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Chantons sous la pluie et le cinéma parlant : Une immersion dans une révolution

Chantons sous la pluie est une production cinématographique qui peut se targuer d’être entrée au panthéon des films les plus importants du cinéma. Cinquième du top de l’American Film Institute, bien loin devant La chevauchée Fantastique de John Ford, Psychose d’Alfred Hitchcock ou encore Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, elle est d’ailleurs la seule comédie musicale du top.

Travail de Stanley Donen et de Gene Kelly, le film raconte l’histoire de Don Lockwood interprété par Kelly, un acteur de films muets à Hollywood, qui tombe amoureux de la jeune actrice débutante Kathy Selden, interprétée par Debbie Reynolds, et le changement brutal entre le cinéma muet et le parlant lors de la sortie du Chanteur de jazz d’Alan Crosland en 1927. Nous y porterons intérêt aujourd’hui pour tenter d’explorer sa thématique : l’apparition du parlant et le changement qu’il a imposé à cette industrie.

Nous nous demanderons donc : Comment Chantons sous la pluie dépeint-il le changement brutal apporté par le parlant dans l’industrie du film ?

Afin de répondre à cette question, nous essaierons de faire un état des lieux du film muet et des changements techniques qu’il a apportés notamment au son et au dialogue. Puis, nous expliquerons les changements drastiques qu’a subi le marché des acteurs, ce qui fait que certaines vedettes sont montées et que d’autres ont décliné.

« Quand on en a vu un, on les a tous vus »

Dans le film, le parlant est dépeint tour à tour comme un changement extraordinaire, mais aussi comme une menace pour les studios d’Hollywood de l’époque.

Le cinéma muet connaît un grand boom depuis son invention, jusqu’à-ce-que cela devienne industriel. En effet, durant une séquence du film, nous voyons Don Lockwood et Cosmo Brown (Donald O’Connor) traverser les plateaux de cinéma, attestant de la portée industrielle de ce divertissement: ici un western, là une tribu de cannibales. Pour appuyer le côté répétitif et redondant de l’industrie, Cosmo Brown essaye de deviner le synopsis du futur film de Lockwood et Lamont (interprété par Jean Hagen), et Don de répliquer : « Que veux-tu, il faut bien vivre… ». À ce moment-là, Don a l’air las de son travail d’acteur du cinéma muet. Mais il n’y a pas que lui qui en est las ; Kathy Selden, qui représente sans doute l’opinion d’une certaine audience, critique le cinéma par cette réplique que Cosmo lui-même répète : « Quand on en a vu un, on les a tous vus. »

Cosmo Brown, dans « Make’em laugh », chante que ce qui attire les foules, c’est l’humour et le comique. À plus grande échelle, le genre du muet recyclait juste une recette vue et revue pour garantir des rentrées d’argent conséquentes aux studios. Et cela, grâce aux court-métrages comiques, bien que ce ne soit pas le seul genre tourné. La preuve en est le succès des films de Charlie Chaplin par exemple. Effectivement, plus tard lors de l’avant-première du Duelliste chevaleresque, le film est comique malgré lui. Aujourd’hui, il serait qualifié mutatis mutandis de « nanar ». Le jeune public est « conquis » et le moque pour ses répliques, tandis que les plus âgés sont ulcérés par un tel « navet ».

Les difficultés liées au son

Lors du tournage du Duelliste chevaleresque muet, le directeur des studios Monumental débarque et interrompt celui-ci. Il ferme les studios. Mais le spectateur comprend que des modifications seront effectuées pour s’adapter au marché. Contrairement à ce que les producteurs d’Hollywood ont supposé, Le chanteur de jazz est un succès monumental et le public demande plus de parlant. Nous voyons donc les métiers du son apparaître, et les difficultés qui vont de pair.

Par exemple, comment réaliser la prise de son ? Le réalisateur travaille en collaboration avec un ingénieur du son. Dans Chantons sous la pluie, Lina Lamont perd patience puisqu’on lui demande de parler dans le micro, mais soit cela rend la scène étrange en la faisant parler à une plante, soit on capte les battements de son cœur, puisque le micro a été cousu dans sa robe. La prise de son étant pénible et compliquée, les bruitages sont parfois beaucoup trop amplifiés, par exemple le petit coup d’éventail sensé être raffiné mais qui sonne comme un coup de matraque.

Par contre, il est dommage que l’utilisation de la perche, pourtant attestée dès 1928, n’apparaisse pas dans le film. En effet, c’est sur le tournage du film Les mendiants de la vie, de William A. Wellman (réalisateur du célèbre Buffalo Bill), que la perche a été inventée. C’est le second film parlant connu après Le chanteur de jazz. Le réalisateur souhaitait faire un traveling avec les acteurs, mais l’ingénieur du son lui indiqua que cela n’était pas possible et que les acteurs ne pouvaient pas être en mouvement. Par conséquent, Wellman aurait installé un micro sur un manche à balais en demandant à ce que l’individu reste en dehors du plan, et ainsi la prise de son a pu être réalisée.

L’adaptation des dialogues…

La difficulté suivante est le scénario et les dialogues. Le duelliste chevaleresque pâtit d’une écriture pauvre. Les dialogues sont trop lourds, comme l’atteste l’une des répliques de Don : « Impérieuse princesse de la nuit ». Cette réplique devient comique à cause de la voix de Lina et de son charisme.

Ce problème peut avoir pour origine le fait qu’on adaptait des œuvres littéraires en muet. Nous pouvons supposer qu’on aurait gardé ce genre de dialogue par défaut pour ne pas dénaturer l’œuvre d’un auteur par exemple. Par ailleurs, les films muets avaient peu de dialogues, et seules les répliques servant l’histoire étaient écrites. Donc, il est intéressant de voir que les films parlants ont dû choisir un style plus adapté à ce que serait un dialogue conventionnel entre individus, et s’éloigner de l’aspect théâtral ou littéraire.

Lamont (malheureusement) parle : la création du doublage d’après Chantons sous la pluie

L’échec du dernier duo de Lockwood et Lamont est un prétexte à la création du doublage. Il est décidé de tourner des scènes supplémentaires transformant le Duelliste chevaleresque en comédie musicale. Toutes les scènes sont re-tournées pour correspondre au genre de la comédie musicale, avec un protagoniste principal qui débute à Broadway. En réalité, le cinéma parlant a beaucoup de liens avec Broadway, surtout à sa naissance.

Lamont est doublée par Kathy, au chant comme dans les dialogues. Nous assistons d’ailleurs à une scène qui montre une différence notable (pour ne pas dire évidente) dans le jeu de rôle des deux jeunes femmes. Kathy transmet plus d’émotion et de sincérité à l’expression pourtant parfaite de Lamont.

L’une des plus belles chansons de la production est sans doute « Would you? » qui est censée représenter l’amour de Don et de Kathy. Dans la séquence, nous voyons Kathy Selden l’interpréter et Lina Lamont en faire du playback pour la scène. Mais dans la réalité, c’est bien Jean Hagen, interprète de Lina Lamont, qui double au chant la jeune Debbie Reynolds sur cette chanson, pour avoir une voix plus mature et adulte (avec le concours de Betty Noyes) Voici donc comment Chantons sous la pluie joue avec les techniques du son dont il décrit l’apparition pour mieux nous charmer et nous perdre!

Les autres usages du doublage

Le doublage reste un procédé essentiel dans l’industrie cinématographique pour traduire et distribuer les films dans les langues natives des pays consommateurs. Ainsi, il permet un accès massif à une œuvre. Chantons sous la pluie a aussi montré que ce procédé servait au scénario et même à la perfection esthétique d’un film.

En tant que technique, il est un outil qui peut poser une ambiance, il exacerbe le côté comique de cette comédie musicale par exemple. Ici, Jean Hagen bénéficie en effet d’une voix des plus désagréables grâce à un mixage de voix dans la version originale.

Mais dans L’exorciste de William Friedkin par exemple, il donne de la crédibilité au démon Pazuzu qui s’exprime à travers la petite Regan. Ce n’est pas la voix de Linda Blair qui est modifiée. La jeune actrice est doublée par l’actrice Mercedes McCambridge. Pour rendre cette impression si étrange et maléfique, en plus des ajouts de bruits d’animaux effectués par l’ingénieur du son, elle aurait mangé des œufs crus, fumé et bu de l’alcool de manière importante. Le résultat n’en est que plus effrayant, donc l’effet de terreur recherché est atteint.

Donc, le doublage est aussi une des « révolutions » saluées par le film, et est traité comme une révolution technique ayant sauvé une production d’une noyade plus que certaine. C’est aussi un procédé ayant permis de compléter l’esthétique du film.

 

Des acteurs destinés à monter

L’invention du parlant demande aux nouveaux acteurs plus de compétences que la simple beauté physique. Si nous comparons Kathy Selden à Lina Lamont, cette jeune première a déjà plus de qualifications pour le cinéma parlant. Elle est une très bonne actrice, dont les bases sont le théâtre de Shakespeare, et une excellente chanteuse. Mais elle est aussi une bonne danseuse. Kathy représente une génération d’actrices bien plus formées, accomplies et polyvalentes. Nous pouvons citer Rita Hayworth ou Joséphine Baker qui avaient ces trois compétences par exemple. Dans la réalité, avec la naissance du parlant, beaucoup de comédiens issus de Broadway ont été demandés, puisqu’ils pouvaient parler, chanter et danser.

Parmi les acteurs principaux, Gene Kelly lui-même et Donald O’Connor sont tous les deux des danseurs accomplis. O’Connor a grandi dans une famille d’artistes de cirque et de vaudeville. C’est non seulement un danseur mais aussi un acrobate. Gene Kelly est non seulement un danseur accompli mais il a aussi fait ses armes à Broadway dans diverses comédies musicales avant de se faire connaître. Par ailleurs, se dépasser est aussi ce qui est demandé à ces futures étoiles. Kelly était fiévreux lors du tournage de la fameuse scène sous la pluie « Singin’ in the rain« . Debbie Reynolds, elle, a fini les pieds en sang après le tournage des scènes de « Good mornin’ « .

Il n’est donc pas mal placé de dire que l’exigence artistique lors de l’introduction du parlant s’est encore accrue. Et certains ne survivront pas à ce changement.

 

S’adapter ou disparaître

Il est certain que Lina Lamont tombera dans l’oubli après la fin du cinéma muet et, comme elle, beaucoup d’acteurs et d’actrices du genre ont dû soit s’adapter, soit abandonner. Bien que les mots de M. Simpson, le producteur des studios Monumental, soient justes à l’égard de ce nouveau type de cinéma: « vous ferez ce que vous faisiez, vous n’aurez qu’à ajouter un texte à dire », cela n’est pas si facile. Il faut oublier les grands gestes et le surjeu issus du muet, mais aussi les façons de faire du théâtre et adopter une posture, une diction et une élocution plus naturelles, c’est un tout nouveau monde qui a dû être inventé. Le muet avait aussi son langage et ses codes.

Pour éviter de saboter leur carrière, certains artistes ont attendu que les techniques du parlant soient maîtrisées avant de sauter le pas. Greta Garbo, elle, a eu encore plus de succès dans le cinéma parlant. La promotion de son premier rôle parlant dans Anna Christie, sorti en 1930, s’est d’ailleurs appuyée sur le slogan « Garbo talks ». Gloria Swanson a eu plus de mal. Après une carrière mémorable dans le muet, elle a dû se retirer en 1934, sa carrière déclinant, mais elle renoua avec le succès grâce à Sunset Boulevard en 1950. Elle y interprète Norma Desmond, une actrice du muet tombée dans l’oubli.

D’autres en feront les frais, telle Norma Talmage, grande star du muet. Il semble que le fait que le parlant soit nouveau et que les techniques du son (ni même la direction du film…) ne soient pas maîtrisés, aient participé à sa chute. En effet, en interprétant son personnage de la comtesse Du Barry dans son dernier projet, Du Barry, Woman of Passion, sorti en 1930, avec une voix désagréable et peu adaptée (tiens tiens, aurait-elle inspiré Lina Lamont ?), elle semble s’être tiré une balle dans le pied. Bien que sa performance ait été correcte, cela n’a pas suffi à sauver sa carrière et elle disparut des écrans bien vite après cela.

Conclusion

Chantons sous la pluie a résumé ce qu’est le cinéma et le parlant lors de sa scène finale. Kathy est derrière le rideau, interprétant à la place de Lina « Singin’ in the rain« . Kathy représente tous les procédés techniques qui sont utilisés pour faire d’un film ce qu’il est, sa version finale. Elle est la scène, le plateau, les lumières, la prise de son, le doublage, toutes les techniques requises. Lina est la version finale, le visuel et le son du film.

La levée de rideau finale est la métaphore de la révolution du parlant, en même temps géniale et brutale. Celle-ci a ébranlé toute une industrie qui ne s’attendait pas à un tel changement. Elle n’a pas été graduelle, au contraire, ce fut un bouleversement majeur et sans précédent. Les studios ont dû rapidement s’équiper et se remettre au travail pour répondre à la nouvelle demande du public.

Il ouvre la voie à ceux dont les bases sont plus solides comme les chanteurs, comédiens de théâtre ou de Broadway. Ce remodelage des compétences a creusé un sillon entre ces nouveaux acteurs qui arrivaient sur le marché et ceux qui n’arrivaient pas à s’adapter à la prise de parole. D’autres ont renforcé leur réputation de monstres du cinéma; à l’instar de Greta Garbo ou Gloria Swanson.

Mais qu’en est-il d’un film muet aujourd’hui, en 2020?  Serait-ce pure folie, gageure artistique ? Ou grâce aux avancées cinématographiques actuelles, pourrions-nous avoir une histoire se passant de la parole ?

Sources pour rédiger cet article

Singin’ in the rain, dossier pédagogique, Céline Guillemin – Chantons sous la pluie, transmettre le cinéma – Singin’ in the rain, wikipédia, Boom Operator, wikipédia – Norma Talmage, wikipédia – Greta Garbo, wikipédia – Gloria Swanson, wikipédia – Norma Talmage, Greta De Groat, Université de Stanford, – L’Exorciste sur TCM Cinéma : l’histoire rocambolesque autour de la voix du démon, Laurent Schenck, Allocine

 

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