Babylon : le cinéma envers et contre tout

En seulement quatre films, Damien Chazelle s’est rapidement imposé comme l’une des figures majeures de la nouvelle génération de cinéastes. Déjà dans La La Land, il rendait un hommage très appuyé au septième art à travers une relecture des comédies musicales, de Jacques Demy notamment. Avec Babylon, il renouvelle l’exercice de l’hommage, mais en s’attaquant à l’industrie cinématographique dans son ensemble. En résulte son film le plus ambitieux de par son sujet, mais également le plus périlleux.

Sex, drugs and making movies

Babylon est un film à l’image du milieu qu’il dépeint. À la fois vulgaire, trash ou too much, mais qui parfois subjugue par sa beauté. La séquence d’ouverture du film est une parfaite note d’intention de la part du cinéaste. À partir du regard du jeune Manny, assistant pour les studios Kinoscope, et tâché de livrer un éléphant, on accède à une grande soirée où est réuni tout le gratin de la profession. On assiste alors à toute la décadence d’une élite de la société. Les orgies de toutes sortes vont s’entremêler. La virtuosité des plans-séquences de Damien Chazelle rajoute une dimension encore plus viscérale à tous ses excès.

C’est dans cette soirée que l’on découvre tous les protagonistes qui vont faire de Babylon un véritable film choral. Jack Conrad (Brad Pitt), la plus grande star du moment, arrive et attire directement toute l’attention sur lui. La chanteuse de cabaret Lady Fay Zhu effectue un numéro, ainsi que le trompettiste Sidney Palmer, qui donne le ton musical à cette soirée. Et enfin, on découvre Nellie LaRoy, aspirante actrice, interprétée par Margot Robbie. C’est uniquement grâce à Manny qu’elle parvient à rentrer dans la soirée. Mais Hollywood est le lieu de tous les miracles. Ainsi, cette soirée permet aux deux jeunes insouciants d’accéder à leur rêve : faire du cinéma.

Comme dans ses précédents films traitant un univers artistique, Chazelle est ambigu vis-à-vis du milieu qu’il dépeint. Whiplash est évidemment un hommage au Jazz, ses grands artistes, et à son processus de création. Mais le personnage du professeur, interprété par J.K. Simmons, donne une autre dimension au film. Celui-ci devient un véritable duel pervers, où seule la souffrance physique et morale permet au jeune batteur d’atteindre son rêve. Moins viscéral, La La Land n’en demeure pas moins mélancolique, notamment dans son final désenchanté. De ce point de vue, Babylon est probablement son film le plus jusqu’au-boutiste.

Ainsi, il dénonce les discriminations du milieu à travers Fay Zhu et Sidney Palmer. Tous deux issus d’une minorité, ils sont rapidement mis de côté par la profession. Ces deux personnages sont d’autant plus intéressants lorsque l’on sait, avec le recul d’aujourd’hui, que ces minorités ont été effacées de l’histoire du cinéma des premiers temps. D’autres travers du milieu sont dénoncés sporadiquement dans le film. On retient cet écho aux agents de stars d’aujourd’hui, avec le père de Nellie. Celui-ci devient son agent uniquement pour faire profit sur son nom. Mais pourtant, malgré toutes ces piques adressées au milieu, le cinéaste ne peut s’empêcher de rendre hommage à cet art qu’il aime bien trop.

Cet hommage culmine dans une sublime séquence où va se dérouler toute une journée de tournage. On découvre les coulisses des plateaux d’un studio, ou les films sont tournés les uns à côté des autres. Les amoureux du cinéma s’amuseront des détails disséminés par Chazelle, qui fait habile usage de l’humour. Du montage frénétique, à la superbe musique de Justin Hurwitz, jusqu’aux mouvements de caméra, le cinéaste déploie tous les artifices pour faire renaître la folie d’une journée de tournage. La quête d’une caméra de rechange devient alors une véritable péripétie. Et une fois celle-ci acquise, la magie du cinéma peut à nouveau opérer pour se conclure sur un magnifique coucher de soleil.

Fin et début d’une ère

Pourtant, le véritable sujet dont semble vouloir parler Damien Chazelle est ce changement d’époque. Se déroulant à partir de 1926, Babylon évoque la révolution sonore au cinéma. Dans le film, Manny assiste, comme le reste de la salle, subjugué, à la première du film Le Chanteur de Jazz. Une révolution qui entraîne de nombreux changements, notamment dans les méthodes de production des longs-métrages. La scène de tournage en studio, dans laquelle huit prises vont être nécessaires pour filmer un simple monologue, illustre avec humour toutes les problématiques liées à l’apparition du son. Le parallèle avec Chantons sous la pluie est évident et pleinement assumé par le cinéaste.

Malheureusement, du fait de sa dimension chorale et grandiloquente, le film se perd à de nombreuses reprises. À trop vouloir nous choquer, le cinéaste s’échappe dans la gratuité. Les giclées d’excréments, de vomis deviennent rapidement lassantes. Quand bien même ces excès font partie de la note d’intention du film, ils créent un déséquilibre qui empêche à Babylon d’atteindre son plein potentiel. Le traitement de l’apparition du son semble souvent passer au second plan. Pourtant, il s’agit de l’enjeu principal du film et de ses protagonistes.

Car cette révolution n’impactera pas seulement les méthodes de production, mais également les acteurs. L’arc du personnage de Brad Pitt, qui passe d’icône à loser, est très bien écrit. L’acteur arrive parfaitement à incarner la mélancolie de son personnage, joyau d’une époque désormais révolue. Malheureusement, on ne peut en dire autant des deux protagonistes. On peut facilement s’identifier à Manny. Pour autant, son écriture est assez banale. Le personnage de Nellie lui aussi est assez classique. Si bien que son intérêt repose essentiellement dans le surjeu permanent de Margot Robbie. Finalement, ce sont les personnages secondaires qui ont le plus d’intérêt. Mais à l’image du film et de son sujet, ceux-ci sont sous-développés.

De Babylon, on peut reprocher la superficialité de ses excès. Le film est à l’image du personnage de Nellie LaRoy : vulgaire et excessif. Il fait l’effet d’un tourbillon de trois heures, qui emporte tout sur son passage, quitte à laisser ses spectateurs de côté. Pourtant, à plusieurs reprises, le film est touché par la grâce. Et c’est lorsqu’il embrasse pleinement son sujet qu’il subjugue. Plutôt que de retenir sa dimension satirique, finalement contradictoire, on préféra sa dimension d’hommage à une époque du cinéma désormais révolue. Le pari de Damien Chazelle était peut-être trop ambitieux. Tout de même, le film mérite que l’on s’attarde dessus, ne serait que pour sa (trop grande ?) générosité.

Babylon : bande annonce

Babylon : fiche technique

Réalisation et scénario : Damien Chazelle
Interprétation : Diego Calva (Manny Torres), Margot Robbie (Nellie LaRoy), Brad Pitt (Jack Conrad), Li Jun Li ( Lady Fay Zhu), Jovan Adepo ( Sidney Palmer)
Photographie : Linus Sandgren
Musique : Justin Hurwitz
Montage : Tom Cross
Genre : Comédie dramatique
Société de production : Marc Platt Productions et Material Pictures
Société de distribution : Paramount Pictures
Date de sortie : 18 Janvier 2023 (France)
Pays : États-Unis

 

Babylon : le cinéma envers et contre tout
Note des lecteurs2 Notes
3.5

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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