Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz.

Prison dorée

Les entretiens d’embauche se succèdent pendant le générique : des femmes de tous âges et de toutes origines espèrent décrocher la timbale, ce poste « d’assistante » au sein d’une demeure de luxe, payé 250 € par jour, nets d’impôt puisqu’au noir et réglés en liquide. De quoi en faire rêver plus d’une. Certes, il faut être disponible « H24, 7 jours sur 7 », et se plier à toutes les exigences de la cliente, Souria, qu’il vaut mieux nommer « Madame ». La jeune Laura, pour aider sa sœur qui doit assumer seule un enfant, se lance dans l’aventure, en attendant d’intégrer l’armée, dont elle se prépare aux épreuves de sélection.

La femme de l’agence qui l’introduit dans les lieux est pressée, les instructions sont donc débitées à la mitraillette : entrées à emprunter, espaces interdits, protocole d’échanges avec les maîtres de céans. Une recommandation pour finir : éviter d’être plus belle que madame, qui pourrait, comme la reine de Blanche Neige, en prendre ombrage… Il se trouve que Laura est à l’opposé de la très sophistiquée Souria : tee-shirt, pantalon de jogging, baskets hideuses. Quand Souria court sur son tapis roulant pour parfaire sa ligne, Laura fait du sport en vue d’intégrer l’armée.

La jeune femme va peu à peu découvrir les conditions de vie de sa « maîtresse ». Souria n’est pas l’épouse du prince saoudien qui possède ce palace, seulement une amante qu’il visite régulièrement. Elle n’a pas le droit de sortir de cette cage dorée. Lorsque le prince s’absente un tant soit peu durablement, il convient de surveiller les faits et gestes de sa recluse, tâche qui, surprise, échoit aussi à Laura.

Les règles de la maison sont expliquées à Laura par Emre, sorte de majordome du prince Ali. Lui n’est pas là que pour l’argent : il espère, grâce aux relations de son patron, obtenir un visa pour s’installer à Nice avec sa petite famille palestinienne.

Le palace est une prison : une multitude de caméras de surveillance rappelle l’équipement d’une maison d’arrêt. Hélène Rosselet-Ruiz sous-expose systématiquement la photographie, pour faire ressentir une atmosphère de cachot, un cachot qui serait feutré et étouffant. Les pièces, souvent captées avec le grand angle de la caméra de surveillance, sont immenses mais closes et sombres. Le prince apparaît puis disparaît comme une ombre, il reste intelligemment hors champ, afin de mieux focaliser sur notre trio de reclus : Souria, Emre et Laura.

Trois captifs qui s’apprivoisent

Trois servitudes volontaires. Souria espère garder sa place, voire, un jour, devenir l’une des épouses du prince. Elle accepte l’humiliation d’être traitée comme la dernière roue du carrosse — certes classiquement dédommagée ensuite par des dizaines de bouquets de roses rouges. Emre est prisonnier d’une promesse de visa, à laquelle il a eu la naïveté de croire. Laura « tient à ce boulot » qui lui permet d’aider sa sœur, mais aussi d’accéder à une autre sphère sociale. On le sent dans la scène au fastfood, où elle croise par hasard un ancien camarade d’école : comme elle, le jeune homme a décroché un job alimentaire, mais il n’est pas du tout payé pareil et n’a pas les mêmes conditions de travail. Lorsqu’elle rejoint sa sœur à son anniversaire, elle devient l’objet de toutes les attentions.

Cette scène a son importance par sa conclusion : Laura se fait en effet draguer par un gars qui lui plaît, mais celui-ci a le tort de lui manquer de respect en l’invitant à la rejoindre dans les toilettes. Probablement l’attitude du prince envers Souria résonne-t-elle soudain par rapport à cet échange purement sexuel. Le dragueur se voit rudement refoulé par celle qui se rêve combattante.

Il n’est pas innocent que Laura se destine à l’armée, structure où il faut obéir sans poser de questions. Laura se plie à toutes les demandes de sa versatile maîtresse qui souffle le chaud et le froid (un peu comme le prince fait avec elle…) : tantôt cassante voire insultante, tantôt bienveillante, presque amicale lorsqu’elle offre à Laura le foulard qu’elle lui a demandé d’essayer. Rien de mieux que l’incertitude pour vous faire marcher droit, comme l’ont compris les régimes dictatoriaux. Hélène Rosselet-Ruiz ne manque pas d’épingler l’obscénité dépensière des ultra-riches : il faut, par exemple, prendre chez MacDo tous les burgers proposés et les rapporter dans de gros sacs, sacs qui resteront à la porte et que Laura devra ensuite jeter intégralement. Rude. La jeune femme s’accroche, jusqu’au jour où « Madame » va trop loin : qu’elle répande des fringues au sol en lui ordonnant de tout ranger, passe encore, mais lorsqu’elle lance à celle qui la coiffe qu’elle « pue », c’en est trop : Laura décide de partir sur-le-champ, poursuivie par sa tortionnaire qui, à genoux, la supplie à présent de rester.

La relation bascule alors : Laura ne reste plus pour l’argent (les échanges avec sa sœur, d’ailleurs, se raréfient) mais pour soutenir une Souria qu’elle sent vulnérable. Une sororité prend corps. Laura reçoit des cadeaux, pose pour sa patronne dont elle apprend qu’elle a fait les Beaux-arts, échange avec Souria en français puisqu’il s’avère que cette dernière le maîtrisait. La question de la langue a son importance, l’agence ayant voulu recruter une Française parce qu’elle ne comprend pas l’arabe. Or, on apprend que Laura avait une aïeule algérienne. Saisissait-elle les propos souvent méprisants tenus sur elle par Ali et Souria au début du film ? C’est l’une des finesses du scénario que de laisser la question en suspens.

Souria invite son « assistante » à se féminiser en lui faisant essayer des robes somptueuses. Elle ne dit pas encore « s’il te plaît » mais demande un peu plus gentiment. Elle se confie à présent à Laura comme à une amie. « Tu ne devrais pas te laisser traiter ainsi par le prince », conseille en substance cette dernière, sans voir les humiliations qu’elle a elle-même acceptées. Si différentes en apparence, Souria et Laura sont réunies par leur condition d’esclave consentante.

Avec Emre, notre domestique noue aussi, peu à peu, une relation chaleureuse. Emre, plus âgé, a une conception traditionnelle de la femme qui, selon lui, ne devrait pas se battre, mais il se confronte avec ouverture aux arguments de la jeune femme. Les scènes dans la cuisine, où les deux partagent un repas ou s’entraînent à des techniques de combat, dégagent une belle humanité.

La convergence de ces trois-là est le vrai sujet du film. Elle est servie par une interprétation impeccable : en premier lieu Malou Khebizi, découverte dans le Diamant brut d’Agathe Riedinger (une autre histoire de jeune fille prête à tout pour réaliser ses rêves de gloire et d’argent), ici tout en nuances et invariablement juste ; mais aussi Soundos Mosbah en Souria, entre autorité et vulnérabilité, et Ziad Bakri en Emre, à l’aura mystérieuse.

Il faut ajouter à ce « triangle d’or » une quatrième prisonnière : une panthère noire, retenue dans une cage, droguée parce que « sinon elle pleurerait tout le temps ». Le fauve, que Laura tente d’apprivoiser, est une métaphore des hôtes de cette demeure de luxe, drogués, eux, au luxe et au confort.

Fin de l’aventure

Titillée par son amie, Souria va vouloir forcer le destin. Elle commet une erreur fatale : envoyer à Ali une photo d’elle et de lui tout souriants. Le film n’explicite pas la teneur de cette faute, ce qui ne fait qu’accentuer l’impression que Souria est bel et bien soumise au « fait du prince ».

Nous sommes au beau milieu du Triangle d’or parisien donc sur le sol français, mais c’est la loi saoudienne qui s’applique : Souria, kidnappée, se trouve promise à un avenir incertain. Emre a mis brutalement dehors la jeune femme qui protestait. Retour à la vie normale, fini les billets de 50 € qu’on lâche négligemment en lançant « gardez la monnaie ». Reste que Souria est en danger : Laura se rend donc au commissariat le plus proche. Payée au noir, sans aucune information, ni sur ses employeurs ni sur Souria, que peut-elle espérer de la police ? Ne reste plus qu’à rentrer chez soi.

La dernière image manque de force, très en deçà de ce film globalement convaincant. On lui reprochera peut-être l’abus de musique illustrative, notamment dans une scène d’échappée en trottinettes, banalement accompagnée par la bande-son. Une baisse de rythme dans son dernier quart, celui où les deux jeunes femmes se rapprochent. Un manque de parti pris esthétique enfin : les choix de cadrage sont certes pertinents mais assez peu singuliers.

Quelques réserves qui n’altèrent toutefois pas l’impression positive laissée par ce premier long-métrage d’Hélène Rosselet-Ruiz, nouveau talent à suivre issu de la prestigieuse Femis.

Le Triangle d’or – bande-annonce

Le Triangle d’or – fiche technique

Réalisation : Hélène ROSSELET-RUIZ
Scénario : Hélène ROSSELET-RUIZ et Pauline GUÉNA
Interprètes : Malou KHEBIZI, Soundos MOSBAH, Ziad BAKRI, Kassem AL KHOJA
Photographie : David CHAMBILLE
Montage : Suzana PEDRO
Musique : Dom LA NENA
Décors : Pascale CONSIGNY
Costumes : Khadija ZEGGAÏ
Productrice :  Marie-Ange LUCIANI
Sociétés de production : Les Films de Pierre
Coproduction : Les Films du Fleuve, Nancy GRANT, France 2 Cinéma, MK Productions, BE TV et Orange, Proximus
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : AD VITAM DISTRIBUTION
Durée : 1h27
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 29 juillet 2026

3.5

Festival

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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