De son vivant : « De la musique avant toute chose »

Un jeune professeur de théâtre atteint d’un cancer incurable vit ses derniers mois entouré de sa mère et d’une équipe médicale très impliquée. Dans ce film à la fois sombre et lumineux, où la musique semble élevée au rang d’Art poétique, Emmanuelle Bercot livre une réflexion sur la fin de vie et sur la place que laissent les défunts dans l’existence de ceux qui leur survivent. Émouvant et éprouvant.*

Dans la vie comme au cinéma, il est tellement difficile d’évoquer la mort, de la montrer et d’en parler. Dans le service du professeur Eddé, la parole, justement, est libérée. « Mon principe absolu, c’est la vérité », dit-il. Entièrement dévoué à ses patients, il les accompagne avec une rare bienveillance : « La montagne qui est devant nous, je peux vous aider à la franchir. Je connais le chemin, il est rocailleux, mais on marchera ensemble, et je vous tiendrai la main. » Dévoué aussi à son équipe de soins palliatifs qu’il anime tel un chef de chœur. Médecins, aide soignants, infirmières, tous se retrouvent autour de lui pour verbaliser et partager leurs émotions, confrontés à la douleur des autres qui devient, dans une certaine mesure, un peu la leur.

Les soignants, réunis en table-ronde, s’autorisent à dire les mots qui les envahissent : « culpabilité », « impuissance », « courage », « solitude », « tristesse »… Une infirmière se reproche d’avoir pleuré : « Mon rôle c’est d’être solide, c’est d’être rassurante. » Ce à quoi le médecin répond : « Un malade qui vous voit émue ressent votre empathie. Si vous pleurez, n’ayez pas honte ».

Avec son aide, ils font également un travail pour comprendre que personne ne doit se sentir coupable si un malade a « choisi » – oui, c’est le terme – de « partir » seul. Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit et c’est très difficile à vivre pour ceux qui restent. Même si l’on a accompagné un proche jusqu’à la toute fin de son voyage terrestre, c’est souvent seul, en effet, qu’il décide de quitter le monde des vivants. Plus les moments sont anodins – sortir fumer une cigarette, se restaurer, échanger quelques mots avec un médecin – plus grande est la culpabilité que l’on éprouve à n’avoir pas été là au moment fatidique… Et l’on ne comprend pas toujours bien qu’il s’agit sans doute d’un acte d’amour, de pudeur, de la part de celui ou celle qui nous quitte. C’est de tout cela qu’il s’agit dans ce film.

« Quand la musique est bonne… »

          « Dans ma volonté de réussir un film mélodramatique, explique la réalisatrice Emmanuelle Bercot, la dimension de la musique m’est apparue aussi fondamentale que celle du scénario, de la mise en scène ou de l’interprétation. Sans elle, pas de film ! » Et de poursuivre : « La musique devient un personnage à part entière qui porte, en les transcendant, les sentiments et les émotions des personnages, et fait surgir ce supplément d’âme que toute création recherche. »

En effet, dans cet hôpital et en particulier dans le service du professeur Eddé, la musique est présente à tous les étages. La bande-son couvre un large spectre. Dès le début du film, on rencontre le médecin, féru de jazz, entouré de ses soignants. Ils décompressent après une réunion difficile, grattant la guitare en chantant Lean on me de Bill Waters. Un peu plus tard, ils reprennent Bye bye love des Everly Brothers. Instantanément, la charge émotionnelle s’allège, se dissipe, redonne un sourire communicatif à l’équipe, comme à nous, spectateurs. Au moins pour un temps.

            « J’étais dans l’attente d’une émotion que je voulais « poignante », sans être mièvre ni pathétique, explique Emmanuelle Bercot. Avec sa sensibilité et sa détermination à servir le film, Éric [Neveux] a réussi à créer une bande originale qui épouse magnifiquement les mouvements de cette histoire, et l’amplifie. » Et de fait, la musique est partout. Même au plus mal dans sa chambre d’hôpital, Benjamin écoute Gershwin, Rhapsody in Blue, ou reçoit un guitariste qui lui joue Armstrong, Let my people go. Le Professeur se rend à des concerts de jazz et partage son expérience avec son patient alors que la mère de Benjamin (Catherine Deneuve) écoute du blues pour adoucir sa peine… Rien de triste, on vous dit !

La pratique de la musique fait pleinement partie de thérapie. Même si elle ne guérit pas, elle soulage. Les soignants chantent aussi pour les malades. Façon de dire que la vie doit régner dans ces lieux où l’on accompagne le plus longtemps possible, dans l’apaisement, ceux dont ce sera la dernière demeure.

Le chant, les instruments, la danse également, servent de soupape émotionnelle pour supporter l’insupportable, pour chercher à l’apprivoiser. Des danseurs de tango tournoient pendant que la chimio coule dans les veines des malades. Un xylophone accompagne un violon. Les gros plans immortalisent les sourires, éclairent les visages, s’attardent sur le jeu de jambes tourbillonnant. Et l’on se surprend à fredonner avec les patients, au milieu de la salle des traitements, comme si tout allait bien, ou presque…

La bande-son, remarquable, chemine des gospels aux standards du jazz en passant par de la variété réconfortante. On retient en particulier l’envoûtante reprise piano-voix de Voyage voyage par Anja Franziska Plaschg, la chanteuse autrichienne de Soap & Skin. Son timbre, son accent, son phrasé, se jouant des accords mineurs et discrètement discordants, finissent toujours par rétablir l’harmonie. Et quelle harmonie ! Un bouleversement pour la génération X qui a bien dans l’oreille l’interprétation pop de Desireless en 1987 . Totalement revisitée, la version de Soap & Skin, extraite de l’album Narrow (2012), confère à ce tube cultissime des années 80 quelque chose d’étrange et de fantastique, à la fois sombre et éclairé de l’intérieur. Quant aux paroles de Jean-Michel Rivat, « voyage éternellement, dans l’espace inouï de l’amour », elles prennent une tout autre dimension – tragique, magnifique, bouleversante – qui signe musicalement le film.

La vie et le théâtre mêlés

De l’été à l’hiver, De son vivant se découpe en quatre saisons. Autant d’étapes qui permettent de suivre Benjamin / Benoit Magimel, au fil de ses traitements, de sa décrépitude physique et de son cheminement personnel vers la fin de son existence.

Prof de théâtre, il prépare ses élèves au Conservatoire, leur fait répéter Romeo et Juliette ou Andromaque, les fait improviser aussi. Magimel, marqué et amaigri, offre une palette d’émotions d’une rare intensité, à la hauteur de ce rôle éprouvant. Toujours juste, il ne tombe jamais dans le pathos, dose savamment ses effets et nous conduit, nous aussi, à accepter l’idée qu’il va quitter l’écran.

Tout en poursuivant son activité professionnelle, en allant jusqu’au bout de ses forces, en étant aimé et même un peu amoureux de Eugénie (Cécile de France) qui lui offre quelques ultimes instants d’amour, Benjamin passe par les états successifs que connaissent les gens souffrant de longue maladie : sidération, révolte, acceptation, résignation.
Ses élèves grandissent en même temps que leur professeur s’amoindrit. Ils improvisent sur divers sujets, dont celui de la mort, qui résonne particulièrement chez lui. Les scènes de théâtre sont puissantes, déstabilisantes. Elles sonnent vrai. Elles sont vraies ! Dans un ultime message, Benjamin leur fait dire par sa mère  : « Soyez généreux et authentiques et au plus près de votre être profond […] Accomplissez-vous. »

À travers lui, ce sont aussi ses proches que l’on côtoie. Sa mère, d’abord, omniprésente, aimante et impuissante, à laquelle Catherine Deneuve prête sa détresse majestueuse. Son fils, qu’il n’aura jamais connu, mais qu’il « retrouvera » dans un ultime moment de partage à travers la musique. Sur le chemin du pardon et de la réconciliation, les paroles et la mélodie de Sinead O’Connor, Nothing compares to you, n’ont jamais été aussi chargées de sens. Sans pour autant être vraiment tristes.

On l’aura compris, ce n’est pas un film mortifère qu’a voulu tourner Emmanuelle Bercot, c’est un film sur la vie et sur la mort, dans ce qu’elles ont de plus simple et complémentaire. Comme les paroles que le Professeur Eddé invite son patient à prononcer : « Je me permets de vous suggérer cinq mots que l’on peut dire à ceux qu’on aime avant de partir : pardonne-moi, je te pardonne, je t’aime, merci, au revoir. »

Bande-annonce : De son vivant

* En salle le 24 novembre

 Fiche technique : De son vivant

Réalisation : Emmanuelle Bercot
Scénario : Emmanuelle Bercot et Marcia Romano
Photographie : Yves Cape
Musique : Éric Neveux
Productuers : Denis Pineau-Valencienne et François Kraus
Sociétés de production : Les Films du Kiosque, StudioCanal et France 2
Société de distribution : StudioCanal
Pays d’origine : France
Genre : Drame
Durée : 120 min

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.