Avec L’Origine de l’humour, Mab remonte jusqu’à la préhistoire pour confier à un chasseur médiocre une mission divine : faire rire l’humanité. Une genèse joyeusement idiote, publiée chez Fluide Glacial, où le gag devient une affaire très sérieuse.
Au commencement était l’ennui. Puis Dieu créa l’humour. Pour le reste, il délégua. L’élu s’appelle Marcel, chasseur-cueilleur assez peu doué pour la chasse et manifestement pas mieux préparé à devenir le premier comique de l’humanité. Le voilà pourtant désigné par la main céleste pour répandre la bonne parole humoristique parmi ses contemporains. Une mission dont il peine d’abord à saisir le sens : c’est quoi au juste, l’humour ? Dieu lui fournit alors une démonstration en lui demandant de tirer sur son doigt. Le premier pet divin gronde dans le ciel. La civilisation peut commencer.
Mab part de ce télescopage entre le grand récit des origines et la trivialité du gag pour donner chair à ses récits. L’humour a beau descendre du ciel, il atterrit très bas. Marcel en découvre peu à peu les différents ressorts : comique de situation, répétition, absurdité, décalage, second degré ou bonne vieille plaisanterie couillonne. Le problème, c’est qu’une blague ne devient drôle qu’à partir du moment où quelqu’un la comprend. Or le public préhistorique se révèle particulièrement coriace. Marcel expérimente donc, insiste, se trompe et recommence. Premier humoriste, il est aussi le premier à connaître le bide.
Construit en une douzaine d’histoires courtes de quelques pages, l’album ne se réduit pourtant pas à une succession de sketches. Une petite trajectoire se dessine : Marcel doit également trouver sa place dans la tribu, séduire Cynthia, fonder une famille et composer avec les exigences ordinaires, car faire rire ne remplit guère le garde-manger. Sa vocation de plaisantin devient un métier impossible, à la fois indispensable et parfaitement inutile. Le cul entre deux chaises, ou plutôt entre deux rochers plats.
Le dessin « gros nez » de Mab semble né pour pareille aventure. Avec son monosourcil, ses bras ballants et sa silhouette perpétuellement dépassée par les événements, Marcel possède déjà la physionomie du pauvre type universel. Autour de lui gravite une réjouissante galerie de tronches, tandis que grottes, jungles et rivières donnent à cette genèse bouffonne un petit monde étonnamment consistant. Des intermèdes en une page, traités dans des ocres et des bruns plus stylisés, ponctuent agréablement le récit.
Et puis ce prénom, Marcel, ne peut manquer de faire sourire chez Fluide Glacial : difficile de ne pas y entendre un hommage discret à Gotlib, dont l’humour demeure l’un des mythes fondateurs de la maison. Mab s’inscrit dans cette lignée sans chercher à l’imiter. Il préfère raconter, avec une bêtise savamment organisée, que le rire est né d’une chute, d’un pet et d’une incompréhension. C’est peut-être historiquement discutable. Mais la démonstration tient debout, avec légèreté.
L’Origine de l’humour, Mab Fluide Glacial, 13 mai 2026, 56 pages
Avec ce troisième volume de l’arc Saiyan en édition Full Color, Dragon Ball atteint, mine de rien, l’un de ses sommets narratifs. Le duel entre Goku et Vegeta passera en effet à la postérité : explosion de puissance, nouvelles techniques de combat, tandis que les conséquences de cet affrontement bouleverseront durablement l’univers imaginé par Akira Toriyama.
La confrontation contre les Saiyans entre dans sa phase finale, la plus intense. Vegeta représente une menace d’un autre calibre. Après avoir constaté l’incapacité de Nappa à poursuivre le combat face à Goku, le prince des Saiyans a éliminé son propre compagnon, froidement, sans la moindre hésitation. Un geste glaçant qui révèle une cruauté bien plus inquiétante que ce que sa frêle silhouette laissait présager.
Face à lui, Goku sait qu’il doit éloigner ses amis du combat. Commence alors un duel sans merci. Grâce au Kaiôken, technique apprise auprès de Kaio, le héros de Toriyama parvient à rivaliser avec un adversaire pourtant plus puissant et aguerri. Les échanges gagnent progressivement en intensité. Le lecteur y verra d’ailleurs l’une des images iconiques de la série : le Kamehameha et le Garrick Ho de Vegeta rivalisant de puissance.
Mais la supériorité de Goku n’est que temporaire. Refusant d’accepter la défaite, Vegeta utilise la transformation en singe géant. En créant une lune artificielle, il déclenche sa métamorphose et inverse brutalement le rapport de force. Blessé, épuisé, incapable d’exploiter pleinement le Genki Dama qu’il prépare, Goku se retrouve écrasé sous la puissance monstrueuse de son adversaire.
C’est alors que la bataille devient un combat collectif. Yajirobé, resté jusque-là en retrait, intervient au moment décisif en sectionnant la queue de Vegeta. Krilin et Gohan rejoignent ensuite l’affrontement pour exploiter l’énergie du Genki Dama. Même frappé de plein fouet par cette attaque, Vegeta continue pourtant de se relever. Sa détermination, qui caractérisera le personnage jusqu’à la fin de la série, s’exprime déjà pleinement.
Toriyama imagine de nombreux rebondissements. Gohan aperçoit la lune artificielle. Il se transforme à son tour en singe géant et devient malgré lui l’arme qui permettra de vaincre Vegeta. Lorsque son immense corps retombe sur le prince des Saiyans, celui-ci est enfin mis hors de combat. Haletant, spectaculaire, annonçant les luttes acharnées qui auront lieu sur Namek, cet arc fait entrer la série dans une nouvelle dimension.
D’autant plus que la conclusion est tout aussi importante que le combat lui-même. Alors que Krilin s’apprête à achever Vegeta, Goku intervient et lui demande de l’épargner. Et puis, le prix de la victoire est terrible. Yamcha, Chaozu, Tenshinhan et Piccolo ont péri. Plus grave encore, la mort de Piccolo entraîne celle de Dieu, auquel il est lié. Avec la disparition du gardien de la Terre, les Dragon Balls cessent d’exister. Pour la première fois, la série semble privée de son traditionnel filet de sécurité…
C’est là qu’on apprend que Piccolo et Dieu sont originaires de Namek. Une idée prend forme : si d’autres Namekiens vivent sur cette planète lointaine, peut-être possèdent-ils eux aussi des Dragon Balls. Cette simple hypothèse ouvre soudain les portes d’un nouvel horizon. Peut-être le plus riche de la série.
Le troisième tome de Dragon Ball Full Color – Les Saiyans se termine ainsi sur une transition magistrale. D’un côté, la bataille la plus spectaculaire que la série ait proposée jusqu’alors. De l’autre, la promesse d’une aventure encore plus vaste. Avec Bulma, Krilin et Gohan prenant la route de Namek tandis que Goku récupère difficilement, Akira Toriyama ouvre la porte à l’un des arcs les plus appréciés de toute l’histoire du manga.
Avec ce premier tome, Patrice Perna et Malo Kerfriden signent une bande dessinée historique tendue, qui raconte le triple effondrement d’un homme, d’un régime et d’un mythe.
L’ascension de Mussolini a déjà été mille fois commentée. Sa déroute, en revanche, un peu moins. Après La Dernière Nuit de Mussolini, c’est désormais Avanti Popolo, premier tome d’une série elle aussi publiée chez Glénat, qui s’attache aux derniers jours du dictateur italien, en avril 1945, lorsque Milan bascule, que les partisans avancent, que les soutiens s’évaporent et que le Duce, passablement diminué, tente encore de négocier son sort.
Le récit trouve sa force dans un double mouvement. D’un côté, Mussolini, vieilli, paranoïaque, déjà presque spectral, s’accroche à une grandeur qui n’existe plus. De l’autre, Folco, jeune immigré italien réfugié en France, devient partisan et avance vers celui qu’il s’est juré d’abattre. L’un sort de l’Histoire, l’autre y entre.
Patrice Perna nomme clairement le fascisme pour ce qu’il fut, une mécanique de violence, de propagande et d’écrasement, mais le scénario, basé sur une documentation solide, se nourrit aussi d’une mémoire familiale italienne. Il en résulte un récit habité, qui se tient à bonne distance des faits et de leurs affects associés.
Le dessin de Malo Kerfriden accompagne admirablement ce crépuscule. Son trait, précis sans raideur, privilégie les regards, les intérieurs oppressants, les corps fatigués par la guerre. Rien de spectaculaire au sens commun du terme : la mise en scène travaille plutôt la pression sourde, les conversations tendues, l’attente d’une violence que l’on sait imminente.
Avanti Popolo raconte la chute d’un tyran qui a perdu de sa majesté. Devenu une silhouette de carton, Mussolini apparaît comme un homme défait, mégalomane, rongé par ses démons, incapable de comprendre que son pouvoir s’est dissous. Il se décrit encore en sauveur d’une Italie meurtrie et divisée. Face à lui, les partisans ne sont pas plus idéalisés ; ils appartiennent eux aussi à un monde brutal, où la libération se mêle à la vengeance. Un héroïsme aux mains sales.
Ce premier tome ne nous conduit pas encore jusqu’au terme tragique du parcours, mais il installe avec beaucoup d’efficacité la mécanique de la chute. En resserrant le récit sur quelques jours, les auteurs donnent à cette fin historique l’allure d’une tragédie : un chef déchu, une amante fidèle, des compagnons qui doutent, un peuple qui revient, et le chant d’Avanti Popolocomme contrepoint sonore à l’effondrement des chemises noires.
C’est donc une ouverture solide, sombre et maîtrisée. Une BD historique qui interroge la fascination trouble pour les hommes forts, la persistance des mythologies autoritaires et cette violence politique dont les échos n’ont, hélas, rien perdu de leur actualité.
Mussolini – Avanti Popolo, Patrice Perna et Malo Kerfriden Glénat, 24 juin 2026, 56 pages
Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu’est Maspalomas, aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la « vie d’avant » va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz.
L’Eden
Est-on en plein milieu du désert ? Les plans de dunes qui ouvrent le film pourraient le laisser croire. Quelques îlots de verdure permettent aux hommes en quête de sexe de satisfaire leurs envies à l’ombre. Vicente est de ceux-là. Ce septuagénaire bedonnant ne tarde pas à trouver un partenaire, à qui il enjoint d’aller « doucement ». On pense immédiatement à L’Inconnu du Lac d’Alain Guiraudie. Comme le très subversif cinéaste français, le duo Aitor Arregi – José Mari Goenaga a voulu exposer le public à un tabou : la sexualité homosexuelle montrée de façon crue, de surcroît impliquant un vieil homme. On se souvient de la terrible scène de suicide par sodomie d’un vieillard dans Rester vertical du même Guiraudie.
Un travelling aérien nous fait franchir les dunes : juste derrière, une plage bondée, avec musique, paillotes et corps enduits de crème solaire à touche-touche. On suit le retour de Vicente à la civilisation, un petit air satisfait sur les lèvres. La nuit, la fête se poursuit dans les bars proposant des shows érotiques ou dans des boîtes à partouze. Vicente, comme un poisson dans l’eau, erre dans ces lieux à la recherche d’occasions. Parfois rejeté, parfois invité. Notre homme veut ignorer son âge, mais son âge le rattrape. Le voilà sur le carreau.
En brossant cet Eden pour gays, Aitor Arregi et José Mari Goenaga n’ont pas cherché à combattre les clichés : sexualité compulsive, partenaires interchangeables, mise en valeur des corps musclés et velus, carnaval queer aux couleurs agressives sur boum boum envahissant. Un bonheur de carte postale. Plus dure sera la chute.
Retour au placard
Visage ridé, œil las, barbe envahissante, Vicente est méconnaissable : le fringant amant est devenu un vieillard tassé sur son fauteuil-roulant. L’AVC qu’il vient de subir, paralysant son côté droit, le ramène de force au Pays Basque qu’il avait fui pour pouvoir assumer son orientation sexuelle. À la manœuvre, sa fille, qui s’est sentie obligée de le prendre en charge et lui a dégoté un lieu idoine. Il faut toujours l’accord de l’intéressé, ce que celui-ci ne donne que du bout des lèvres. Le plan où sa fille le laisse après l’avoir installé, de dos face aux lits de sa nouvelle chambre, est poignant, surtout pour qui a déjà vécu le premier jour d’un parent mis à l’Ehpad. Les couleurs froides de la résidence et l’apathie des pensionnaires (filmés somnolant autour d’un Vicente perplexe) contrastent violemment avec l’univers de fiesta endiablée de l’exposition du film.
Le placard pour Vicente c’est, plus encore que cet univers grisâtre, essentiellement une chose : devoir cacher son homosexualité, ce qui est son lot depuis sa plus tendre enfance. Contemplant une photo de lui assis sur les genoux d’un Père Noël dont il ignorait que c’était son père, il raconte à sa fille qu’il lui avait demandé une poupée : il reçut le camion demandé officiellement aux parents. L’anecdote dit beaucoup de la souffrance endurée par un enfant contraint de cacher ses aspirations, et du peu d’écoute des parents de cette génération. Sa fille lui enjoint de faire son coming out mais Vicente résiste : peut-être parce qu’il sent qu’il devra se confronter aux préjugés des pensionnaires, comme le lui confirmera la psychologue ; peut-être aussi parce qu’il ne veut pas mêler la magie de Maspalomas à cet univers terne, symbole de son oppression. Dans cette logique, il refuse de prendre au téléphone son ami Ramón, resté aux Canaries. Les deux univers doivent rester bien étanches.
Mais Maspalomas semble prendre un malin plaisir à s’inviter à San Sebastián. Vicente n’a pas hérité d’une jeune et jolie aide-soignante mais d’un jeune et joli aide-soignant. Pas de chance, déplore son compagnon de chambrée ! Cet Iñaki s’avèrera un adepte de Maspalomas et l’un des profils inscrits sur l’appli de rencontre qu’utilise Vicente – une coïncidence qui n’appartient qu’au 7e art. Il le nomme « chéri » en lui faisant sa toilette, ce qui provoque le rejet de Vicente. La sexualité compulsive de Maspalomas s’immisce aussi dans la résidence sous une forme hétérosexuelle, avec ce couple qu’il faut sans cesse refréner. Tenté par son téléphone qui est une porte ouverte sur ses pulsions, Vicente est tiraillé.
L’équipe dirigeante de la maison de retraite fait pourtant tout pour le libérer : une directrice fraîchement nommée annonce une nouvelle organisation visant à répondre au « projet de vie » de chaque pensionnaire. Celui de notre homme est surtout de se mêler le moins possible aux autres, isolationnisme que l’équipe soignante s’efforce de combattre. Le tiraillement persiste.
Malgré tout, poussé par sa fille et par la psy qu’il consulte, Vicente va finir par franchir le pas : articuler les mots « je suis homosexuel » pour la première fois de sa vie, à 76 ans. Poignant. Et très réaliste dans ce qu’il produit, comme toute chose trop attendue : une certaine déception, malgré la réaction de la psy qui, comme le reconnaît Vicente, était la meilleure possible.
Une victoire, malgré tout, puisque Vicente parvient à être lui-même sans avoir à se transporter dans l’environnement artificiel de Maspalomas. Le facteur déterminant pourrait bien n’être ni sa fille ni le personnel de la résidence, mais la relation qu’il a tissée avec son camarade de chambre, Xanti.
Xanti, le miroir inversé
« Tu fais semblant de dormir ? » lui lance cet homme chaleureux et direct. Avec lui, pas de faux-semblant. On ne ment pas sur son âge comme le fait Vicente sur les applis tout en envoyant de fausses photos, on ne fait pas dans le politiquement correct. Xanti est volontiers envahissant, maladroit, mais il est authentique. C’est en ce sens que Vicente lui dira, en substance, « tu es ce que j’aurais aimé être ». À un moment, Xanti lâche une blague pleine de sous-entendus sur la « petite Chinoise » dont son compagnon a hérité à la place de Iñaki. Cela déplaît à Vicente à qui cette saillie rappelle trop l’homophobie ambiante qu’il dut endurer, mais Xanti lui rétorque un désarmant : « je voulais simplement te réconforter. »
D’abord rétif face à ce compagnon qui lui intime de serrer ses biceps pour faire fonctionner sa main droite, Vicente va se laisser séduire. Non pas sexuellement, à la façon Maspalomas, mais humainement. Vicente retrouve le sourire, l’accompagne à la salle de sport et dans des balades dans la ville. Sa relation avec Xanti se situe sur un autre plan, d’où sa gêne lorsque Xanti l’invite, sans malice, à se retourner sous la douche.
Cette amitié grandissante nous mène à la très belle scène où Xanti empêche Vicente de dormir, non pas à cause de ses ronflements mais à cause de ses claquements de dents : Xanti grelotte. Si son ami se positionne derrière son dos, ce n’est pas guidé par une pulsion sexuelle mais par le désir de réconforter Xanti, comme le faisait son père lorsqu’il était enfant. Était-ce une grippe ou le Covid puisque l’épidémie s’est invitée dans le film, l’action se déroulant en 2020 ? Xanti, en tout cas, ne s’en remettra pas.
À titre de legs involontaire, son compagnon de chambrée a laissé à Vicente 150 € glissés dans un livre. Notre héros va les utiliser pour… faire venir un gigolo dans sa chambre. N’est-ce pas la philosophie du « projet de vie » portée par la directrice ? On peut penser, ici, que les deux cinéastes militants ont tenu à ce que la conversion de Vicente n’aille pas jusqu’à le « guérir » de son homosexualité. La précaution est légitime. N’empêche : de retour à Maspalomas (sans plus aucune trace de son AVC ?), on verra Vicente échanger avec un bellâtre stéréotypé sans l’inviter à un coït. Quelque chose a bougé, de l’ordre, peut-être de la sérénité.
Nerea, le passé douloureux
Avec Xanti, la maison de retraite s’est déjà révélée bien plus qu’une mise au placard : une chance de s’assumer face à la société. San Sebastián va offrir au vieil homme une autre opportunité : celle de se confronter à sa fille, avec qui il avait coupé les ponts depuis 25 ans. Les relations entre le père et la fille sont au départ tendues : Vicente ne veut pas être réduit au statut d’assisté quand Nerea n’a pas digéré l’abandon dont elle a fait l’objet, rappelant en cela l’Emilia de L’Être aimé de Sorogoyen. Trouvant par hasard dans la rue son chien Agri mené par un jeune garçon, Vicente comprend qu’il s’agit de son petit-fils Mikel, à qui Nerea n’a rien dit de l’histoire de son grand-père. Découverte douloureuse.
Rancœurs de part et d’autre, explications, violence et émotion mouillée. Du Bergman, mais au petit pied. Ce volet du film de José Mari Goenaga et Aitor Arregi s’avère moins convaincant, parce que trop périphérique par rapport au thème central du film. Par ailleurs, Nagore Aranburu, qui enthousiasmait dans la mini-série Querer, a ici tendance à surjouer, face à un José Ramón Soroiz impeccable d’émotion contenue.
L’acteur parvient à transcender un film quelque peu académique dans son traitement. Musique d’ambiance omniprésente versant parfois dans le clip, fin tire-larmes, cadrages convenus à quelques expressions près : on est loin de L’Inconnu du Lac qui impressionnait par sa mise en scène. L’irruption du Covid dans l’histoire, nonobstant l’explication qu’en donnent les deux cinéastes (répondre au confinement de Vicente par un confinement général) a des allures de verrue scénaristique surchargeant inutilement le propos.
Malgré ces quelques réserves, le duo basque signe un long-métrage estimable. S’y déploient les thèmes de l’identité et du mensonge qui traversaient déjà le réussi Marco, l’énigme d’une vie. Mêmes sujets mais autre récit et autre forme : ainsi se construisent les œuvres.
Maspalomas – Bande-annonce
Maspalomas – fiche technique
Réalisation : Aitor Arregi, Jose Mari Goenaga Scénario : José Mari Goenaga Interprètes : José Ramón Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Uranga Photographie : Javier Agirre Erauso Décors : Mario Suances Costumes : Saioa Lara Montage : Maialen Sarasua Oliden Son : Alazne Ameztoy Musique : Aránzazu Calleja Production : Ander Barinaga-Rementeria, Xabier Berzosa, Ander Sagardoy, Fernando Larrondo Sociétés de production : Irusoin, Moriarti Produkzioak Pays de production : Espagne Sociétés de distribution France : Épicentre Films Durée : 1h55 Genre : Drame Date de sortie : 24 juin 2026
Né dans l’ombre de Moi, moche et méchant, l’univers des Minions s’est depuis étendu en une franchise tentaculaire, pas toujours à la hauteur de son postulat d’origine. Avec Des Minions et des monstres, Illumination et Pierre Coffin signent pourtant une bonne surprise pour ouvrir l’été. Ils réussissent à raviver l’esprit burlesque des débuts sans renier l’ADN absurde de ses créatures jaunes, à la rencontre du cinéma et de sa propre histoire.
La première partie du film fonctionne comme un zapping géant. En quelques minutes à peine, on traverse les âges en convoquant les travaux d’Eadweard Muybridge sur la décomposition du mouvement, puis les frères Lumière, avant que l’essor du cinéma muet des années 1920 ne prenne le relais — un mashup référentiel dense, et souvent très drôle, qui rejoue à toute vitesse l’histoire même de la création cinématographique avant de se poser durablement dans le Hollywood des années folles. Une fois sur place, l’hommage devient explicite. La physicalité des Minions s’inspire ouvertement celle d’Harold Lloyd, de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, dans un classicisme burlesque assumé qui sied étrangement bien à ces créatures sans langage articulé, mais pas sans malice.
On a tendance à l’oublier, mais c’est bien Pierre Coffin lui-même qui a inventé ce baragouinage devenu la signature sonore de la franchise, et il continue ici de s’amuser à détourner des mots du quotidien pour leur donner une couleur absurde. Des séquences d’incantation autour d’un grimoire qui sert à invoquer les monstres en est un bon exemple. On y reconnaît, déformés et triturés jusqu’à l’os, des fragments de mots bien réels, comme un clin d’œil glissé au passage pour qui tend l’oreille. C’est la recette du film, une farce généreuse qui cache son érudition sous une couche de gags pour ne jamais perdre de vue son public le plus jeune.
Quand les Minions réinventent (mal) le cinéma
Mais ce qui faisait autrefois son charme a ses limites, et elles se révèlent surtout dès qu’il s’agit de tenir une intrigue sur la durée. Le film calque le parcours de ses Minions sur la trame de Chantons sous la pluie, dans une version évidemment moins noire et moins musicale que celle d’un Babylon, mais résolument burlesque, à l’image de ce troupeau de bras cassés qui n’est jamais aussi en forme que dans le chaos. Le problème, c’est que sur le versant aventure et spectaculaire, le film va rarement jusqu’au bout de ses idées, trop vite rappelé à l’ordre par un besoin de retomber sur un gag plus simple. Une scène de course-poursuite mêlant western, train et avion en quelques minutes à peine, en plein cœur des studios d’un Hollywood fondé sur le star-system, en est l’exemple le plus frustrant. On y retrouve une inventivité et une énergie qui rappellent les meilleurs moments de Moi, moche et méchant, sans jamais que le film ne lui laisse le temps de se déployer pleinement.
Cette demi-mesure prend tout son sens si on replace le film dans le paysage actuel de l’animation hollywoodienne, qui s’enlise dans quelque chose de confortable, jamais abouti ni radical sur le plan thématique, qu’on pense au dernier Toy Story 5 ou à Jumpers chez Pixar, deux films sortis cette année qui souffrent d’un mal comparable. Le contre-exemple le plus parlant vient toutefois d’Illumination lui-même avec Super Mario Galaxy, sorti quelques mois plus tôt, qui a démontré qu’on pouvait déployer des moyens considérables pour livrer, in fine, un spot publicitaire géant feignant d’être un objet de cinéma a minima créatif. Face à ce repoussoir,Des Minions et des monstres fait presque figure de petit miracle. La qualité esthétique, les choix musicaux de John Powell, le soin apporté aux décors d’époque, tout cela est au rendez-vous. Mais c’est devenu un standard, ce qu’on est désormais en droit d’attendre de ces majors. Ce qu’on attend en plus, c’est qu’ils se concentrent sur ce qu’ils ont vraiment à raconter, et éventuellement à dénoncer.
Or ici encore, le versant politique — la Prohibition, les premières luttes des femmes pour le droit de vote — reste en toile de fond, évoqué sans jamais avoir la moindre incidence sur l’intrigue. Le film est déjà bien trop occupé à chorégraphier la bêtise de ses Minions pour s’arrêter en chemin. C’est très exactement ce pour quoi il est conçu, et il le fait bien ; mais on aimerait croire qu’on puisse, un jour, dépasser ce niveau sans pour autant trahir le grand public auquel ces films s’adressent en priorité.
Les Minions restent, qu’on s’en réjouisse ou non, parmi les derniers personnages populaires de l’animation à revendiquer aussi frontalement le cartoonesque pur, et on aime, sincèrement, cet hommage assumé aux monstres de série B et de l’univers de H. P. Lovecraft, qui a fait l’ouverture du Festival d’Annecy cette année. Avec un scénario un peu plus solide, ce même élan aurait pu produire quelque chose de plus fort, de plus excitant émotionnellement, ne serait-ce que visuellement. En l’état, on passe un bon moment, en famille ou entre amis, à regarder des gélules jaunes et molles redécouvrir le cinéma, sans jamais vraiment nous redonner l’envie d’en réinventer les règles.
Des Minons et des monstres – bande-annonce
Des Minons et des monstres – fiche technique
Titre original : Minions & Monsters Réalisation : Pierre Coffin Coréalisation : Patrick Delage Scénario : Pierre Coffin, Brian Lynch Interprètes (voix originales) : Allison Janney, Christoph Waltz, Jeff Bridges, Jesse Eisenberg, Zoey Deutch, Bobby Moynihan, Phil LaMarr, Trey Parker, Pierre Coffin Décors : Charlotte Hutchinson Montage : Gregory Perler Musique : John Powell Producteurs : Chris Meledandri, Bill Ryan Producteurs exécutifs : Brian Lynch, Chris Renaud Société de production : Illumination Pays de production : États-Unis, France Société de distribution France : Universal Pictures International France Durée : 1h29 Genre : Animation, Aventure, Famille, Comédie, Fantastique Date de ressortie : 24 juin 2026
Cette semaine du 17 juin réunit trois compositeurs face à des destinataires qu’on n’attendait pas : Rone qui réduit son langage pour rencontrer une baleine à bosse à La Réunion, Koki Nakano qui compose pour des enfants japonais en attente de greffe cardiaque dans le film de Naomi Kawase, Kane Parsons qui fabrique à vingt ans la musique de futurs qui ne sont pas advenus.
Rone est seul sur un catamaran au large de La Réunion. Il a 41 ans, un César de la meilleure musique originale pour La Nuit Venue en 2019, des partitions pour Jacques Audiard, pour la série D’Argent et de Sang, pour le programme symphonique L(oo)ping avec l’Orchestre National de Lyon. Il pourrait composer dans son studio parisien. Il est en mer parce qu’en 2020, des vidéos de marins ont commencé à circuler en ligne, où l’on voyait des baleines à bosse remonter à la surface quand sa musique passait sur les ponts des bateaux. Le réalisateur Valentin Paoli a vu ces vidéos. Le projet du documentaire La Baleine et le musicien est parti de là. Six ans plus tard, Rone est embarqué avec des bioacousticiens, en s’imposant un protocole strict de cinq minutes de musique maximum par session, et il a commencé par attendre plusieurs jours avant de jouer la moindre note.
Cette situation matérielle, un compositeur en mer en attente d’un destinataire animal, ouvre une semaine où trois films posent chacun à leur manière la question de la musique adressée à qui n’est pas le public habituel. Dans L’Illusion de Yakushima de Naomi Kawase, le pianiste japonais Koki Nakano signe sa première partition de fiction pour un film sur des enfants en attente de greffe cardiaque et sur un compagnon disparu dans le silence des évaporés volontaires japonais, ces personnes qu’on appelle jōhatsu et qui sortent un jour de chez elles pour ne plus jamais revenir. Dans Backrooms de Kane Parsons, le réalisateur a vingt ans, co-compose la musique avec Edo Van Breemen, et fabrique une partition pour des espaces 3D vides issus d’un mythe né anonymement sur internet en 2019, des couloirs sans habitants où le son n’attend personne pour résonner.
Trois compositeurs face à un même geste : continuer à composer quand la garantie du destinataire est partie.
La Baleine et le musicien
Réalisation : Valentin Paoli • Musique : Rone (Erwan Castex) • Sortie France : 17 juin 2026 • Distribution : Jour2Fête • Album BO : Megaptera (InFiné, 12 juin 2026) • Avec : Rone, Olivier Adam, Maîtrise de Radio France
Rone a 41 ans et il est devenu en quinze ans l’une des signatures les plus identifiables de l’électronique française. César de la meilleure musique originale pour La Nuit Venue de Frédéric Farrucci en 2019. Partitions pour Les Olympiades de Jacques Audiard, pour la série D’Argent et de Sang sur Canal+, pour le spectacle Room With a View avec le collectif (LA)HORDE et le Ballet National de Marseille. Collaborations avec Étienne Daho, Jean-Michel Jarre, The National, Saul Williams, Yael Naim, Alain Damasio. Il pourrait composer dans son studio parisien jusqu’à la fin de sa carrière, et personne ne le lui reprocherait. Megaptera, son nouvel album sorti le 12 juin chez InFiné, montre qu’il a choisi autre chose : composer en mer, pour une baleine.
Comment la baleine a convoqué le compositeur
L’origine du projet n’est pas Rone. En 2020, des vidéos commencent à circuler sur internet, dans lesquelles on voit des marins diffuser ses morceaux sur les ponts de leurs bateaux et des baleines à bosse remonter à la surface, sembler s’attarder, parfois souffler à proximité. Les vidéos sont amateurs, partagées entre passionnés de musique électronique et observateurs de cétacés. Rien ne prouve scientifiquement que les baleines réagissent spécifiquement à Rone plutôt qu’à d’autres sons. Mais les vidéos s’accumulent, et le phénomène attire l’attention.
Le réalisateur Valentin Paoli est l’un de ceux qui regardent. Il imagine alors un documentaire qui ne serait pas sur les baleines, ni sur la création musicale, ni sur Rone en tant qu’artiste, mais sur quelque chose de plus singulier : ce qui se passe quand un musicien décide de répondre à la sollicitation d’un autre vivant. Paoli formule son intuition dans un entretien donné en juin 2026 :
« Un musicien qui souhaite parler à une baleine, cela ressemble à une fable. Nous voulions explorer quelque chose de beaucoup plus profond. L’objectif était de faire un film de cinéma : non seulement pour une question d’image évidemment, mais surtout pour donner à la musique et au son du film la dimension qu’ils méritent. Il y a une véritable atmosphère de cinéma sonore. »
Rone accepte le projet, mais il le complique d’emblée. Avant même de prendre la mer, il s’interroge : ces marins qui diffusent sa musique sans cadre scientifique, est-ce qu’ils ne perturbent pas l’écosystème marin par leurs émissions sonores ? Cette question éthique vient de Rone lui-même, et c’est elle qui amène le projet à s’entourer d’éthologues, de bioacousticiens, d’ingénieurs environnementaux, d’associations. Le protocole strict qui encadre le tournage n’est donc pas imposé de l’extérieur à un artiste qui voudrait jouer librement. Il est demandé par l’artiste lui-même, parce qu’il refuse de mettre son désir musical au-dessus du milieu vivant qu’il vient solliciter.
Cinq minutes de musique pour des jours d’attente
Le protocole accepté par Rone et son équipe limite les sessions de diffusion sonore à cinq minutes maximum, suivies de longues périodes d’écoute silencieuse. La diffusion est interdite en présence d’une mère et de son baleineau. Aucun son ne doit être émis tant qu’une baleine n’est pas repérée à distance et que les bioacousticiens n’ont pas validé les conditions. Lors de la première campagne au large de La Réunion, Rone attend plusieurs jours avant de jouer sa première note. Paoli décrit cette dimension comme constitutive du film :
« Cette attente, c’est l’expérience même de la mer et de la rencontre avec les baleines. On n’est pas dans une logique de chasse ou de performance. On écoute, on observe, on accepte que rien ne se passe pendant longtemps. C’est aussi une position éthique : ne pas forcer le réel, ne pas chercher à provoquer quelque chose qui ne doit pas l’être. »
Le ratio entre temps de jeu et temps d’attente est inversé par rapport à la pratique habituelle d’un musicien de studio. En studio, on joue pendant qu’on cherche, on enregistre des heures de matière qu’on filtre ensuite. En mer, on attend pendant qu’on cherche, et quand l’occasion se présente, on a cinq minutes pour proposer quelque chose qui doit avoir un sens immédiat. Rone n’a pas le temps de chercher. Il doit arriver préparé, avec une musique déjà pensée pour cette rencontre brève. Et il doit accepter que pendant les heures et les jours d’attente, sa fonction de musicien soit suspendue. Il regarde la mer, il écoute les hydrophones par lesquels Olivier Adam, bioacousticien embarqué, capte les sons sous-marins, il reste un homme sur un bateau qui attend d’être un musicien pour cinq minutes.
Réduction plutôt qu’imitation
La question qui se pose alors est celle du contenu sonore. Quelle musique proposer à une baleine à bosse ? Le réflexe immédiat serait d’imiter les chants connus des cétacés, de produire des sons qui ressembleraient à ce que la baleine pourrait reconnaître comme un congénère. Rone choisit l’inverse. Sa méthode, telle qu’il l’a développée avec son équipe, n’est pas de traduire son langage en langue baleine, mais de réduire son langage humain jusqu’à un point où une rencontre acoustique pourrait devenir possible. Le label Decoded Magazine, qui a couvert la sortie de Megaptera, formule ainsi l’approche :
« Plutôt que de chercher l’imitation, Rone travaille par réduction. En s’appuyant sur les recherches en vocalisation des cétacés, il dépouille son langage musical, se concentre sur des bandes de fréquences, sur la répétition, sur des structures suspendues. Le minimalisme apparaît moins comme une référence esthétique que comme une convergence naturelle. »
Concrètement, cela signifie un synthétiseur modulaire posé sur le pont, des esquisses mélodiques épurées, des éléments vocaux humains réduits. La Maîtrise de Radio France, dirigée par Sofi Jeannin, contribue des chœurs préparés en amont du voyage. Olivier Adam apporte des enregistrements de chants de baleines captés lors de campagnes précédentes. Yael Naim chante sur « Breathe In », une des quinze pistes de Megaptera. Le morceau « Breathe In » est aussi celui qui, pendant le tournage, submerge Adam lui-même. Le scientifique qui passe sa vie à écouter les cétacés est touché par la musique qu’un humain a composée pour les rejoindre. Ce moment, filmé, est l’un des points de bascule du documentaire : la musique de Rone touche d’abord ceux qui sont déjà à l’écoute, avant peut-être de toucher celle à qui elle est adressée.
L’album sorti le 12 juin porte le nom scientifique de l’espèce qu’il cherche à atteindre. Megaptera, le grand-aile. Rone signe son disque du nom de son destinataire, comme si la musique n’appartenait plus tout à fait à celui qui l’a composée mais portait déjà le sceau de ce vers quoi elle se tend.
L’Illusion de Yakushima
Réalisation : Naomi Kawase • Musique : Koki Nakano • Sortie France : 17 juin 2026 • Distribution : Bac Films • Durée : 2h02 • Album BO : L’Illusion de Yakushima (Nø Førmat!) • Cast : Vicky Krieps, Mirai Moriyama, Akihiro Nishida
Koki Nakano est né en 1988 à Fukuoka, dans le sud du Japon. Il a commencé le piano à trois ans. Après ses études au Toho Gakuen School of Music de Tokyo, puis à l’Université des Arts de Tokyo en composition, il s’installe à Paris où il vit depuis une dizaine d’années. Quatre albums chez Nø Førmat!, le label de Laurent Bizot qui a accueilli Vincent Ségal, Ballaké Sissoko ou Piers Faccini : Lift en 2016, Pre-Choreographed en 2020, Oceanic Feeling, Ululo. Des collaborations avec les chorégraphes Damien Jalet, Marion Motin, Amala Dianor, avec le sculpteur Kohei Nawa, avec l’artiste visuel JR. Un gala d’ouverture de saison à l’Opéra national de Paris en 2021. L’Illusion de Yakushima est sa première partition pour un long-métrage de fiction.
Première fiction pour un compositeur du geste
Nakano n’arrive pas vierge au cinéma. Il a déjà beaucoup composé. Mais sa pratique s’est construite ailleurs, dans des contextes où la musique répond à un mouvement, à une présence corporelle, à une image fixe ou mouvante qui n’a pas la temporalité de la narration. La méthode qu’il développe depuis Pre-Choreographed est singulière : il compose souvent après que la chorégraphie soit terminée. Pour sa création au Palais Garnier en 2021, sur une chorégraphie de Damien Jalet et un dispositif visuel de JR, Nakano décrivait son processus dans un entretien :
« J’ai dû composer la plus grande partie de la pièce en dix jours, après que toute la chorégraphie ait été faite. Ce fut une expérience très excitante et plaisante. »
Composer après le geste n’est pas composer pour accompagner. C’est suivre une trajectoire qui existe déjà, l’écouter dans son inscription corporelle, et trouver le son qui résonne avec ce qui a déjà été tracé dans l’espace. Cette discipline a un nom dans la pratique de Nakano lui-même, qui aime à dire que pour lui musique et mouvement sont indissociables. Sa formule, citée dans plusieurs interviews :
« Il n’y a pas de son sans mouvement ; il n’y a pas de mouvement sans son. Les deux sont indissociables. Quand je compose, je garde toujours une image de corps en état de mouvement dans ma tête. »
En arrivant chez Naomi Kawase, Nakano entre dans un cinéma qui est probablement le plus proche de sa pratique chorégraphique. Kawase filme moins des récits que des présences. Ses films sont des observations longues du vivant, des saisons, des gestes du quotidien, des forêts. La narration y est ténue. Ce qui compte, c’est le mouvement infime des choses dans le temps. Nakano peut donc continuer à composer comme il l’a toujours fait, après le geste, en suivant ce qui a déjà été tracé dans le film par les corps et par la lumière.
Don d’organe et jōhatsu, deux passages
Le film raconte l’histoire de Corry, coordinatrice de transplantations cardiaques pour enfants, jouée par Vicky Krieps. Française, elle est venue travailler à Kobe pour faire évoluer le rapport du Japon au don d’organe. La culture japonaise traditionnelle considère que le corps doit rester intact à la mort, ce qui rend le don d’organes pédiatriques particulièrement difficile. Le Japon a le taux de transplantation le plus bas des pays développés. Et au Japon, on demande directement à l’enfant donneur, considéré comme une « petite âme », s’il accepte ou non, ce qui ajoute une couche de difficulté à une décision déjà déchirante pour la famille.
Corry vit à Kobe avec Jin, photographe japonais. Jin disparaît un jour sans laisser de trace. Il a peut-être rejoint la population des évaporés volontaires japonais, les jōhatsu, ces personnes qui environ cent mille chaque année quittent leur vie sans explication, souvent par honte, dette, rupture, et qui se réinstallent ailleurs sous une nouvelle identité, dans le silence absolu des grandes villes ou de quartiers anonymes. Le titre japonais du film, Tashikani atta maboroshi, signifie « Une illusion qui a bel et bien existé ». L’expression nomme exactement ce statut paradoxal : quelque chose qui a été là et dont la présence ne peut plus être affirmée que comme illusion.
Nakano compose pour ces deux figures, le donneur d’organe et l’évaporé, qui partagent une situation où leur corps est passé d’un état à un autre et où leur présence s’est convertie en absence sans qu’il y ait eu de mort au sens strict. Le compositeur lui-même a une formule pour décrire la culture japonaise dont il vient :
« Il y a le bien et le mal, et aussi le milieu, qui est ni l’un ni l’autre. Je serai toujours perché sur cette zone instable au milieu de la balance, en quête d’équilibre. »
Cette position du milieu instable est la position philosophique exacte des personnages du film. Le cœur transplanté n’est pas tout à fait mort dans son donneur ni tout à fait vivant dans son receveur, il reste en passage. L’évaporé non plus n’est ni dans son ancienne vie ni encore dans la nouvelle, il habite la zone de suspension entre les deux. Et la musique de Nakano, par sa pratique du geste suspendu et de la note qui s’évanouit, propose une matière sonore qui habite cette zone intermédiaire sans la résoudre.
Vingt-sept minutes pour deux heures de film
La bande originale de L’Illusion de Yakushima dure exactement 27 minutes et 31 secondes. Le film dure 2h02. Le ratio est très bas. Pendant plus des trois quarts du film, il n’y a pas de musique composée. Kawase a la réputation de filmer beaucoup en son direct, et ses films laissent une large place aux bruits de la forêt, au souffle du vent, aux voix dans les espaces réels. La musique n’est pas un environnement permanent. Elle est un événement épisodique, qui apparaît et qui disparaît.
Cette grammaire de l’apparition-disparition est isomorphe au sujet du film. Quand Nakano fait entrer son piano dans une scène, il pose quelques notes qui s’inscrivent dans le silence, puis qui s’évanouissent. Les nappes de synthétiseurs ambient et les arrangements de cordes subtils créent des transitions où quelque chose passe sans se localiser, comme un cœur qui change de corps. Le piano minimaliste introspectif fait l’inverse, posant des points qui apparaissent et se retirent, comme un évaporé qui sort de chez lui pour ne plus revenir.
Le critique de Cinezik décrit le score comme un pont sensoriel entre la réalité clinique de l’hôpital et la dimension mystique des forêts primitives de Yakushima. L’île de Yakushima, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, abrite des cèdres millénaires qui ont inspiré Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki. Forêt primaire, mémoire végétale qui dépasse l’échelle d’une vie humaine. Pour un film qui interroge le passage entre la vie et la mort, Kawase filme un lieu où la vie elle-même se déploie selon un rythme qui n’a rien à voir avec la nôtre. Nakano compose la musique qui peut habiter cette double temporalité, celle d’un hôpital où les minutes comptent et celle d’une forêt où elles ne comptent pas.
Le titre du quatrième album de Nakano, Oceanic Feeling, emprunte son nom à Romain Rolland, qui décrivait ainsi dans une lettre à Sigmund Freud en 1927 le sentiment d’union avec le monde. C’est peut-être cela que Nakano cherche à composer pour Kawase : une matière sonore où la frontière entre soi et le reste devient poreuse, où un cœur peut passer d’un corps à un autre sans cesser d’être un cœur, et où un compagnon peut disparaître sans cesser tout à fait d’avoir existé.
Backrooms
Réalisation : Kane Parsons • Musique : Kane Parsons & Edo Van Breemen • Sortie France : 17 juin 2026 • Distribution : A24 • Album BO : Backrooms (Original Soundtrack) – A24 Music, 29 mai 2026 • Cast : Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass, Lukita Maxwell, Finn Bennett
Kane Parsons a vingt ans. Il est le plus jeune réalisateur jamais signé par A24. Son premier long-métrage, Backrooms, est devenu en quelques semaines le film le plus rentable de l’histoire du studio en Amérique du Nord, avec plus de cent millions de dollars de recettes pour un budget de dix. Il a co-composé la bande originale avec le musicien canadien Edo Van Breemen, qui avait signé les scores de The Monkey et de Keeper d’Osgood Perkins. Et il a fait tout cela en délayant son entrée à l’université, juste après son baccalauréat.
Vingt ans, arthrite, Blender
Parsons est né en 2005 à Petaluma, en Californie, à une heure et demie au nord de San Francisco. À treize ans, on lui diagnostique une arthrite qui l’empêche parfois de marcher. C’est cette contrainte physique qui le pousse vers les logiciels de création visuelle. Quand le corps ne peut pas se déplacer dans les espaces réels, il apprend à fabriquer des espaces virtuels où l’on se déplace autrement. Il commence par les effets spéciaux, puis par la composition d’images 3D. Le logiciel qu’il utilise est Blender, un outil open source gratuit, et qui ne demande aucun équipement particulier au-delà d’un ordinateur de salon.
En janvier 2022, à seize ans, Parsons publie sur YouTube une vidéo de neuf minutes intitulée « The Backrooms (Found Footage) ». On y voit un jeune cameraman tomber accidentellement dans une dimension parallèle composée d’espaces vides aux murs jaunes, à la moquette humide, éclairés par des néons fluorescents qui bourdonnent. La vidéo accumule très vite des millions de vues. Parsons étend l’univers en une série de plus de vingt épisodes, dont la dernière entrée date de 2025. Les studios commencent à le contacter pendant ses cours de lycée. Sa mère, dans un entretien donné après la sortie du film, raconte qu’elle le déposait au lycée le matin puis le récupérait à midi pour qu’il prenne ses appels avec des dirigeants de Universal, Netflix, A24, New Line Pictures, James Wan et Osgood Perkins, avant de le redéposer en cours l’après-midi.
A24 obtient l’accord. Parsons accepte de réaliser et de co-composer le long-métrage. Pour le score, il travaille avec Edo Van Breemen pendant des journées qu’il décrit lui-même comme excessives :
« Je me suis mis trop de choses sur le dos. J’ai définitivement abusé de mon système nerveux jusqu’au degré le plus extrême possible. »
Parsons s’imposait des journées de vingt-et-une heures de travail. Il avait à la fois la responsabilité de la réalisation et celle, partagée avec Van Breemen, de la composition musicale. Cette double charge n’était pas accidentelle puisque pour Parsons, image et son ont toujours été fabriqués ensemble, dans le même geste, sur la même machine. C’est ainsi qu’il a appris à créer depuis l’adolescence dans sa chambre.
La fixation d’un mythe collectif
Les Backrooms ne sont pas une invention de Parsons. Il faut le préciser parce que c’est essentiel à comprendre sa position d’auteur. L’univers est né en mai 2019 sur 4chan, sous la forme d’une image accompagnée d’une courte description. L’image montrait des couloirs vides aux murs jaunes, prise apparemment par accident dans un bâtiment commercial inconnu. La description évoquait l’idée d’une dimension parallèle dans laquelle on pourrait basculer sans le vouloir, par un phénomène de « noclip » emprunté au vocabulaire des jeux vidéo.
Cette idée a été reprise, étendue, modifiée par des centaines d’auteurs anonymes sur internet, qui ont ajouté des niveaux, des règles, des créatures, des règles de survie. Quand Parsons publie sa vidéo en 2022, il hérite donc d’un mythe déjà collectif, et il lui donne pour la première fois une forme audiovisuelle cohérente, soignée techniquement, qui devient instantanément la référence pour tous les auteurs ultérieurs. Il n’est pas le créateur des Backrooms, il en est plutôt le fixateur visuel, celui qui a donné à un mythe collectif anonyme sa forme audiovisuelle de référence.
Parsons lui-même est conscient de cette position singulière, et il l’aborde avec une méfiance qui le caractérise. Dans un entretien au New York Times, il explique :
« J’étais très enclin à être sceptique vis-à-vis de toute entreprise qui voudrait toucher à une propriété intellectuelle aussi ancrée dans internet, quelque chose qui appartient aux gens d’internet et qui est open source. Quand les entreprises arrivent, elles ne voient clairement que des signes de dollars dans leurs yeux. »
Il accepte A24 parce que ses interlocuteurs, en particulier le producteur Chris Ferguson d’Oddfellows à Vancouver, lui montrent qu’ils comprennent le contexte dans lequel les Backrooms ont émergé, et qu’ils ne sont pas seulement intéressés par l’exploitation commerciale d’une marque virale. Le tournage a lieu à Vancouver, en partie pour des raisons fiscales mais aussi pour rester dans une infrastructure de production qui n’est pas Hollywood au sens strict, qui laisse à Parsons un certain contrôle artistique.
La musique des futurs jamais advenus
Sur la bande originale, Parsons cite ses influences avec une précision inhabituelle pour un compositeur de vingt ans. Aphex Twin, Boards of Canada, Burial. Et il inclut directement dans la BO un morceau de The Caretaker, « B1 – All that follows is true », extrait de l’album Everywhere at the End of Time, qui simule sur six volumes la dégradation progressive d’une mémoire atteinte de démence sénile.
Ces quatre références appartiennent à un courant musical qu’on appelle hauntology, terme emprunté à Jacques Derrida par le critique Mark Fisher dans les années 2000 pour décrire une esthétique de la nostalgie pour des futurs qui n’ont jamais eu lieu. La musique hauntologique recycle des sonorités du passé proche, en particulier celles des années 1970 et 1980, en y ajoutant des dégradations sonores qui suggèrent que ces objets sonores ont été retrouvés plutôt que créés. Cassettes magnétiques qui ont trop tourné, vinyles éraflés, synthétiseurs analogiques qui imitent un son qu’on aurait pu entendre dans une émission télévisée publique de 1982 mais qui ne s’est jamais produit comme on s’en souvient.
Parsons donne lui-même la formule de son rapport à la création :
« La raison pour laquelle je fais Backrooms, en fait, c’est pour des choses qui ne sont pas encore tout à fait advenues. »
Cette phrase est presque la définition de la hauntology. Composer pour ce qui n’est pas advenu. Fabriquer des espaces et des sons qui suggèrent une présence qui aurait pu être là, qui devrait être là, mais qui ne l’est pas. Les Backrooms sont des bureaux des années 1990 sans employés, des couloirs de motels sans voyageurs, des piscines vidées sans nageurs. Et la musique qui accompagne ces espaces, faite de synthétiseurs vintage et de cassettes dégradées, propose à l’oreille la même expérience que les couloirs proposent à l’œil : reconnaître quelque chose qu’on n’a jamais vraiment vécu, se souvenir d’une époque qui n’a peut-être existé qu’à demi.
Le film se passe officiellement en 1990, mais il a été tourné en 2025-2026. L’écart de trente-six ans n’est pas accidentel. Les Backrooms sont l’espace mémoriel d’une époque que Parsons n’a pas connue puisqu’il est né en 2005. Il fabrique la nostalgie d’un passé qu’il invente, pour des spectateurs dont beaucoup n’ont pas non plus connu ce passé. La musique de Van Breemen et Parsons habille cette mémoire fabriquée avec des matériaux sonores qui sonnent comme s’ils dataient de 1985, alors qu’ils ont été composés quarante ans plus tard. Personne dans cette chaîne n’a vraiment vécu ce qui est évoqué.
C’est peut-être ce qui rend le score si efficace. Il ne se réclame d’aucun destinataire qui aurait été là pour entendre. Il compose pour une expérience de nostalgie pure, déconnectée de toute biographie réelle, qui touche pourtant des millions de spectateurs en quelques semaines, parce que l’écart entre ce qui aurait pu être et ce qui n’a pas eu lieu est devenu pour beaucoup une condition d’existence partagée.
Ce que chaque film fait entendre
La Baleine et le musicien — Quand Olivier Adam est submergé
Le bioacousticien Olivier Adam a passé sa carrière à enregistrer les chants des cétacés. C’est un scientifique qui sait écouter, professionnellement, ce que la plupart des humains n’écoutent jamais. Pendant le tournage du documentaire, Paoli filme un moment où Rone et Yael Naim jouent « Breathe In » sur le pont du catamaran. Adam est là, casque sur les oreilles, en train de surveiller les hydrophones. Et il craque. Le scientifique de l’écoute est submergé par la musique qu’un humain a composée pour s’adresser à ce qu’il étudie depuis des années.
Ce moment dit quelque chose de précis sur ce que la musique de Rone fait au monde. Avant d’atteindre une baleine, elle atteint d’abord ceux qui sont déjà à l’écoute des baleines. Adam pleure parce que la musique de Rone touche le point où sa propre attention scientifique se transforme en attention sensible. La musique ne change pas la baleine, elle change l’humain qui écoute la baleine, et c’est peut-être par cette transformation des humains à l’écoute que quelque chose pourra ensuite atteindre les cétacés, dans la précaution éthique que ces nouveaux écoutants ramèneront dans leurs pratiques. La musique fait un détour par les humains pour réformer leur rapport au vivant qu’ils étudient.
L’Illusion de Yakushima — Le piano qui pose et qui retire
La grammaire musicale que Nakano développe pour Kawase repose sur deux gestes complémentaires. Le piano pose des notes isolées, espacées dans le silence, qui ne cherchent pas à construire une phrase mélodique continue. Chaque note apparaît, se déploie dans la résonance naturelle de l’instrument, puis s’évanouit avant que la suivante n’arrive. C’est une écriture qui assume le silence entre les notes comme matière à part entière. Ce que le piano fait entendre, c’est moins une mélodie qu’une succession d’événements sonores discrets, chacun ayant le temps de naître et de disparaître complètement avant le suivant.
Les nappes de synthétiseurs et les cordes subtiles fonctionnent autrement. Elles ne marquent pas des points mais des passages. Elles s’installent doucement dans une scène, elles tiennent une durée, puis elles se dissolvent sans qu’on puisse identifier exactement le moment où elles cessent. Ce que ces nappes font entendre, c’est une présence diffuse qui peut circuler entre les corps, entre les espaces, entre les états. Le piano fait entendre l’événement de disparition. Les nappes font entendre la circulation du passage. Ensemble, les deux dessinent la grammaire sonore d’un film où des cœurs passent d’un corps à un autre et où des compagnons s’évaporent sans laisser de trace.
Backrooms — The Caretaker et la dégradation comme matériau
Parmi les morceaux licenciés par Parsons et Van Breemen pour la bande originale, le plus révélateur est « B1 – All that follows is true », extrait de l’album Everywhere at the End of Time du projet britannique The Caretaker. Cet album est l’un des plus radicaux de la musique ambient des vingt dernières années. Sur six volumes et plus de six heures de musique, James Leyland Kirby y simule la dégradation progressive d’une mémoire atteinte de démence sénile, en réenregistrant des fragments de musique de ballroom des années 1930 et en les soumettant à des traitements sonores qui les rendent de plus en plus voilés, distordus, méconnaissables.
Inclure The Caretaker dans la BO de Backrooms n’est pas un choix décoratif. C’est une déclaration de filiation. Le film ne parle pas seulement d’espaces vides, il parle de mémoires qui se dégradent, de souvenirs qui se brouillent, d’une réalité qui ne tient plus parce que la conscience qui devrait la tenir s’effrite. Ce que la bande originale fait entendre dans son ensemble, c’est cette dégradation comme processus, et non comme état final. Le spectateur n’entend pas des espaces vides. Il entend la dégradation de la mémoire de ces espaces, comme si les Backrooms étaient moins une dimension parallèle qu’une zone de la conscience où les souvenirs se défont par eux-mêmes. La musique ne décrit pas le lieu, elle décrit le processus mental par lequel le lieu se défait dans l’esprit de celui qui s’y trouve piégé.
Playlist : 7 morceaux pour écouter trois adresses
« Breathe In feat. Yael Naim » (Rone, Megaptera, 2026) — Le morceau qui, pendant le tournage de La Baleine et le musicien, submerge le bioacousticien Olivier Adam. Voix de Yael Naim portée par une nappe synthétique réduite à l’essentiel, sur des enregistrements de baleines captés par Adam lui-même. Pour entendre le point exact où la musique humaine touche le scientifique de l’écoute avant peut-être de toucher l’animal.
« Megaptera Novaeangliae » (Rone, Megaptera, 2026) — Titre éponyme de l’album, qui porte le nom scientifique de la baleine à bosse. Rone a signé son disque du nom de l’espèce qu’il cherchait à atteindre. La piste elle-même fonctionne comme déclaration de méthode : structures suspendues, bandes de fréquences réduites, minimalisme comme convergence naturelle plutôt que comme parti pris esthétique.
« Genou respirant » (Koki Nakano, Pre-Choreographed, 2020) — Pour comprendre ce que Nakano apporte à Naomi Kawase, écouter d’abord d’où il vient. Le titre lui-même dit la grammaire qu’il développe : le corps en mouvement, le souffle, la note qui s’inscrit dans la respiration plutôt que dans la phrase. Le geste musical qui structurera plus tard ses 27 minutes pour L’Illusion de Yakushima.
« Old Home Not Yet Built » (Kane Parsons & Edo Van Breemen, Backrooms Original Soundtrack, 2026) — Le titre de ce morceau dit l’angle exact de la bande originale entière : « Une maison ancienne pas encore construite ». Synthétiseurs vintage, traitement sonore qui simule l’usure analogique, atmosphère hauntologique qui suggère une mémoire d’un passé qui n’a peut-être pas eu lieu. Le morceau a fait l’objet d’un remix Instupendo séparé en 2026, signe de son statut emblématique dans le score.
« B1 – All that follows is true » (The Caretaker, Everywhere at the End of Time, 2017) — Le morceau de Leyland Kirby licencié par Parsons et Van Breemen pour la BO de Backrooms. Extrait du deuxième volume d’un album qui simule sur six heures la dégradation d’une mémoire atteinte de démence. Pour entendre la matière sonore exacte qui définit l’esthétique des Backrooms : un souvenir qui se brouille en temps réel sans qu’on puisse l’arrêter.
« Dayvan Cowboy » (Boards of Canada, The Campfire Headphase, 2005) — Influence musicale revendiquée par Parsons aux côtés d’Aphex Twin et de Burial. Boards of Canada est le duo écossais qui a défini dans les années 2000 l’esthétique de la nostalgie pour les années 1970-1980 reconstruites à partir de samples dégradés. La grammaire sonore qui irrigue toute la musique des Backrooms.
« Solo Whale » (Roger Payne, Songs of the Humpback Whale, 1970) — Pour rappeler ce que Rone cherche à rencontrer. Premier morceau du disque pionnier que Roger Payne publia en 1970 à partir d’enregistrements hydrophones réalisés au large des Bermudes avec sa femme Katy et l’ingénieur Frank Watlington. L’album s’est vendu à plus de cent vingt-cinq mille exemplaires, a lancé le mouvement Save The Whales, et contribué au moratoire commercial sur la chasse à la baleine en 1986. Roger Payne est mort le 10 juin 2023, trois ans presque jour pour jour avant la sortie de Megaptera, mais sa baleine continue de chanter sur son disque soixante ans plus tard, et le travail de Rone s’inscrit dans la lignée d’attention auditive qu’il a inaugurée.
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Ipcress, danger immédiat : l’acte de naissance d’un anti-Bond
Synopsis : Des scientifiques de renom sont enlevés et réapparaissent quelques jours plus tard, après avoir été victime d’un lavage de cerveau. Le gouvernement britannique envoie l’agent Harry Palmer enquêter sur ce mystère. Mais au fur et à mesure que l’espion avance dans son enquête, les fils se brouillent au point de douter de sa propre hiérarchie. Il se retrouve vite livré à lui-même au centre d’une machination tentaculaire.
Tourné en 1965 et tiré du roman éponyme de Len Deighton publié trois ans plus tôt, Ipcress, danger immédiat (The Ipcress File) voit Michael Caine incarner l’anti-héros Harry Palmer. Le succès remporté par le film et le tremplin qu’il offrit au comédien qui, après une dizaine d’années d’activité, ne s’était pas encore imposé comme une vedette, expliquent sans doute que Caine accepta de jouer le même personnage dans quatre films ultérieurs : le très recommandable Mes funérailles à Berlin (1966, Guy Hamilton), le bizarroïde Un cerveau d’un milliard de dollars (1967, par le débutant Ken Russell !), et les deux téléfilms Bullet to Beijing (1995) et Midnight in Saint Petersburg (1996).
Le film fut produit par Harry Saltzman, un « poids lourd » qui finança notamment, aux côtés d’Albert R. Broccoli, les neuf premiers opus de la saga James Bond. En 1965, il avait déjà donné vie aux classiques Dr. No, Bons baisers de Russie et Goldfinger, trois succès phénoménaux. Néanmoins frustré par la représentation complètement irréaliste que la série Bond fournit du monde de l’espionnage, Saltzman tente un pari osé : adapter le roman de Deighton, particulièrement réaliste voire terre-à-terre, dont le héros est une sorte d’antithèse de James Bond ! La séquence introductive d’Ipcress, danger immédiat donne le ton : alors que Sean Connery/Bond est souvent dérangé avec une énième conquête dans les bras, dans un quelconque lieu exotique, avant de recevoir son ordre de mission, Michael Caine/Harry Palmer se réveille seul dans son banal appartement londonien, cherchant ses grosses lunettes carrées et nécessitant plusieurs minutes pour éteindre son réveil, avant de se préparer son petit-déjeuner en pyjama. De même, Palmer n’est en rien le super-espion à l’inaltérable fibre patriotique auquel on confie des défis impossibles qu’il est le seul à pouvoir relever. Il a au contraire choisi l’armée car l’autre option était la prison (!) et, lorsqu’on lui propose d’intégrer un autre service, sa seule interrogation porte sur son salaire… Pour imposer son anti-Bond, Saltzman a même refusé de céder à la pression de ses pairs pour supprimer une improbable séquence de repas préparé par Palmer pour la belle Courtney, à mille lieues des habitudes de mâle alpha de l’agent 007 !
Fidèle à la source littéraire, le film déroule une intrigue quelque peu nébuleuse (l’enlèvement et le lavage de cerveau subis par plusieurs scientifiques britanniques importants) et, surtout, aux antipodes du spectaculaire. En lieu et place de fusillades, courses-poursuites, cascades virevoltantes et gadgets fumeux, Ipcress montre la vie réelle d’un fonctionnaire de l’espionnage : des planques interminables dans des greniers, des filatures qui ne mènent à rien et, surtout, une myriade de rapports à fournir sur ses moindres faits et gestes. La vieille Angleterre aristocratique règne encore, avec sa hiérarchie rigide et ses convenances stériles. N’a-t-on affaire qu’à un polar ennuyeux, alors ? Non, car l’intrigue est secondaire ! S’il n’est ni un vibrant patriote ni un super-espion invulnérable, Harry Palmer représente à lui seul le Swinging London. C’est un représentant de la classe ouvrière, sans manières, intelligent mais désabusé, un insoumis au sarcasme féroce et so british. Michael Caine, lui-même taillé dans ce moule, l’incarne avec brio. Ses saillies pince-sans-rire, sa froide efficacité et son mépris de la bureaucratie permettent à son Harry Palmer de marquer les esprits, alors même qu’il est dépourvu du charisme et du talent naturel de Bond. Si Ipcress apparaît forcément un peu daté, avec son contexte de guerre froide et sa fascination pour les technologies farfelues de manipulation des esprits, c’est Michael Caine, dans son premier grand rôle, qui confère ce charme insolent au film. Dans les années 1960, ce sont bel et bien deux icônes de l’espionnage – certes opposées en tout – que le cinéma britannique enfanta !
Enfin, le film marque également par sa forme. Lorsqu’on lui confie ce projet anticonformiste, le cinéaste canadien Sidney J. Furie décide de pousser le principe jusqu’à son extrémité. Plongées ou contre-plongées, obstacles au premier plan, actions reléguées au second plan, gros plans, flous, etc. : pas un seul angle de vue dans le film n’est conventionnel ! Par bonheur, ce réalisateur à la carrière très inégale fut entouré sur ce film de la crème de la crème, Harry Saltzman lui associant l’équipe technique ayant travaillé sur les premiers opus de James Bond. Le résultat est étourdissant, furieusement original. Furie refusa tous les compromis, frôlant le licenciement à plusieurs moments et finissant par se mettre Saltzman à dos, qui lui refusa l’accès à la salle de montage ! Heureusement, le monteur Peter Hunt resta largement fidèle aux extravagances du cinéaste.
SUPPLEMENTS
Ipcress, danger immédiat méritait bien une nouvelle sortie, et elle est en outre agrémentée de suppléments qui contribuent significativement au plaisir du cinéphile. Il s’agit d’abord d’un entretien relativement récent avec Michael Caine (93 ans aujourd’hui), interrogé au sujet du film. Avec l’irrésistible humour et le sens de la dérision qui le caractérise, le comédien britannique livre quantité d’anecdotes behind the scenes, confirmant par exemple la relation détestable entre Harry Saltzman et Sidney J. Furie ou l’importance de divers éléments visant à rendre Harry Palmer le personnage le plus « banal » possible. Il souligne également l’importance que le film eut dans sa carrière encore balbutiante à cette époque. Un acteur sans égo comme on les adore ! Le second supplément consiste en une analyse du film, longue d’une demi-heure, par Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma français et un habitué de cet exercice dans lequel il excelle. Loin du verbiage, ses commentaires permettent de mieux comprendre et d’apprécier encore davantage ce film. Véritablement passionnant !
Note concernant le film
4
Note concernant l’édition
4.5
Élémentaire, mon cher… Lock Holmes : hilarante inversion des rôles
Synopsis : Brillant détective, aucune affaire ne résiste à Sherlock Holmes. Sauf qu’il n’existe pas ! Le génial Dr. Watson utilise ce pseudonyme pour garder son anonymat tout en assouvissant sa passion pour les enquêtes policières. Mais la renommée de sa création est telle qu’il se voit obligé de donner corps au mythe en employant un acteur pour l’incarner. Problème : ce Sherlock Holmes en chair et en os est alcoolique, joueur et coureur de jupon…
Flash forward d’une bonne vingtaine d’années, et changement de registre complet avec cette comédie policière à la traduction pour le moins alambiquée (le titre original est Without a Clue). On pourrait dire que Michael Caine incarnait, dans Ipcress, un représentant de l’ordre presque à contre-cœur. Il endosse le même costume trop grand ici, mais cette fois sans une once de professionnalisme. Autre élément reliant les deux films : la volonté d’écorner une idole ! Comme son titre l’indique, Élémentaire, mon cher… Lock Holmes est en effet une farce parodiant le légendaire détective créé par Arthur Conan Doyle. Dans cette version volontairement sacrilège, les rôles sont inversés : le vrai génie est le docteur Watson, incarné avec brio par Ben Kingsley. Sherlock Holmes est un personnage de fiction créé par Watson, dont le succès dépasse son auteur, obligé de lui trouver une incarnation réelle afin de pouvoir continuer à élucider des mystères incognito. Il embauche donc un acteur de théâtre raté, Reginald Kincaid (Caine), pour jouer le rôle de Holmes et concentrer l’attention de la police et des journalistes. Le « hic », c’est que Kincaid est un idiot porté sur les femmes et, de surcroît, particulièrement maladroit ! S’il fait illusion en répétant les vérités soufflées par Watson, les choses se corsent lorsque Watson, excédé par l’excès de confiance de son employé et par le traitement dénigrant qu’il subit de la part du monde extérieur qui n’a d’yeux que pour Holmes, licencie ce dernier. Sa tentative de remplacer Holmes par un autre personnage de fiction, bien plus proche de sa propre personne, échoue lamentablement, et lorsque la police veut confier une affaire de la plus haute importance au meilleur détective privé du royaume, Watson n’a d’autre choix que d’embaucher à nouveau Reginald Kincaid.
Élémentaire, mon cher… Lock Holmes est un délicieux bonbon cinématographique, qu’on aurait tort de ne pas savourer avec gourmandise. La complicité entre ces comédiens de haut vol (Caine et Kingsley) fait des étincelles et le film est hommage à la fois à la littérature britannique et au nonsense tout aussi britannique. A condition de le regarder avec la légèreté qui sied à une parodie comme celle-ci, impossible de ne pas éclater de rire en assistant aux frasques et bévues d’un Caine très à l’aise dans le registre du charlatan gaffeur. Et le duo qu’il forme avec Ben Kingsley, dans le rôle d’un Dr. Watson rigide et sans humour, caricature lui-même deux visages régulièrement associés à la perfide Albion (le cockney vulgaire et l’aristocrate coincé), ce qui ne fait qu’ajouter une mise en abyme supplémentaire à cette comédie savoureuse.
Hélas, ce film méconnu n’a pas eu droit au même traitement de faveur qu’Ipcress. Si la copie présentée par Elephant est techniquement de bonne qualité, la sortie n’est en revanche accompagnée d’aucun supplément… Dommage.
Pixar pouvaient-ils accomplir deux miracles de suite autour de la saga Toy Story ? Après un troisième épisode unanimement salué, le quatrième épisode a malgré tout réussi à s’imposer comme un épisode majeur et réussi de la saga. Oui, pour sa beauté visuelle, son animation hors norme, son humour et sa conclusion, on aime Toy Story 4. Là où le jouet blesse, c’est que l’issue de ce volet semblait clore définitivement toute possibilité de nouvel opus. C’est sans compter la pirouette imaginée par Disney et Pixar, bien décidés à essorer la saga. Malheureusement, sans être un naufrage, Toy Story 5 n’est pas à la hauteur de ses aînés…
Commençons par ce qui blesse le plus et ce pour quoi on est fâché d’emblée avec ce cinquième épisode : Woody. Souvenez-vous, à la fin du 4e opus, l’ancien jouet d’Andy se séparait de son éternel groupe d’amis, dont Buzz, pour vivre une vie de jouet perdu aux côtés de la Bergère. Toy Story 5 trahit cette fin, si belle et déchirante, en une fraction de seconde. Pire, la présence du shérif n’apporte strictement rien à l’intrigue globale de ce volet. On pourrait faire le même reproche à Buzz, de nouveau totalement secondaire et sauvé de justesse par l’intrigue amoureuse qui le lie à la véritable héroïne de cet opus : Jessie. Si le précédent volet se centrait sur Woody, c’est bel et bien sur son acolyte de western que se concentre tout le cœur émotionnel du récit. Quant aux autres, ZigZag et compagnie, c’est déjà bien s’ils ont une ligne de texte chacun. Espérons que Buzz saura retrouver une vraie attention des scénaristes pour le sixième opus, tant cette trilogie semble vouloir dédier chaque film à un des personnages principaux.
Bonnie and Cloud
Fort heureusement, si autour de Woody l’écriture est aussi impactante qu’un revolver vide, celle autour de Jessie reste particulièrement réussie et touchante, bien que répétitive sur certains aspects. On revient toujours sur ce sentiment d’abandon, d’inutilité de certains jouets, remplacés par d’autres plus performants, intrigues déjà au cœur du premier et du quatrième film. Là où c’est malin, c’est que tout cet apport à la technologie se faisait via les yeux de Bonnie (la nouvelle Andy depuis la fin de Toy Story 3, pour rappel). Sur pas mal d’aspects et de messages, Toy Story 5 touche juste, notamment sur la dépendance aux amitiés virtuelles et sur le rapport des enfants et des adultes à la technologie. Ce n’est pas toujours subtil, certes, mais ça fonctionne. On apprécie plutôt Lily Pad, joliment doublée en version française par Laura Felpin et antagoniste intéressante pour Bonnie et Jessie. C’est émouvant, de temps en temps, mais à des années-lumière de ce que nous proposaient les deux derniers opus. C’est drôle, un peu, mais moins qu’avant. Le vrai problème, au-delà de ceux déjà soulignés, c’est que l’intrigue ne décolle jamais. Le climax arrive et se termine sans que l’on ait compris que c’était la fin, tant rien ne s’est vraiment passé. Au moins, le film a le mérite de ne pas nous faire croire une troisième fois que la saga se termine. On prend.
Mais, au bout du visionnage, un constat frappe : Disney a réussi à détruire Toy Story. Le problème de fond de cet épisode, qui est le problème de tant d’œuvres du studio, c’est qu’il ressemble à une série Disney+ de cinq épisodes assemblés ensemble. Alors, oui, c’est joliment animé. Pourtant, difficile de ne pas ressentir un immense fossé visuel entre ce film et le précédent, sorti il y a déjà sept ans. Tout est paresseux, des décors aux détails. Le film a été réalisé à vitesse grand V par rapport à ce qu’exigerait une telle production, et on le ressent. Finies les sublimes scènes sous la pluie. Finis les milliers de détails de la fête foraine. Fini le climax qui déchire le cœur dans une décharge qui mène les jouets à une mort certaine. Toy Story 5 se regarde et se termine sans déplaisir, parce qu’on ne passe pas un mauvais moment. Mais il s’oublie aussitôt, parce que, comme toujours avec Disney aujourd’hui, rien n’a changé ou presque à l’issue du film. Aucun risque n’a été pris. Tout, même les thèmes abordés, reste en surface. Alors, oui, on se prend quelques scènes à la Spider-Verse (parce que quand on ne sait pas inventer, on copie), bien foutues dans l’animation mais totalement fainéantes dans les décors, mais bon… on attendait mieux d’une des plus grandes sagas d’animation de l’histoire du cinéma et du réalisateur du Monde de Nemo. Mais, là encore, quand on a un studio qui te braque un revolver sur la tempe pour sortir un film en un temps record…
Toy Story 5 – bande-annonce
Toy Story 5 – fiche technique
Réalisation : Andrew Stanton, Kenna Harris Scénario : Andrew Stanton, Kenna Harris Interprètes (voix originales) : Tom Hanks, Tim Allen, Joan Cusack, Greta Lee, Conan O’Brien, Tony Hale, Craig Robinson, Shelby Rabara Photographie : Matt Aspbury, JC Kalache Montage : Jennifer Jew Musique : Randy Newman Producteur : Lindsey Collins Producteurs exécutifs : Pete Docter, Jonas Rivera Société de production : Pixar Animation Studios Pays de production : États-Unis Société de distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures Durée : 1h42 Genre : Animation, Aventure, Famille, Comédie Date de ressortie : 17 juin 2026
Avec Agnès la Chevaleresse, Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.
Agnès la Chevaleresse reprend tous les ingrédients de la fantasy classique (dragons, châteaux, quêtes, chevaliers, prophéties) mais semble n’avoir qu’une idée en tête : les tourner en dérision. Damien Geffroy connaît manifestement les codes du genre sur le bout des doigts et prend un plaisir évident à les malmener.
Son héroïne, Agnès, rêve d’aventure depuis l’enfance. Là où son entourage imagine mariages arrangés et destinée aristocratique balisée, elle n’aspire qu’aux combats et exploits. Son parcours est celui d’une jeune femme qui tente de se faire une place dans un milieu persuadé qu’elle n’a rien à y faire. Lorsqu’un vieux chevalier peureux entreprend un peu malgré lui de lui expliquer ce qu’est censément la chevalerie, les absurdités savamment dosées commencent à abonder.
Il faut dire que ce duo central dépareillé et contraint fonctionne à merveille. D’un côté, Agnès, volontaire, intelligente, plus lucide que tous ceux qui l’entourent. De l’autre, Gérard, vieux chevalier cabossé par l’existence, grande gueule, alcoolique à ses heures – c’est-à-dire souvent – et dont la sagesse semble se limiter à quelques maximes douteuses. Lorsqu’il tente d’enseigner les vertus chevaleresques en affirmant qu’un chevalier doit être preux, fidèle et loyal, Damien Geffroy en désamorce aussitôt les effets en le mettant dans des situations peu glorieuses.
L’album avance ainsi par petites séquences, presque comme une succession de sketches reliés entre eux par une véritable aventure. Chaque étape permet à l’auteur de détourner un nouveau cliché du genre. Les quêtes héroïques ? Trop vues. Pour trouver une aventure digne de ce nom, il faut désormais fréquenter les tavernes douteuses, les arrière-cours mal famées et les établissements aux enseignes peu engageantes comme le fameux Troll Morveux.
Sous ses dehors de comédie potache, Agnès la Chevaleresse développe un discours plutôt malin sur la place des femmes dans les récits d’aventure. Et c’est par l’humour que passe la critique. Lorsque le vieux chevalier persiste à lui expliquer pourquoi les femmes ne seraient pas faites pour ce métier, Agnès finit par trancher : « En fait, à ce stade, ce n’est plus du machisme, c’est carrément de la misogynie ! »C’est d’autant plus vrai que ses prouesses sont sans commune mesure avec celles, proprement inexistantes, de son « mentor ».
Tout n’est cependant pas irréprochable dans l’album. Une partie de l’humour repose sur des jeux de mots omniprésents, des sous-entendus graveleux ou un goût assumé pour la gaudriole. Certaines plaisanteries font mouche, d’autres paraissent un peu plus laborieuses. L’album est souvent plus drôle lorsqu’il observe les contradictions de ses personnages que lorsqu’il cherche explicitement à provoquer le rire.
Reste que le charme opère largement. Parce qu’Agnès est une héroïne immédiatement attachante. Parce que Gérard, derrière son apparente médiocrité, devient peu à peu une figure étonnamment touchante. Et parce que Damien Geffroy réussit à trouver un équilibre entre hommage et moquerie. Il aime manifestement la fantasy autant qu’il aime s’en moquer.
Agnès La Chevaleresse, Damien Geffroy Fluide Glacial, 3 juin 2026, 64 pages
À l’heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d’un vagabond qui lui apprend à regarder l’Amérique autrement. Avec « Baby Boxer Banker », premier volet de La Vie extraordinaire d’Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d’initiation où l’aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.
L’Amérique de 1876 est un pays qui avance à toute vapeur sans vraiment savoir ce qu’il laisse derrière lui. Les rails relient désormais l’Est et l’Ouest, les fortunes colossales émergent dans le vacarme des salles de marché, tandis qu’une foule de laissés-pour-compte sillonne le territoire à la recherche d’un travail, d’un repas ou simplement d’un lendemain. C’est dans ce schisme que Stéphane Piatzszek inscrit La Vie extraordinaire d’Arizona Joe.
Tout commence pourtant par une douleur intime. Newland Arrow n’a que treize ans lorsque sa mère disparaît. Fils d’un puissant banquier new-yorkais, il préfère fuir plutôt que d’affronter le silence pesant d’une demeure désormais vidée de sa chaleur. Un train, une rencontre, et le destin bifurque. Arizona Joe, ancien soldat devenu hobo, recueille l’enfant et l’entraîne dans un monde dont il ignorait jusqu’à l’existence.
La force du récit tient d’abord à ce duo improbable. D’un côté, un héritier destiné aux salons feutrés de Wall Street. De l’autre, un homme qui n’a plus pour patrie que les voies ferrées. Entre eux se noue une relation qui dépasse rapidement le simple compagnonnage. Arizona Joe devient ce que le père biologique n’est plus capable d’être : un mentor.
« Si tu vis au milieu des loups, gamin, tu apprendras à hurler, toi aussi. » Arizona Joe transmet une manière d’habiter le monde, une capacité d’adaptation permanente aux circonstances. Cette liberté demeure cependant constamment confrontée à son envers. Les hobos fascinent, mais leur existence est rude. Les grandes fortunes impressionnent, mais elles enserrent les individus. Le père de Newland n’est pas un monstre de froideur mais un homme détruit par le deuil et incapable de communiquer avec son fils. De la même façon, Arizona Joe n’est pas un sage fortuit mais le produit d’une violence sociale et familiale qui l’a profondément marqué.
Le remarquable dossier documentaire qui accompagne l’album éclaire les événements de fond : la crise financière de 1873, l’essor de Wall Street, l’émergence des hobos, le rôle structurant du chemin de fer ou encore la figure tutélaire de John Pierpont Morgan. Ces pages pédagogiques révèlent à quel point les personnages sont façonnés par les bouleversements de leur époque. Newland se trouve littéralement à la jonction de deux Amériques : celle qui possède et celle qui circule, celle qui accumule et celle qui cherche sa place.
Graphiquement, Fabrice Meddour accomplit un travail remarquable. Ses lavis sépia enveloppent le récit d’une patine mélancolique qui évoque à la fois les photographies anciennes et les souvenirs en train de se former. Les paysages urbains, les quais, les bars miteux et les bureaux cossus semblent émerger d’une mémoire collective. Au milieu de cette palette volontairement retenue, la chevelure rousse de Newland agit comme une balise visuelle permanente, un élément d’identification instantanée.
L’émotion irrigue l’ensemble de l’album. Discrètement. C’est celle qui surgit lorsqu’un garçon assis devant une tombe murmure successivement : « Je t’aime, maman » puis « Je t’aime, Arizona. » En quelques mots, tout est dit. Le deuil, le manque, la transmission, la famille choisie. Sous ses airs de récit historique et d’aventure ferroviaire, La Vie extraordinaire d’Arizona Joe raconte avant tout la recherche d’un père et la construction d’une identité.
Un premier mouvement de grande qualité, qui donne envie de poursuivre la lecture du diptyque.
La Vie extraordinaire d’Arizona Joe : Baby Boxer Banker, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour Bamboo, 27 mai 2026, 72 pages
Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.
La mécanique de Bêtes comme nous tient en une phrase : prendre un comportement humain et le faire passer à travers le filtre animal. L’auteur transforme ses animaux en voisins, parents, militants, amoureux, vedettes ou névrosés ordinaires. Les escargots sont lents ? Alors ils deviennent les héros d’histoires où la temporalité tourne à l’absurde. Dans Pas de panique à New York, un Super-escargot s’élance au secours d’une ville au bord du chaos : « Supersnail est en route ! ». Le hic ? Il devrait arriver d’ici une à deux semaines !
Les araignées héritent des fantasmes liés à Spider-Man. Les moutons n’échappent pas à leur instinct grégaire. Les cochons sont condamnés à leur réputation de saleté ; ils se transforment en parents possessifs rejetant un prétendant parce qu’irréprochable. Les cigognes revisitent leurs souvenirs d’enfance avec le même dégoût que certains éprouveraient en évoquant les repas familiaux : « Quelle horreur, ces dîners en famille, quand j’y repense… » Et au vu de la vignette (alimentation par régurgitation), on peur les comprendre.
Lorsque MO/CDM trouve le bon angle, le résultat est souvent irrésistible. Un lapin fait ainsi les frais d’un jeu enfantin. « Le premier de nous deux qui rira aura une tapette », annonce-t-on, avant que la pauvre créature ne se retrouve hospitalisée, victime d’un coup manifestement beaucoup plus coriace que prévu.
L’auteur excelle également dans les détournements de genres populaires. Science-fiction, films de super-héros, récits d’aventure, chroniques conjugales ou satire sociale : tout devient prétexte à réinterpréter le monde animal. La très réussie Star Worm transforme ainsi les vers de terre en civilisation spatiale dominante avant de rappeler brutalement leur place dans la chaîne alimentaire. À l’inverse, une planche détourne les annonces immobilières parisiennes avec ironie : comment loger des pachydermes dans un espace si exigu ?
Pour autant, l’album n’échappe pas à une certaine inégalité. Son principe est si efficace qu’il pousse parfois l’auteur à le réutiliser jusqu’à saturation. Les escargots, notamment, reviennent souvent. Films pornographiques au ralenti, super-héros au ralenti, soldes au ralenti… Le ressort finit par perdre un peu de sa fraîcheur à mesure que les pages avancent.
Cette légère redondance n’empêche toutefois pas le livre de rester agréable. D’abord parce que MO/CDM possède un sens du découpage remarquable. Ensuite parce que son dessin sait se montrer étonnamment souple. Surtout, Bêtes comme nous conserve jusqu’au bout une qualité précieuse : il utilise les attributs animaux pour révéler nos propres travers. Derrière les moutons contestataires, les araignées dépressives, les cochons snobs ou les cigognes traumatisées par leur enfance se cachent toujours des comportements profondément humains.
Il ne faut d’ailleurs pas négliger le pouvoir d’accentuation de la caricature animalière. Un « Ce n’est même pas mon vrai père » prend tout son sens quand les espèces en question sont complètement dépareillées. Un enfant envoyé au coin est d’autant plus affecté quand il s’agit d’un insecte et que ledit coin abrite une araignée vorace… Inégal, parfois répétitif, mais régulièrement drôle et souvent inventif, Bêtes comme nous permettra en tout cas à tous de passer un moment léger et agréable, et même, peut-être, à imaginer quelles espèces il aurait aimé voir mises en scène.
Bêtes comme nous, MO/CDM Fluide Glacial, 3 juin 2026, 56 pages