Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

Né dans l’ombre de Moi, moche et méchant, l’univers des Minions s’est depuis étendu en une franchise tentaculaire, pas toujours à la hauteur de son postulat d’origine. Avec Des Minions et des monstres, Illumination et Pierre Coffin signent pourtant une bonne surprise pour ouvrir l’été. Ils réussissent à raviver l’esprit burlesque des débuts sans renier l’ADN absurde de ses créatures jaunes, à la rencontre du cinéma et de sa propre histoire.

La première partie du film fonctionne comme un zapping géant. En quelques minutes à peine, on traverse les âges en convoquant les travaux d’Eadweard Muybridge sur la décomposition du mouvement, puis les frères Lumière, avant que l’essor du cinéma muet des années 1920 ne prenne le relais — un mashup référentiel dense, et souvent très drôle, qui rejoue à toute vitesse l’histoire même de la création cinématographique avant de se poser durablement dans le Hollywood des années folles. Une fois sur place, l’hommage devient explicite. La physicalité des Minions s’inspire ouvertement celle d’Harold Lloyd, de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, dans un classicisme burlesque assumé qui sied étrangement bien à ces créatures sans langage articulé, mais pas sans malice.

On a tendance à l’oublier, mais c’est bien Pierre Coffin lui-même qui a inventé ce baragouinage devenu la signature sonore de la franchise, et il continue ici de s’amuser à détourner des mots du quotidien pour leur donner une couleur absurde. Des séquences d’incantation autour d’un grimoire qui sert à invoquer les monstres en est un bon exemple. On y reconnaît, déformés et triturés jusqu’à l’os, des fragments de mots bien réels, comme un clin d’œil glissé au passage pour qui tend l’oreille. C’est la recette du film, une farce généreuse qui cache son érudition sous une couche de gags pour ne jamais perdre de vue son public le plus jeune.

Quand les Minions réinventent (mal) le cinéma

Mais ce qui faisait autrefois son charme a ses limites, et elles se révèlent surtout dès qu’il s’agit de tenir une intrigue sur la durée. Le film calque le parcours de ses Minions sur la trame de Chantons sous la pluie, dans une version évidemment moins noire et moins musicale que celle d’un Babylon, mais résolument burlesque, à l’image de ce troupeau de bras cassés qui n’est jamais aussi en forme que dans le chaos. Le problème, c’est que sur le versant aventure et spectaculaire, le film va rarement jusqu’au bout de ses idées, trop vite rappelé à l’ordre par un besoin de retomber sur un gag plus simple. Une scène de course-poursuite mêlant western, train et avion en quelques minutes à peine, en plein cœur des studios d’un Hollywood fondé sur le star-system, en est l’exemple le plus frustrant. On y retrouve une inventivité et une énergie qui rappellent les meilleurs moments de Moi, moche et méchant, sans jamais que le film ne lui laisse le temps de se déployer pleinement.

Cette demi-mesure prend tout son sens si on replace le film dans le paysage actuel de l’animation hollywoodienne, qui s’enlise dans quelque chose de confortable, jamais abouti ni radical sur le plan thématique, qu’on pense au dernier Toy Story 5 ou à Jumpers chez Pixar, deux films sortis cette année qui souffrent d’un mal comparable. Le contre-exemple le plus parlant vient toutefois d’Illumination lui-même avec Super Mario Galaxy, sorti quelques mois plus tôt, qui a démontré qu’on pouvait déployer des moyens considérables pour livrer, in fine, un spot publicitaire géant feignant d’être un objet de cinéma a minima créatif. Face à ce repoussoir, Des Minions et des monstres fait presque figure de petit miracle. La qualité esthétique, les choix musicaux de John Powell, le soin apporté aux décors d’époque, tout cela est au rendez-vous. Mais c’est devenu un standard, ce qu’on est désormais en droit d’attendre de ces majors. Ce qu’on attend en plus, c’est qu’ils se concentrent sur ce qu’ils ont vraiment à raconter, et éventuellement à dénoncer.

Or ici encore, le versant politique — la Prohibition, les premières luttes des femmes pour le droit de vote — reste en toile de fond, évoqué sans jamais avoir la moindre incidence sur l’intrigue. Le film est déjà bien trop occupé à chorégraphier la bêtise de ses Minions pour s’arrêter en chemin. C’est très exactement ce pour quoi il est conçu, et il le fait bien ; mais on aimerait croire qu’on puisse, un jour, dépasser ce niveau sans pour autant trahir le grand public auquel ces films s’adressent en priorité.

Les Minions restent, qu’on s’en réjouisse ou non, parmi les derniers personnages populaires de l’animation à revendiquer aussi frontalement le cartoonesque pur, et on aime, sincèrement, cet hommage assumé aux monstres de série B et de l’univers de H. P. Lovecraft, qui a fait l’ouverture du Festival d’Annecy cette année. Avec un scénario un peu plus solide, ce même élan aurait pu produire quelque chose de plus fort, de plus excitant émotionnellement, ne serait-ce que visuellement. En l’état, on passe un bon moment, en famille ou entre amis, à regarder des gélules jaunes et molles redécouvrir le cinéma, sans jamais vraiment nous redonner l’envie d’en réinventer les règles.

Des Minons et des monstres – bande-annonce

Des Minons et des monstres – fiche technique

Titre original : Minions & Monsters
Réalisation : Pierre Coffin
Coréalisation : Patrick Delage
Scénario : Pierre Coffin, Brian Lynch
Interprètes (voix originales) : Allison Janney, Christoph Waltz, Jeff Bridges, Jesse Eisenberg, Zoey Deutch, Bobby Moynihan, Phil LaMarr, Trey Parker, Pierre Coffin
Décors : Charlotte Hutchinson
Montage : Gregory Perler
Musique : John Powell
Producteurs : Chris Meledandri, Bill Ryan
Producteurs exécutifs : Brian Lynch, Chris Renaud
Société de production : Illumination
Pays de production : États-Unis, France
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h29
Genre : Animation, Aventure, Famille, Comédie, Fantastique
Date de ressortie : 24 juin 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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