Last Stop : Yuma County – Cinglant !

Dans Last Stop : Yuma County, Francis Galluppi filme le calme avant la tempête dans une ambiance sèche, décalée, entre humour noir et drame latent.

Synopsis : Au milieu du désert brûlant d’Arizona, une station-service se retrouve à sec. Dans le diner attenant, les clients attendent dans une ambiance étouffante l’arrivée du camion-citerne pour les ravitailler. Ils pensent que le pire, c’est la chaleur, mais c’est sans compter sur l’arrivée de deux braqueurs en cavale dans le restaurant…

Pulp Friction

Sorti à l’automne 2023 dans son pays d’origine, ce petit bijou qu’est Last Stop : Yuma County arrive enfin dans les salles françaises. Film de festival 100 % indépendant, le long-métrage du Californien Francis Galluppi a bourlingué un peu partout — en passant par Reims Polar et le petit écran — avant que le toujours excellent distributeur The Jokers n’ait la très bonne idée d’en proposer une sortie estivale.

Dès la première image, on sait qu’on tient un film singulier : plusieurs plans s’alignent dans une lumière blanche et sèche — une route dans le désert, une station-service isolée — mais seul un oiseau posé sur le vide-ordures est net. Le reste est flou. Et déjà, on attend. Qui conduit cette guimbarde poussiéreuse qui se gare sous nos yeux ? Le temps que notre regard s’ajuste, le film, lui, est déjà en train de jouer avec nos nerfs.

Cette tension-là, Galluppi ne la lâchera jamais. On brûle de savoir ce qui va se passer, tout en savourant paradoxalement chaque instant suspendu.

Le protagoniste sans nom (incarné par Jim Cummings, déjà très remarqué dans Thunder Road, la scène de l’éloge funèbre aux obsèques de la maman ! ), en route vers l’anniversaire de sa fille, est à court d’essence. Vernon (Faizon Love), le propriétaire massif de la station, lui annonce que les pompes sont à sec, en attendant la citerne. Il l’invite à patienter dans le diner d’à côté, tenu par Charlotte (Jocelin Donahue), serveuse mutique et propriétaire des lieux — accessoirement, femme du shérif.

Le protagoniste sans nom (incarné par Jim Cummings, déjà très remarqué dans Thunder Road — notamment pour la scène de l’éloge funèbre lors des obsèques de la maman), en route vers l’anniversaire de sa fille, est à court d’essence. Vernon (Faizon Love), le propriétaire massif de la station, lui annonce que les pompes sont à sec, en attendant la citerne. Il l’invite à patienter dans le diner d’à côté, tenu par Charlotte (Jocelin Donahue), serveuse mutique et propriétaire des lieux — accessoirement, femme du shérif.

L’ambiance du diner — on pourrait presque dire saloon — est digne d’un bon western noir : clair-obscur très esthétique, chaleur moite, silence tendu. C’est un point de passage, un lieu de croisement, mais aussi de dérèglement.

Peu à peu, les personnages arrivent, tous coincés ici par manque d’essence. Notamment un duo improbable de braqueurs recherchés, qui ont fui avec 700 000 dollars dans une vieille Pinto verte. Le plus jeune, Travis (Nicholas Logan), est un enfant géant, bavard, attardé, le tee-shirt trop court, le revolver coincé entre les fesses. L’autre, Beau (Richard Brake), plus âgé, est son exact opposé : regard coupant, parole rare, silhouette affûtée — comme les couteaux japonais que vend le protagoniste.

La tension grimpe. Les malfrats comprennent que les clients les ont reconnus. Le huis clos se durcit. Les dialogues ciselés, les situations absurdes, les digressions noires : on pense aux frères Coen, bien sûr, mais aussi à Jim Jarmusch. Rien n’est appuyé, tout est à demi-mot.

Ce qui frappe, c’est la maîtrise plastique du film. Chaque plan est composé avec soin : lignes, diagonales, jeux d’ombre et de reflet. La lumière jaune du jour semble figer les personnages dans une torpeur poussiéreuse, quelque part entre l’Americana de Jeff Nichols et les tableaux d’Edward Hopper.

À cette ambiance étouffante du diner répond parfois un contrepoint étonnant : les images venues du bureau du shérif. Là, tout est net, froid, presque pop — comme un micro-film dans le film, avec ses néons, ses panneaux, ses uniformes impeccables. Une autre Amérique, celle de l’ordre et du règlement, qui contraste violemment avec le chaos latent du diner.

Et ce chaos finit, bien sûr, par exploser. Le dernier acte défouraille à tout va, avec une sauvagerie brutale mais totalement assumée. On pense alors à Tarantino, à Rodriguez, ou encore à Sale temps à l’hôtel El Royale de Drew Goddard. Mais contrairement à ce dernier, Galluppi garde la ligne : pas d’esbroufe, pas de stylisation excessive. Last Stop : Yuma County est un film pulp resserré, sec, tendu comme un câble chauffé à blanc.

Scénariste, compositeur, monteur et réalisateur, Francis Galluppi signe un film sans gras, sans fioriture, mais d’une précision redoutable. Une pépite de cinéphile, tendue, drôle, violente, sèche — à découvrir absolument.

Last Stop : Yuma County – Bande-annonce

Last Stop : Yuma County – Fiche technique

Titre original : Last Stop in Yuma County
Réalisateur : Francis Galluppi
Scénario : Francis Galluppi
Interprétation : Jim Cummings (Le vendeur de couteaux), Jocelin Donahue (Charlotte), Richard Brake (Beau), Nicholas Logan (Travis), Faizon Love (Vernon), Gene Jones (Robert), Robin Bartlett (Earline), Sierra McCormick (Sybil), Ryan Masson (Miles)
Photographie : Mac Fisken
Montage : Francis Galluppi
Musique : Francis Galluppi
Producteurs : Francis Galluppi, Adam Maffei, Nicholas Bogner
Sociétés de production : Ten Acre Films, Invention Studios
Pays de production : États-Unis (2023)
Distribution : The Jokers Films
Durée : 1h30
Genre : Thriller / Pulp / Western moderne
Date de sortie (France) : 31 juillet 2024

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.