Ce roman graphique fait la lumière sur un épisode très méconnu de l’histoire de France : la conspiration du général Malet contre Napoléon en 1812. Le dessinateur Nicolas Juncker s’y montre excellent connaisseur du sujet et raconteur captivant.
La conspiration en question n’était pas la première tentative du général Malet. La BD faisant le pari de prendre l’histoire en marche, situons le personnage en précisant que Claude-François de Malet, né à Dôle (Jura) en 1754, était issu de la petite noblesse et d’une famille de militaires. Il avait donc 45 ans en 1789, probablement un peu vieux pour intéresser Napoléon. Affecté dans l’armée du Rhin, la gloire militaire n’était pas pour lui et il en conçut probablement de l’amertume. On l’imagine bien en nostalgique de la royauté, mais c’est la seconde République qu’il décréta avec son complot de 1812. Pour préciser le bouillonnement de l’époque, outre les guerres aux quatre coins de l’Europe, Napoléon faisait également face à de nombreux opposants. Mais tenter de le renverser, il fallait être un peu fou pour y penser, ce que Nicolas Juncker fait parfaitement sentir.
Un complotiste dans l’âme
Le dessinateur s’attache à faire comprendre comment le général Malet, pourtant déjà connu comme complotiste (notamment depuis 1808, date à laquelle il a été arrêté et emprisonné), a pu mettre au point une stratégie qui aurait pu mettre fin à l’Empire ! Quelques années après son arrestation, il bénéficiait finalement d’un régime spécial, enfermé dans la maison de santé du docteur Dubuisson. Avec sa détermination un peu folle, il a pu reprendre contact avec ses amis et par leur intermédiaire, convaincre ceux qui allaient lui servir dans sa tentative : des esprits assez faibles (manipulables) qu’il trouva essentiellement dans le milieu militaire (mais son plus proche associé était un prêtre). Il faut quand même dire que Malet était intelligent, astucieux et très déterminé, comme s’il n’avait plus rien à perdre. Il disposait de deux atouts dans sa manche : l’espèce d’inconscience (ou d’excès de confiance ?) qui éloigna Napoléon de Paris au cours de l’hiver 1812 (campagne de Russie) et un faux document officiel destiné à déstabiliser ceux qui en prendraient connaissance.
La nuit du 22 au 23 octobre 1812
Maintenant, il faut imaginer ce personnage, désormais âgé de 58 ans, escalader la grille de la maison de santé où il était interné, la nuit du 22 au 23 octobre 1812, probablement armé de deux pistolets et juste accompagné d’un complice (qui fit exprès de mal retomber, pour tirer au flanc). Malet vient frapper à la porte de la caserne de la garde nationale Popincourt (détail ahurissant, ce soir-là, le mot de passe de la garde était « conspiration »). Dans la précipitation, Malet fait réunir la troupe dans la cour pour lui lire le faux document : un sénatus-consulte annonçant ni plus ni moins que la mort de Napoléon, aux portes de Moscou ! En conséquence de quoi, le pouvoir changeait d’organisation et lui-même était chargé des détails pratiques. Il fallait immédiatement arrêter les personnages principaux du pouvoir en place, ce que les militaires allaient faire, sous ses ordres (arrestation du préfet de police et de plusieurs ministres). Du concours d’un homme (celui qui dirigeait la caserne), Malet passait à la tête d’une troupe de soldats en armes !
A deux doigts de renverser Napoléon !
La BD s’attache donc à décrire comment Malet réussit à mettre au point les détails de son complot. Elle montre également l’enchainement des circonstances dans cette nuit du 22 au 23 octobre 1812. Ce que Nicolas Juncker réussit vraiment bien, c’est à faire comprendre pourquoi Malet fut proche de réussir son coup (d’état), mais aussi à cause de quoi il échoua finalement. En y allant en force et au bluff, il réussit à entrainer du monde dans son sillage. Mais c’était quand même sans compter avec son passé de complotiste et la force de caractère des hommes mis en place par Napoléon. Ainsi, le ministre de la police ne se contenta pas d’écouter ce que Malet annonçait en lisant son faux sénatus-consulte. Le ministre exigea de consulter le document personnellement. Quant à sa réaction à propos des dates (et la vivacité de sa réaction), j’ai un doute (même si Nicolas Juncker affirme en quatrième de couverture que dans cette BD « Tout est vrai ! ») car en ayant consulté des ouvrages qui reprennent les détails de cette conspiration, je n’en ai trouvé nulle confirmation. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’alors la tension est montée. A tel point que Malet a perdu son sang-froid et qu’il a tiré sur le ministre. C’est probablement le geste qui l’a perdu, car ceux qui l’accompagnaient ne s’attendaient pas à cela. Et donc, peu de temps après, Malet était arrêté. Il fut rapidement jugé puis exécuté.
Le retour de Napoléon
Pour une fois peu glorieux, il s’en tira en reprochant à son entourage de ne jamais avoir pensé à faire venir d’Italie le roi de Rome pour le nommer Empereur, afin qu’il lui succède. Il est vrai qu’il ne s’agissait que d’un bébé d’un an et demi !
Une histoire folle, très bien retranscrite
Ce que Nicolas Juncker montre vraiment bien, c’est l’exaltation tirant vers la folie qui habitait Malet. On sent bien les moments de tension, ainsi que la mainmise que Malet exerçait sur ceux qui le soutenaient et l’absence de scrupule qui l’animait. Et surtout, on sent que c’est cette folle détermination qui le mit à un cheveu de réussir dans son entreprise. Le dessin (noir et blanc de qualité) de Nicolas Juncker est donc une réussite. Le détail qui fait mouche, c’est sa façon de représenter Malet. Tout, dans son visage, sa façon de s’exprimer, ses attitudes, contribue à faire sentir qu’il ira jusqu’au bout. Il faut donc rappeler que l’histoire est tout ce qu’il y a de plus véridique. Les curieux remarqueront que les portraits qu’on peut trouver sur Internet du général Malet sont bien éloignés de ce que la BD nous donne comme impressions. Rappelons-nous donc que longtemps, Malet pensa à sa carrière en faisant allégeance à la République puis à l’Empire. Ce qui ne l’empêcha pas d’œuvrer dans l’ombre et de constituer une société secrète « Les Philadelphes » dont on considère désormais qu’il a largement exagéré le nombre d’adeptes et donc sa puissance. Nicolas Juncker a donc beau jeu, dans le petit dossier qu’il propose en fin d’ouvrage, d’affirmer faire œuvre d’artiste et non d’historien avec cette BD, ayant renoncé à tenir compte de toutes les informations historiques qu’il a pu glaner au fil de ses recherches (n’en doutons pas, minutieuses), au vu du nombre de contradictions relevées. Bref, du beau travail qui mérite largement la découverte.