Moi, Tonya de Craig Gillespie : le patinage artistique côté cash et trash

Hasard du calendrier ? Volonté de marquer les esprits ? Quoi qu’il en soit, Moi, Tonya, sort sur les écrans français le jour où débutent à PyeongChang les épreuves féminines de patinage artistique. On ne peut faire guère mieux comme publicité.

Synopsis : En 1994, le milieu sportif est bouleversé en apprenant que Nancy Kerrigan, jeune patineuse artistique promise à un brillant avenir, est sauvagement attaquée. Plus choquant encore, la championne Tonya Harding et ses proches sont soupçonnés d’avoir planifié et mis à exécution l’agression…

Un peu d’histoire : retour sur le Hardigan-gate qui a passionné la planète

6 janvier 1994, Cobo Center de Détroit. La veille des championnats américains qualificatifs pour les Jeux Olympiques d’Hiver de Lillehammer (12 – 27 février), la patineuse américaine Nancy Kerrigan est agressée physiquement au sortir de la glace. Frappée au-dessus du genou par un bâton télescopique, elle ne peut participer à la compétition mais sera cependant aux JO.

A l’issue de l’enquête fédérale, l’entourage de sa compatriote Tonya Harding est suspecté et condamné : son ex-mari Jeff Gilloly, son auto-proclamé garde du corps Shawn Eckardt et les deux exécutants (Stant et Smith). Tous seront condamnés à des peines de prison plus ou moins longues. Quant à la patineuse, elle sera reconnue coupable de faux témoignage et les sanctions seront lourdes : 110 000 us$ d’amende, 500 heures de travaux d’intérêt général et une exclusion à vie de la fédération américaine de patinage.

Avec 127 millions de téléspectateurs, le programme court de danse sur glace, qui voit Kerrigan et Harding s’affronter, reste l’un des événements sportifs les plus jamais suivis sur le petit écran.
Un cirque médiatique sans précédent se met en place avec pas moins de 400 ‘journalistes’ débarquant à Lillehammer pour s’entasser dans la patinoire olympique.

Le palmarès aux JO 1994 est anecdotique : Kerrigan décrochera la médaille d’argent derrière l’ukrainienne Oksana Baiul et Harding se classera huitième.

Un parti pris assumé pour réhabiliter Tonya Harding ?

A l’annonce du projet, le film Moi, Tonya était décrit comme un biopic mais dès les premières vidéos, on s’est rendu compte que l’optique n’était pas/plus tout à fait celui-là.
A la sortie du film, on a plus à faire à une docucomédie mêlant faits réels et fictifs, un style qui s’est développé depuis le début des années 80 (Les dieux sont tombés sur la tête de Jamie Uys, 1980).

Moi, Tonya s’intéresse à la vie de Tonya Harding depuis ses débuts sur la glace (à 3 ans) jusqu’à sa chute après les JO, il ne se basera que sur le point de vue de deux protagonistes : Tonya Harding et Jeff Gilloly.

Le générique d’ouverture est d’ailleurs clair sur ce point puisqu’il prévient que le film est basé sur des entretiens « dénués d’ironie, violemment contradictoires et totalement sincères » avec Tonya Harding et Jeff Gillooly.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, si le film de Gillepsie se focalise sur la vie de Tonya Harding, le scénario de Steven Rogers n’est donc pas l’adaptation de l’autobiographie de Harding sortie en 2008 (The Tonya Tapes).

Ainsi, nous n’aurons pas les points de vue de deux autres acteurs marquants : LaVona Golden (la mère abusive de Tonya) et Shawn Eckardt (décédé en 2005). La victime Nancy Kerrigan n’aura pas davantage droit au chapitre.

C’est donc un récit forcément biaisé que nous proposent Gillespie et Rogers.

Un film qui pêche plus sur le fond que sur la forme

Pour autant, Moi, Tonya n’a pas pour vocation d’excuser Tonya Harding. Elle n’y est ni victime ni héroïne. Sous l’œil de Gillepsie, elle est présentée de manière cash. Elle détonne dans ce milieu artistique plus habitué au rose et aux patineurs bien sous tous rapports. C’est d’ailleurs ce que la fédération a toujours reproché à Harding : son côté cash, limite trash. Plus athlétique que ses concurrentes (à l’image de la française Surya Bonaly), Tonya Harding ne rentrait pas dans le moule. Et à chaque pas, on s’est bien assuré de le lui rappeler.

Malgré ça, le film de Gillepsie ne tombe jamais dans le pathos ni dans la victimisation de son personnage principal.

Certes elle a été élevée par une mère violente et abusive qu’elle a fui pour se retrouver mariée à un être tout aussi violent et abusif. Certes Tonya Harding n’a pas toujours pris les bonnes décisions. Mais elle les a prises avec les armes dont elle disposait ; elle a grandi avec le peu d’armes que son éducation (elle a arrêté l’école à 15 ans) lui avait donnés.

Et elle a dû affronter un emballement médiatique sans précédent qui l’a clouée au pilori, faisant d’elle à jamais la vilaine dans cette affaire (rappelons juste qu’elle n’a été reconnue coupable que de non dénonciation de délit). Si en 2018 nous sommes plus ou moins habitués à voir les médias couvrir en live les événements, l’affaire Harding/Kerrigan était une première. C’est la première fois que les télévisions campaient devant les habitations. Une première qui sera détrônée quelques semaines plus tard par l’affaire O.J Simpson et la poursuite de la Bronco sur l’autoroute. Un événement très bref dans le film de Gillepsie mais qui souligne bien la responsabilité d’une certaine presse dans le devenir de Tonya Harding.

La manière de filmer du réalisateur australien est pour beaucoup dans cette absence de victimisation. Craig Gillespie a en effet fait le choix de filmer au plus près de l’action. On est témoin par des plans serrés des violences subies, qu’elles soient verbales ou physiques. Et pour ajouter à cette volonté d’immersion, le fameux quatrième mur est brisé à de très nombreuses reprises, les personnages de Harding et Gilloly s’adressant directement aux spectateurs.

Côté décors et costumes, les équipes techniques ont fait un excellent travail avec une solide reconstitution de l’époque. Que ce soit dans les tenues des patineuses ou dans la vie de tous les jours, tout est très fidèle à l’époque. Une mention particulière pour la bande-son très rythmée qui accompagne bien l’action à l’écran.

Un duo d’actrices au top

Pour porter un tel film, il fallait une distribution douée.

Ce qui frappe en premier, c’est Allison Janney, plus qu’inspirée dans le rôle de LaVona. Une interprétation qui devrait logiquement lui valoir un Oscar le 4 mars prochain puisqu’elle a déjà remporté le prix de Meilleure actrice dans un second rôle à trois reprises (Screen Actors Guild Awards 2018, Golden Globes 2018 et British Academy Film Awards 2018). Une interprétation mesurée qui ne nous fait pas totalement détester le personnage.

Et dans le rôle de Tonya Harding, on retrouve l’australienne Margot Robbie (ex Harley Quinn dans Suicide Squad), méconnaissable et elle aussi en route pour l’Oscar. Si perruque et prothèses ont été nécessaires pour la faire ressembler à Tonya, elle parvient à disparaître derrière le rôle. On pouvait s’attendre à une caricature de la patineuse, il n’en est rien. On peut tout au plus lui reprocher une stature plus élancée que celle de Harding (1 mètre 68 vs 1 mètre 55) et de la camper de ses 15 à 24 ans alors qu’elle-même en a 27. Il aurait peut-être été judicieux de choisir une troisième actrice pour camper Tonya Harding adolescente (en sus de Mckenna Grace et Margot Robbie).

A noter que Robbie a donné de sa personne puisqu’elle a suivi un entraînement de cinq mois pour effectuer elle-même la majorité des séquences de patinage. A une (grosse) exception près : le triple axel lors de la compétition de 1991. Aucune patineuse n’étant disponible si près des JO de PyongChang, les effets spéciaux ont « collé » sur la prestation originale de Harding le visage de Robbie. Un montage qui se voit mais avec un budget limité de 11 millions de dollars, Moi, Tonya ne bénéficiait pas des mêmes largesses techniques que les blockbusters.

Aussi étonnant que celui puisse paraître, le personnage de Gilloly, instigateur principal de l’agression contre Kerrigan, est plus effacé. Si la composition de Sebastian Stan ne semble pas en cause, on aurait aimé un personnage plus tranché.

Moi, Tonya, un film à voir ?

Pour les plus de 30 ans qui ont vécu l’attaque et les JO de Lillehammer, le film de Graig Gillepsie a le mérite d’éclairer d’un jour nouveau les événements (un peu comme la série d’anthologie American Crime Story l’avait fait pour O.J Simpson) en ajoutant les éléments de contexte (environnement de Tonya Harding notamment).

Pour les plus jeunes spectateurs, difficile de les inciter à aller voir un film sur des événements aussi anciens, même si la discipline a bénéficié d’un important coup de projecteur suite à ces événements peu glorieux.

Le monde si parfait du patinage artistique en ressort égratigné et Tonya Harding quelque peu réhabilitée.

Et plus de 24 ans après les faits, il était temps …

Moi, Tonya : la bande-annonce

Moi, Tonya – Fiche technique

Titre original : I, Tonya.
Réalisateur : Craig Gillespie.
Scénario : Steven Rogers.
Interprétation : Margot Robbie (Tonya Harding), Allison Janney (LaVona Harding), Sebastian Stan (Jeff Gilooly), Paul Walter Hauser (Shawn Eckhardt), Julianne Nicholson (Diane Rawlinson), Mckenna Grace (Tonya Harding jeune), Caitlin Carver (Nancy Kerrigan), Bojana Novakovic (Dody Teachman).
Musique : Peter Nashel.
Photographie : Nicolas Karakatsanis.
Montage : Tatiana S. Rigel.
Producteurs : Bryan Unkeless, Margot Robbie, Tom Ackerley et Steven Rogers.
Maisons de production : LuckyChap Entertainment et AI Film.
Distribution (France) : Mars Films.
Récompenses : Meilleure actrice dans un second rôle pour Allison Janney (Screen Actors Guild Awards 2018, Golden Globes 2018 et British Academy Film Awards).
Durée : 120 minutes.
Genre : Drame, biopic, comédie.
Date de sortie : 21 février 2018.
USA – 2017

Auteur : Grae Leigh

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