Cotton Queen : au bout du fil

Premier long-métrage de Suzannah Mirghani, Cotton Queen prolonge le geste amorcé avec son court-métrage Al-Sit. Elle redonne un visage et une voix au peuple soudanais, à peine sorti d’une révolution et déjà plongé dans une guerre civile. Un film tourné en exil, mais qui refuse de l’être dans son élan.

On sent qu’Al-Sit a beaucoup travaillé l’esprit de la réalisatrice. Son aura semble avoir nourri chez Suzannah Mirghani une obsession bienveillante pour redonner de l’élan à un peuple soudanais qui n’a connu, ces dernières années, qu’une fenêtre étroite de liberté entre la chute d’un régime autoritaire et le déclenchement d’une guerre civile en 2023. Cette urgence se lit jusque dans la fabrication du film. Alors que le tournage devait se dérouler au Soudan, la guerre a forcé un déplacement en Égypte. Mais la réalisatrice reste rigoureuse sur la représentation authentique de son pays, en s’entourant autant que possible de techniciens soudanais, une manière de garder le film ancré dans une réalité qu’elle refuse de trahir, même reconstituée à des centaines de kilomètres de distance.

Champs de bataille

Le territoire de Cotton Queen est déchiré entre tradition et modernité, c’est même l’intention thématique centrale du film. Ce déchirement passe par le regard presque obsessionnel que porte la matriarche du village sur le passé colonial, elle qui gère aujourd’hui les récoltes de coton comme on garde un trésor de guerre. Mais pour certains personnages, ce coton représente davantage un fardeau ; pour d’autres, un héritage qu’il faut entretenir à tout prix. Mais le film esquisse une troisième voie, plus insidieuse, celle qu’incarne Bilal, riche homme d’affaires qui agit à la manière d’un colon contemporain. Sous couvert de modernisation, il vient empoisonner les terres soudanaises avec des graines génétiquement modifiées, afin de rendre les travailleuses dépendantes d’une industrie qu’elles ne contrôlent plus. Une observation qui dépasse largement le seul village du film, et qui s’applique à l’agriculture dans son ensemble, pas uniquement aux endroits reculés d’Afrique de l’Est. Au milieu de tout cela, Al-Sit tient les choses en main avec une pointe de sévérité presque despotique, et une tendresse trop rare envers sa petite-fille Nafisa. Cette adolescente est désormais en âge de comprendre l’héritage familial qu’on lui prépare, mais c’est aussi une fille qui s’éveille au désir, amoureux comme émancipateur.

Récemment, Goodbye Julia a réveillé l’intérêt international pour le cinéma soudanais, en évoquant avec discrétion mais justesse une réconciliation entre le Nord et le Sud du pays. Cotton Queen n’a pas besoin de s’ancrer dans ce contexte historique précis pour explorer une fracture comparable, qui traverse cette fois trois générations de femmes. Al-Sit incarne les valeurs d’hier, qu’elle entend préserver coûte que coûte. La mère de Nafisa s’évertue à garantir l’avenir de sa fille à renfort de petits plats et de promesses de mariage. Nafisa, elle, est un concentré de chant et de poésie, qui cherche les mots pour exprimer ses doutes et ses envies. Elle écoute de la musique et trouve une satisfaction presque clandestine à se connecter aux réseaux sociaux, sa seule fenêtre sur un monde extérieur, bien loin du coton sacré que tout le monde, autour d’elle, rêve de s’approprier.

Le film, bien qu’il suive avant tout la trajectoire de l’adolescente, prend toujours le temps de faire exister les autres personnages, pour bien rendre compte du dilemme moral qui se noue autour d’elle. Car Nafisa ne rêve que de prendre le large avec son amoureux, à contre-courant des champs de coton. Une façon de rompre, enfin, avec la malédiction d’être une marchandise — son corps faisant sans cesse l’objet de débats entre adultes qui décident pour elle.

Nafisa et le territoire des rêves

Leurs intentions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles flirtent dangereusement avec de vieilles cicatrices laissées par des colons britanniques impitoyables, qui faisaient autrefois valoir la qualité de leur coton à travers tout leur empire. C’est d’ailleurs de là que vient le titre du film. « Cotton Queen » était le nom d’un concours de beauté où la plus belle ouvrière devenait l’emblème du coton qu’elle ramassait chaque matin, à l’aube. Le combat de Nafisa est limpide sur ce point, même si elle ignore une bonne partie de ce passé colonial, l’histoire semble d’ailleurs se réécrire sous nos yeux dès l’arrivée de Bilal, ce conquérant en costume dont la vie, contrairement à celle des villageois, ne dépend en rien des terres qu’il convoite.

Le film se permet également quelques échappées plus légères et oniriques, comme ces nuages filmés telles des moutons volants où les rêves un peu christiques de Nafisa, mais sans jamais prendre de vrais risques de style. On ne s’éloigne donc jamais trop du réel, même dans les visions les plus sombres, ce qui permet au film de tenir un regard contemporain sans perdre le fil de la mémoire historique de ces femmes, trop souvent réduites au rang de marchandise aussi précieuse que le coton lui-même. Mirghani laisse alors les scènes infuser une réflexion plus large sur les nouvelles formes de patriarcat, et sur la manière dont on peut s’en rendre complice par simple ambiguïté traditionnelle.

Cotton Queen invite ainsi au débat, et le fait avec une certaine grâce dans sa narration, même s’il ne réinvente rien de bien singulier. La mise en scène est signifiante et appliquée, mais avec une force émotionnelle qui restera sans doute circonscrite à un public déjà sensible à ce type de récit. La photographie, elle, capture des couleurs de terre usées comme les valeurs du patriarcat et du matérialisme colonial qui ont survécu aux générations suivantes. C’est un film bien emballé, bien raconté, sans doute pas assez surprenant pour s’imposer durablement dans les mémoires — mais qui reste, sans hésitation, un bon morceau sur la résilience et l’émancipation des femmes soudanaises.

Cotton Queen – bande-annonce

Cotton Queen – fiche technique

Titre original : Malikat Alqutn
Réalisation : Suzannah Mirghani
Scénario : Suzannah Mirghani
Interprètes : Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Fareed, Haram Bisheer, Mohamed Musa, Hassan Kassala, Fatma Farid, Aya Yassin Altageel, Tagali Magdy, Tibr Magdy
Photographie : Frida Marzouk
Montage : Amparo Mejías, Simo, Blasi, Frank Müller
Musique : Amine Bouhafa
Son : Emmanuel Zouki, Laure Arto
Direction artistique : Pierre Glemet
Costumes : Simba Elmur
Décors : Marwa Amer
Producteurs : Caroline Daube, Didar Domehri
Sociétés de production : Strange Bird, Maneki Films, Philistine Films
Pays de production : France, Allemagne, Palestine, Egypte, Qatar, Arabie-Saoudite, Soudan
Société de distribution France : Wayna Pitch
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 5 août 2026

3.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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