et qui devint l’un des étendards de la poésie de Résistance. Une filiation ambitieuse pour un film censé refermer en beauté ce que L’Âge de fer avait initié dans la confusion. Face à des entrées décevantes pour L’Âge de fer, Pathé a préféré avancer la sortie de J’écris ton nom d’une semaine pour profiter du créneau de la Fête du cinéma et faire basculer le box-office en leur faveur.

Il faut dire que les bases posées par le premier volet n’incitaient guère à l’optimisme : un De Gaulle traité comme une figure à punchlines, des seconds rôles réduits à des étiquettes et une Résistance compressée en frise chronologique animée. J’écris ton nom aura-t-il su tirer les leçons de ce rendez-vous manqué ?

Le revers de la même médaille

À sa décharge, le second volet bénéficie d’un terrain mieux balisé : le premier film ayant déjà installé ses figures fortes, comme Churchill, Roosevelt et Leclerc, Baudry va plus vite à l’essentiel, et les enjeux gagnent en clarté. Le souci, c’est que la réalisation ne suit pas ce mouvement. Le montage continue de plaquer une fresque artificielle sur des événements qui méritaient qu’on s’y arrête, à l’image de la menace allemande, réduite à quelques plans de Gestapo traquant Jean Moulin et son réseau. Les scènes décrivent sans jamais immerger et la musique de Théo Cascio, qui succède à Volker Bertelmann, reste sans éclat.

La trame elle-même reste donquichottesque, même si le registre comique s’est assagi. On est loin des gimmicks d’un De Gaulle insensible aux moustiques, mais le film glisse encore vers de petites touches absurdes qui ne mènent nulle part, à l’exception réussie de la première rencontre De Gaulle–Roosevelt. Un détail nourrit bien ce duel d’égos : Roosevelt est souvent déplacé comme un meuble, sans qu’on montre le fauteuil roulant qu’il dissimulait pourtant avec un soin maniaque en public. Ce que le film a en revanche réellement assagi, c’est dans ses ruptures de ton. L’humour se fait discret et le propos politique reste résolument premier degré, en particulier sur la montée du fascisme, traitée sans la moindre ironie.

Des hommes et des légendes

Baudry semble toujours pris au piège de sa propre admiration pour l’héritage qu’il filme, trop respectueux pour prendre la moindre distance. De Gaulle reste une figure héroïque presque malgré lui, porté par l’audace partagée de Leclerc et de Jean Moulin plutôt que par ses propres choix. Même Blazej, le plombier devenu première recrue malgré lui dans L’Âge de fer, se fait plus fantomatique dans ce second volet : moins guignol, certes, mais toujours aussi dispensable à l’écriture, sinon pour continuer de rappeler, par sa seule présence, cette filiation Quichotte-Sancho Pança qui colle au film depuis le premier volet.

C’est pourtant sur le terrain militaire que J’écris ton nom ose enfin un peu de panache et de lisibilité, ce qui avait cruellement manqué à la bataille de Bir Hakeim dans le premier volet. Pour celle de Ksar Ghilane, en Tunisie, où le Leclerc de Niels Schneider affronte une panzerdivision, le film offre cette fois le spectacle que L’Âge de fer retenait par pudeur ou par manque de moyens. C’est modeste, mais on sent, pour la première fois du diptyque, un Baudry réellement appliqué à cartographier les lieux et à rendre les enjeux lisibles.

Liberté en sursis

S’il y a une idée que J’écris ton nom mène jusqu’au bout, c’est bien celle-là : ce déplacement du danger, qui ne vient plus du fascisme venu de l’Est mais des Alliés eux-mêmes. Le plan AMGOT de Roosevelt, cette administration militaire anglo-américaine pensée pour « restructurer » la France après la Libération, a un arrière-goût d’occupation que les Français connaissent déjà trop bien. Le film a l’intelligence de donner un nouvel angle au débarquement en Normandie, moins comme un acte de libération que comme une conquête déguisée. C’est la seule proposition du film à la fois claire, tenue de bout en bout et politiquement tranchante, là où le reste du récit hésite sans cesse entre les registres. Entre l’éviction de Henri Giraud et la mise en place du Comité français de libération nationale, on assiste à une étude géopolitique qui résonne, qu’on le veuille ou non, avec une époque qui n’a toujours pas renoncé à ses vieux réflexes de tutelle.

Reste que cet élan ne survit pas à la traversée de la Méditerranée. Une fois quitté le désert nord-africain, l’unité de ton se délite à nouveau, et le climax tant attendu — la Libération de Paris — se réduit à quelques scènettes expédiées à la Monnaie de Paris et dans des rues désertées.

L’Histoire sans peuple

La résistance intérieure, déjà reléguée au second plan dans L’Âge de fer, n’y gagne guère en présence. Jean Moulin et Livia restent secondaires, et si le film respecte scrupuleusement leurs activités clandestines. Moulin n’y est désigné que par son nom de couverture, Rex, jusqu’à son arrestation, il ne profite jamais de cette tension entre l’homme et son masque pour creuser ce qu’elle représentait, pour lui comme pour la France occupée. Son arrestation, comme sa mort, se résume à un gros plan et une larme furtive, rien d’assez intime pour que la tension émotionnelle existe vraiment. Ce n’est pas un film sur Jean Moulin, et ce n’est pas en soi un problème ; mais le symptôme est révélateur d’un diptyque qui veut encore tout montrer, sans jamais vraiment rien raconter.

Pire encore, le film qui devait couronner l’ascension de De Gaulle ne lui offre pas un seul vrai dialogue avec son peuple. La France réelle, celle qu’on prétend libérer, n’existe quasiment qu’à travers des images d’archives, pendant que la caméra reste rivée aux coulisses administratives et aux magouilles militaires des grandes puissances. On voulait un peuple qui se lève et on a droit à une note de bas de page. Un comble pour un film qui revendique, jusque dans son titre, l’héritage d’un poème écrit pour ce peuple-là. Ce vide, le film tente malgré tout de le compenser autrement, en faisant peu à peu reculer De Gaulle pour laisser Leclerc gagner en galons, un choix de narration plus subtil que tout ce qu’avait tenté le premier volet, même si le personnage continue de ne s’exprimer qu’à coups de punchlines, désormais simplement moins appuyées.

Par rapport à L’Âge de fer, J’écris ton nom est plus fluide dans son premier acte et laisse presque croire que Baudry a enfin trouvé son rythme, façon Baz Luhrmann sans le baroque. Mais l’embellie ne tient pas la distance, et le film retombe, dans sa dernière ligne droite, dans les mêmes travers que son aîné : des plans trop sages, un montage alterné qui simule la tension sans jamais l’entretenir.

Le diptyque s’achève ainsi sur un nouveau miracle qu’on nous demande de croire plus qu’on ne nous le fait ressentir, celui d’un peuple qui aurait su, contre toute attente, joindre les deux bouts pendant que tout s’effondrait autour de lui. Le geste est honorable et l’intention sincère. Mais entre L’Âge de fer et J’écris ton nom, La Bataille de Gaulle n’aura jamais trouvé l’allure de la grande fresque populaire qu’elle ambitionnait d’être, ni celle du poème dont elle emprunte le nom. C’est tout juste celle d’un devoir d’Histoire qu’on a fini, avec soulagement, par rendre dans les temps.

La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom – bande-annonce

La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom – fiche technique

Titre international : De Gaulle: I Write Your Name
Réalisation : Antonin Baudry
Scénario : Antonin Baudry et Bérénice Vila, d’après le livre De Gaulle : une certaine idée de la France de Julian T. Jackson
Interprètes : Simon ABKARIAN, Simon RUSSELL BEALE, Florian LESIEUR, Benoît MAGIMEL, Mathieu KASSOVITZ, Loïc CORBERY, Anamaria VARTOLOMEI, Niels SCHNEIDER, Félix KYSYL, Karim LEKLOU, Tom MISON, Kacey MOTTET KLEIN, Thierry LHERMITTE, Campbell SCOTT, Grégoire COLIN, Daniel BETTS, Pip TORRENS, Stephen CAMPBELL MOORE, Anthony CALF
Photographie : Pierre Cottereau, Giora Bejach
Décors : Benoît Barouh
Costumes : Laurence Chalou
Montage : Katie Mcquerrey
Musique : Volker Bertelmann
Producteurs : Jérôme Seydoux, Ardavan Safaee, Axelle Boucaï
Sociétés de production : Pathé Films
Pays de production : France
Société de distribution : Pathé Films
Durée : 2h40
Genre : Historique, Guerre, Biopic
Date de sortie : 26 juin 2026

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