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L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue : sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette incroyable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.

Tout sur mon Père

Les films de Rodrigo Sorogoyen ne se ressemblent pas toujours par leurs sujets. De Que Dios nos perdone à Madre, d’As bestas à L’Être aimé, le cinéaste semble chaque fois changer de territoire, de milieu, de conflit. Mais quelque chose demeure : une manière très particulière de faire naître la tension non seulement de l’affrontement entre les personnages, mais aussi de leur collision avec eux-mêmes. Le cinéma de Sorogoyen ne filme jamais seulement des conflits : il filme des êtres aux prises avec des sentiments souvent difficiles à formuler.

Dans L’Être aimé, cette collision prend la forme d’un tournage. Esteban Martínez, cinéaste espagnol consacré, longtemps installé à New York, revient tourner un film en Espagne et propose à Emilia, sa fille issue d’une union précédente, d’en tenir le rôle principal. Le dispositif pourrait laisser croire à une tentative de retrouvailles. Il est en réalité beaucoup plus trouble. Emilia n’entre pas seulement dans un film ; elle entre dans le monde de celui qui l’a quittée.

Le long prologue, filmé presque entièrement en très gros plans, installe immédiatement cette zone d’inconfort. Les visages occupent tout l’espace, mais rien n’est encore dit frontalement. Les mots restent polis, les gestes mesurés, les civilités intactes. Pourtant, sous cette surface, quelque chose affleure déjà. Ainsi, lorsque Emilia dit à son père qu’il est beau, la phrase trouble par son ambiguïté : elle ne sonne pas seulement comme le compliment d’une fille à son père, mais comme l’adresse d’une adulte à un autre adulte, comme une tentative lancée vers une réponse qui ne vient pas tout à fait, et à la fois comme un constat presque objectif, privé d’affect.

Sorogoyen fait du gros plan un révélateur. Un peu plus tard dans le film, Esteban dira qu’en gros plan, les acteurs ne peuvent jamais entièrement tricher. Même le professionnalisme, même le contrôle, même la technique finissent par laisser passer quelque chose. Cette idée vaut évidemment pour le film dans le film, mais aussi pour L’Être aimé lui-même. Javier Bardem et Victoria Luengo sont filmés comme deux êtres qui tentent de tenir une position — lui celle du cinéaste, elle celle de l’actrice — alors que tout, dans leurs visages, trahit une histoire plus ancienne, plus douloureuse, plus impossible à contenir.

Ce que cherche Emilia n’est jamais énoncé trop tôt, et c’est ce qui rend le film si poignant et tendu. Elle accepte le rôle comme on accepte une promesse sans oser la nommer. Même si elle proclame le contraire, elle ne vient pas seulement travailler. Elle vient vérifier si quelque chose peut encore être réparé. Mais face à elle, Esteban est un homme qui voit beaucoup mais comprend mal. Il perçoit les failles, les symptômes, les fragilités. Il remarque par exemple ce qui, chez sa fille, peut ressembler à une dérive ou à une douleur déplacée. Mais lorsqu’il intervient, il le fait depuis le mauvais endroit : non depuis une parole de père, inquiète et humble, mais depuis une autorité sèche et inappropriée.

C’est là que le film devient cruel. Esteban peut dire quelque chose de vrai, mais jamais vraiment depuis la bonne place. Il voit ce qui abîme Emilia aujourd’hui, mais reste incapable de reconnaître ce qui l’a abîmée depuis l’enfance. Il sait formuler une mise en garde, pas une excuse. Il sait diriger, corriger, imposer, reprendre. Il ne sait pas demander pardon.

Mais L’Être aimé ne se réduit jamais à un face-à-face psychologique. C’est même l’un des grands mérites de Sorogoyen que de faire passer cette violence par la forme même du film. Le tournage devient un espace de contrainte où tout se contrôle, parfois jusqu’à la manière de manger ou d’avaler. Le cinéma apparaît alors comme un art de la discipline, du réglage et de la répétition, nécessaire à la création, mais susceptible aussi de produire une violence plus sourde.

C’est pourquoi les gestes de mise en scène les plus visibles ne sont pas de simples coquetteries cinéphiles. Les scènes longues, les reprises de prises, les variations de texture, les incursions en noir et blanc ou en négatif donnent à un film sous haute tension une respiration formelle, sans jamais l’apaiser vraiment. L’Être aimé est, de ce point de vue, un grand film sur le cinéma. Sorogoyen nous fait sentir la matérialité du tournage, ses artifices, sa beauté, et donc sa violence aussi. Pour qui aime le cinéma, il y a là quelque chose de profondément fascinant.

Javier Bardem est filmé comme une masse autour de laquelle tout s’organise, comme un centre de gravité dont la présence aimante les scènes. Face à lui, Victoria Luengo compose moins une fille blessée qu’une actrice prise dans un dispositif qui la met à l’épreuve. Le film tient précisément dans cet écart : Emilia voudrait être reconnue, mais le lieu même où, quoi qu’elle dise, elle cherche cette reconnaissance est aussi celui où Esteban conserve son pouvoir. Le plateau ne lui offre que des bribes de père, une reconnaissance de son travail, mais jamais la réparation intime.

C’est pourquoi L’Être aimé laisse une impression si tendue, presque physique. Le film avance constamment entre deux mouvements : la forme et l’émotion, le plaisir de voir le cinéma se fabriquer et la désolation de comprendre ce qu’il ne pourra pas réparer. Sorogoyen signe un film ample, nerveux, très dirigé, traversé par une question simple et cruelle : que reste-t-il à l’enfant devenu adulte lorsque le parent qui l’a abandonné comprend tout, sauf la nécessité de demander pardon ?

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Être Aimé – bande-annonce

L’Être Aimé – fiche technique

Titre original : El ser querido
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprètes : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs
Photographie : Álex de Pablo
Décors : Jose Tirado
Costumes : Saioa Lara
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Production : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla
Société de production : Movistar Plus+
Coproduction : Caballo Films, El Ser Querido AIE, Le Pacte
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h15
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mai 2026

Note des lecteurs2 Notes
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Alawin Casino Online et pourquoi les jeux de jackpot attirent toujours l’attention

Les sites de jeux en ligne proposent aujourd’hui plusieurs catégories, mais certaines sections restent plus visibles que d’autres. Parmi elles, les jeux de jackpot continuent d’attirer rapidement l’attention. Même lorsqu’un site propose des machines à sous, des jeux en direct et d’autres formats, les jackpots gardent souvent une place à part dans la structure générale.

Quand on parcourt des sites comme Alawin, on remarque assez vite que certaines catégories se distinguent plus clairement dans l’ensemble du contenu. Dans le cas de Alawin casino online, la présence d’une section jackpot s’inscrit naturellement dans une offre plus large et montre comment un site de casino peut rendre son contenu plus lisible grâce à une séparation nette des rubriques.

Pourquoi les jackpots restent si visibles

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Un autre point important est la structure. Quand une section jackpot est clairement séparée, l’ensemble paraît souvent plus organisé. Le site semble moins uniforme et l’utilisateur distingue plus facilement les différents types de contenus disponibles.

Les utilisateurs remarquent souvent :

  • une rubrique clairement séparée
  • une structure plus simple à lire
  • une catégorie différente du reste de l’offre

Ce qui rend cette catégorie particulière

Les jackpots ne sont pas seulement un groupe de jeux de plus. Ils influencent aussi la manière dont le site est perçu dans son ensemble. Une section « jackpot » bien visible donne souvent l’impression d’une offre plus large et mieux structurée.

Avant d’entrer dans le détail, il faut rappeler que cette visibilité ne dépend pas uniquement du nombre de jeux. Elle tient aussi à la manière dont la catégorie est présentée dans la navigation générale.

Une section facile à repérer

Sur de nombreux sites, les jackpots apparaissent comme une catégorie distincte. Cela permet à l’utilisateur de voir immédiatement qu’il existe plusieurs niveaux d’organisation dans le contenu. Cette clarté rend la navigation plus fluide.

Une rubrique qui renforce l’organisation du site

Quand les jackpots, les machines à sous et les jeux en direct sont bien séparés, le site paraît souvent plus simple à parcourir. Cette organisation aide à comprendre plus vite où commence chaque type de contenu.

Une catégorie qui complète l’offre générale

Même lorsqu’une personne s’intéresse d’abord à une autre rubrique, elle remarque souvent les jackpots. Cela contribue à donner une image plus complète du site. C’est aussi pour cette raison que Alawin casino online peut être mentionné dans une réflexion plus générale sur l’organisation des casinos en ligne.

Conclusion

Les jeux de jackpot attirent toujours l’attention parce qu’ils sont faciles à identifier et qu’ils rendent la structure d’un site plus lisible. Ils ne remplacent pas les autres catégories, mais ils ajoutent une dimension supplémentaire à l’offre générale.

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Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

Dix ans après avoir redonné de l’élan au film de zombie avec Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho revient sur la Croisette avec Colony, un film d’infectés généreux et bourrin qui assume pleinement ses ambitions de divertissement, parfois trop, au détriment de l’émotion et de l’efficacité.

Il y a quelque chose de presque symbolique à voir Yeon Sang-ho revenir à Cannes avec un nouveau film de zombie, après l’onde de choc du Dernier train pour Busan. Ayant une appétence naturelle pour l’apocalypse et la science-fiction, il était assez logique de le voir renouer avec ce genre qu’il a contribué à redéfinir en Asie. Mais entre le prolongement de son cinéma et le signe d’épuisement d’un genre largement codifié et exploré sous presque toutes ses coutures, la question se pose honnêtement. Et la réponse penche plutôt vers la seconde option, sans pour autant enterrer le film.

Retour à l’essaim

Le pitch est simple et sans détour : un attentat bactériologique dans un immeuble au cœur de Séoul, des survivants piégés, des infectés qui mutent à vue d’œil. Du [Rec] croisé avec Piège de cristal, avec une pincée de jeu vidéo dans son ADN. Car la vraie trouvaille de Colony réside dans la biologie de ses créatures visqueuses, organisées comme une ruche. Elles s’adaptent rapidement à leurs proies, ce qui oblige les protagonistes à constamment ruser et à se réinventer. Un mécanisme ludique, qui donne au film une dimension presque de survival game. La première partie, avec sa gestion de foule spectaculaire, tient d’ailleurs ses promesses. On pense à Vermines dans ce déferlement organique sur les protagonistes, même s’il y a ici moins d’enjeux sociaux. Colony assume le fait d’être un film bourrin, et c’est très bien ainsi.

Sauf que la mécanique s’enraye assez vite. Cette partie de cache-cache au cœur de l’immeuble tourne en rond, faute d’ingéniosité suffisante pour renouveler les stratagèmes face à la colonie. Les protagonistes peinent à surprendre autant qu’ils devraient, et le spectateur, lui, a souvent beaucoup de coups d’avance sur le récit. On attendait davantage de cette idée pourtant fertile, des infectés qui apprennent, qui communiquent, qui ne laissent pas passer deux fois la même erreur, mais le scénario rectiligne ne l’exploite pas assez pour faire oublier ses limites dans la durée.

Là où Dernier train pour Busan nous avait éclaboussés de sang et de larmes jusqu’au terminus, Colony peine à générer le même capital empathique. On y suit pourtant une professeure en biotechnologie, dont le rôle d’explicatrice face à une menace complexe est pratique, mais parfois trop appuyé. Une relation frère-sœur aurait pu porter l’émotion du film, le frère étant l’un des personnages les plus humains et touchants de l’ensemble, mais elle reste trop peu développée. Même chose pour cette rivalité entre lycéens qui se harcèlent, avec un vrai potentiel dramatique un peu gâché par un manque d’incarnation (au lieu de « iconisation »). On sait pourtant le réalisateur capable de créer une tension à partir d’une étincelle comme dans The Ugly, son autre film de 2026, mais il lui manque ici un peu d’assurance pour son retour dans l’horreur. La petite pique au gouvernement lâche et en état de déni, elle, est toujours au rendez-vous. Certaines habitudes ont du bon.

Heureusement, le climax rattrape une partie du chemin perdu. Lorsque la colonie menace de se propager dans tout Séoul, le film se rebelle enfin avec beaucoup de folie et on pense à ce qu’aurait pu être le premier jour de propagation à Raccoon City dans Resident Evil, quelque chose de jouissif, débridé et suffisamment spectaculaire pour qu’on oublie une certaine retenue dans l’immeuble. Quant au méchant, aux mimiques outrancières presque cartoonesques, il contribue à rendre l’ensemble digeste et amusant. Colony ne brille donc pas par son scénario, mais il se savoure avec un plaisir régressif sincère. Et dans un festival gavé de films, au rythme modérément prudent, un peu de chair et de courses effrénées ne fait vraiment pas de mal.

En somme, Colony ne réinvente pas le genre et pâtit d’un ventre mou non négligeable. C’est une proposition imparfaite, honnête dans ses ambitions, et qui surclasse Peninsula et Jung_E sans jamais retrouver la déflagration du Dernier train pour Busan. On reste un peu sur notre faim.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Colony – bande-annonce

Colony – fiche technique

Titre original : Gunche
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Choi Kyu-sok, Yeon Sang-ho
Interprètes : Gianna Jun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook, Kim Shin-rock, Shin Hyun-been, Go Soo
Production : Yoomin Hailey Yang
Société de production : Smilegate, Wow Point, en coproduction avec Midnight Studio
Pays de production : Corée du Sud
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 2h02
Genre : Catastrophe, Horreur, Action
Date de sortie : 27 mai 2026

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d’éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Non pas une faute, mais une erreur

Noyé au sein d’un halo, semblant évoluer sur un tapis roulant, Samuel Paty le déclare dans l’incipit du film : en substance, « Je ne voulais pas devenir un héros, seulement quelqu’un qui fait honnêtement son boulot… mais on ne maîtrise pas son destin… ni son environnement ». Surtout son environnement, car c’est là que le bât blesse.

Intellectuellement, rien à redire sur la démarche de ce prof d’histoire-géo : travaillant sur la question de la liberté de la presse, il propose à tous ceux qui craindraient d’être choqués par les caricatures de Charlie de ne pas regarder, de détourner les yeux ou même de sortir de la pièce momentanément. Et ce, sans viser une communauté en particulier. Il n’exclut donc pas les musulmans mais propose à chaque individu de se positionner. On ne peut faire plus respectueux, ni pertinent pour illustrer ce qu’est la liberté de conscience.

En voyant les collégiens discuter sur ce qui a été montré, on comprend toutefois immédiatement l’erreur commise par Paty : l’imagination de ceux qui n’ont pas vu risque de rendre les dessins plus choquants encore qu’ils ne sont. Sans doute eût-il fallu éviter aussi le dessin le plus cru, celui auquel vont s’accrocher ses adversaires : l’image du Prophète avec une étoile de David dans l’anus. Le dessin faisait partie du « fond Canopée », celui dans lequel les enseignants sont autorisés à puiser : peut-être cette erreur-là est-elle à imputer à l’Education Nationale ?

La machine s’emballe

À partir de cette excellente base, la rumeur se met en marche. « L’environnement » fait le reste : un contexte de tension latente avec la communauté musulmane, parfaitement exploité par quelques fous de Dieu radicalisés. Et surtout, la prégnance des réseaux sociaux. Car là est peut-être le vrai sujet du film : comment une fake news, reprise en boucle, peut devenir incontrôlable.

Au départ, la jeune Bachira Chnina a créé un récit de toutes pièces à partir de ce qu’elle a entendu de la scène puisqu’elle était… absente ce jour-là. Si le film ne nous garantissait une grande fidélité aux faits, on trouverait trop grosse cette ficelle scénaristique, un vrai cas d’école. Comme souvent, le mensonge de Bachira est toutefois tissé de faits réels glanés çà et là : ainsi déclare-t-elle que Paty a donné un coup de pied dans sa chaise, comme un signe agressif ; on a bien vu le prof heurter le siège de l’élève, constatant que « décidément, on n’est pas faits pour s’entendre aujourd’hui ». Pour le reste, le récit est simple : Samuel Paty a stigmatisé les musulmans, les obligeant à quitter la pièce pour mieux pouvoir se moquer du Prophète.

Ce récit est semé sur un terrain fertile, celui de la suspicion de racisme. À la moindre frustration subie, on accuse celui qui vous l’impose de ce tropisme honteux. Bachira multiplie depuis des semaines les entorses au règlement ? Refuse de faire ses heures de colle ? Sa mère annule l’entrevue avec la direction pour en parler ? Rien n’y fait : si la collégienne est exclue, c’est que l’établissement pratique une ségrégation sur la couleur de peau…

Le père a le sang chaud, il diffuse aussitôt des messages indignés sur les groupes auxquels il appartient, en incitant à partager au maximum. Puis ce sont des vidéos agressives, bien orientées par Sefrioui, le salafiste fiché S qui pousse Chnina à faire du bruit. Les réactions violentes pleuvent. Nul besoin d’un tel drame pour déplorer ce manque de recul sur les réseaux sociaux : il suffit de lire les réactions sur n’importe quel post un peu clivant pour contempler le torrent d’invectives, d’insultes voire de menaces qui se déversent sans aucun recul, la bêtise le disputant à la haine. Ce film n’a pas échappé à ce qu’il dénonce : la polémique n’a pas tardé à enfler, certains qualifiant le long-métrage de Vincent Garenq d’islamophobe, voire de fasciste…

Une bombe soigneusement désamorcée

Ce n’est pas faute, pour Vincent Garenq, d’avoir anticipé ce danger. Son scénario multiplie les signaux évitant de faire l’amalgame entre islamisme et islam. Une amie musulmane de Chnina l’appelle pour lui révéler que Bachira a tout inventé. Plus loin, elle vient, avec une autre coreligionnaire, apporter tout son soutien à l’enseignant dans la tourmente. Peu avant l’assassinat, la police tient des propos lénifiants, au motif que la communauté musulmane n’a pas mordu à l’hameçon, que l’affaire est en train de se dégonfler. Sefrioui a une fille qui le désapprouve, allant jusqu’à dénoncer son père après l’assassinat. Elle cite un verset du Coran, rejetant toute violence puisque « tuer une âme, c’est tuer toute l’humanité ». Une jeune Arabe, rétive au cours de Paty dans la première scène, prononce un discours plein de reconnaissance pour le prof décapité, alors qu’en fond, on aperçoit une couronne déposée au nom des « mosquées de… ». On ne saurait être plus clair, mais chacun sait qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

Prisonniers du mensonge

Chnina l’enragé est lancé. Le problème, quand on met le doigt dans le mensonge, c’est qu’il devient très difficile de faire machine arrière. La jeune Bachira sent bien que l’affaire prend des proportions inquiétantes, mais comment avouer qu’on a tout inventé, sans subir la foudre de son père ? Celui-ci, de même, s’est trop engagé pour reconnaître une erreur : les camarades de Bachira mentent, le personnel du collège ment, seule sa fille dit la vérité, il n’est plus possible d’enrayer l’engrenage.

Chnina se drape dans la vertu : il ne veut qu’une chose, ramener l’entente entre tous les élèves, quelle que soit leur confession, plutôt que de les dresser les uns contre les autres. Ces propos sont tenus alors que la caméra nous montre des gamins de toutes origines ethniques dans des rapports naturellement amicaux. Une bonne idée. Nul besoin de ramener l’entente entre les élèves dans cet établissement.

L’emprise de la peur

Les menaces se multiplient, sur les réseaux ou sur le répondeur du collège. Les collègues de Paty se désolidarisent par peur. L’un d’eux ira même prononcer une déclaration solennelle devant ses élèves, assurant qu’il est ignoble d’exclure les musulmans d’un cours (comme Bachira, il raconte ce qu’il n’a pas vu, note Samuel Paty) et qu’il demande pardon à toute la communauté musulmane. Plusieurs collègues vont dans ce sens, considérant que Paty a fait une erreur qui rejaillit sur eux. Pas tous, car Vincent Garenq se garde d’être manichéen : deux profs proposent de l’emmener et de le remmener en voiture, l’un d’eux prend ouvertement parti pour lui dans les débats.

Mais le personnage le plus exposé à l’angoisse est Paty lui-même, bien sûr. On le voit en butte à une insomnie, le lendemain mettre un marteau dans son sac avant de se rendre au collège une capuche sur la tête. Le héros n’est pas celui qui n’a pas peur mais celui qui affronte sa peur. Antoine Reinartz donne à voir, avec une belle sobriété, un homme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Plutôt doux, posé, réfléchi, ingénieux dans sa pédagogie (ainsi de ce « cahier de blagues » qui concourt à le rendre sympathique), capable de défendre ses convictions s’il le faut : lorsque la Principale annonce à la classe que leur enseignant va « s’excuser », il la reprend en la corrigeant – « m’excuser peut-être pas, mais réexpliquer ce qu’il s’est passé ». Et quand elle lui propose d’exercer son droit de retrait, il refuse, arguant que ce serait « reconnaître avoir eu tort ». Droit dans ses bottes mais pas non plus inflexible : face au Monsieur Laïcité du ministère, il acceptera de s’excuser face aux parents, simplement pour faire redescendre la pression. Toujours ce très appréciable sens de la nuance de la part de Garenq, s’agissant d’un drame où chacun en a cruellement manqué.

Vers l’issue fatale

Un tueur se préparait. Garenq, pour ne pas en faire un héros, ne dit que très peu de choses sur lui. Il eût certes pu éviter de le figurer en ombre dans une pièce nue, le dramatisant comme dans un blockbuster, mais on lui pardonnera ce faux pas vu le nombre de chausse-trapes qu’il parvient à éviter par ailleurs. La tension monte alors que Paty fait son dernier jour d’école avant les vacances : le spectateur sait quelle est l’issue et surtout – c’est ce qui est terrible – qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Ainsi empli de cette tension, il reçoit comme une décharge émotionnelle la réaction de la principale, apprenant le drame. « Ils lui avaient mis une fatwa » lance-t-elle en éclatant en sanglots.

L’assassinat reste hors champ : Vincent Garenq le montre dans le regard d’une petite fille assistant à la scène. Le son coupé qui suit exprime bien son traumatisme. Fallait-il montrer la tête de Paty gisant à côté de son corps ? Le débat reste ouvert. Au moins le cinéaste ne la figure-t-il que de loin. Toujours ce sens de la mesure qui honore son film.

Un film mal nommé ?

Reste une question : Samuel Paty a-t-il vraiment été « abandonné » ?

Le premier soutien de l’enseignant est la Principale, incarnée avec beaucoup de sensibilité par Emmanuelle Bercot. Elle défend fermement Paty devant Chnina et Sefrioui qui font l’amalgame entre le cours sur les caricatures et l’exclusion de Bachira puis, suite à l’intrusion autoritaire de ces deux excités, lance une procédure de gravité maximale. C’est un classique, mais on sourira à l’avalanche de sigles et d’acronymes qui se déverse sur elle, inscrits sur des post-it, détaillant la procédure à suivre. Un référent Laïcité (peu soutenant, pointant l’entorse au code de la laïcité qu’aurait commise Paty), puis la police, la DGSI, se mettent sur les rangs.

La liste de leurs manquements est établie en fin de film par un policier à son supérieur. Une menace n’a pas été prise assez au sérieux par la cellule anti-terrorisme, le maire n’a pas voulu affecter des effectifs supplémentaires à la protection de l’établissement au motif que la sécurité d’un collège relève de l’Education Nationale, une demande de protection a bien été engagée par Paty mais trop longue à mettre en œuvre. De multiples grains dans les rouages qui aboutissent au drame. Le résultat ? Samuel Paty a eu un sentiment « d’abandon », lance le flic. (C’est là-dessus qu’il aurait fallu conclure le film : dommage d’avoir ajouté la scène des funérailles au collège qui, si elle permet d’en remettre une couche contre tout amalgame comme on l’a vu, verse surtout dans un pathos que Garenq avait très bien su éviter jusque-là.)

De multiples micro-défaillances ne font pas un abandon. On voit l’enseignant soutenu par sa hiérarchie (et Dieu sait que ce n’est pas toujours le cas…), pris au sérieux par les services de l’Etat, aidé par certains de ses collègues. On ne peut tout de même pas compter cela pour rien. Curieux donc, que le cinéaste ait choisi pour titre une notion que son film ne valide pas vraiment – ce qui le rend d’ailleurs plus intéressant car plus complexe.

Un traitement formel conventionnel

Vincent Garenq tient sa gageure : rendre compte de ces onze derniers jours sans trop de sensiblerie, sans caricature, sans prendre en otage le spectateur. Reste une limite : cinématographiquement, l’objet est assez quelconque. Pas mal de « marqueurs de banalité » (musique illustrative, plans de drone, scènes au volant d’une voiture…) et peu de beaux plans à se mettre sous la dent. Vincent Garenq n’a pas fait la démonstration qu’il est un cinéaste singulier. Mais il réalise, avec ce peut-être mal nommé L’Abandon, un film utile, qui parvient à saisir le spectateur. Ce n’est pas rien.

L’Abandon : Bande-annonce

L’Abandon – fiche technique

Titre original : L’Abandon
Réalisation : Vincent Garenq
Scénario : Vincent Garenq, Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaëlle Paty
Interprètes : Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche
Montage : Aurique Delannoy
Musique : Nicolas Errèra
Production : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne, Stéphane Simon, Cloé Garbay, Bastien Sirodot
Producteur exécutif : (non communiqué)
Société de production : Les Films du Kiosque, Outside Films, en coproduction avec France 3, UGC, UMedia
Pays de production : France
Société de distribution France : UGC Distribution
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mai 2026

Note des lecteurs1 Note
3.5

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

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Pour son premier film, Club Kid, Jordan Firstman propose une histoire attachante et pleine d’humour sur fond de soirées gays new-yorkaises. Il y incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu’un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Résident de Los Angeles, Jordan Firstman a réalisé des courts-métrages et joué dans plusieurs séries comiques américaines, comme Hacks et I love LA. Après Rotting in the Sun, dans lequel il joue son propre rôle, Jordan Firstman se met en scène dans une nouvelle comédie, aussi drôle qu’attendrissante. Soutenu par les mêmes producteurs que Red Rocket et Anora, deux films également axés sur la fête et des personnages perdus, Club Kid propose une virée palpitante dans les soirées new-yorkaises.

Quand la musique est bonne

Peter travaille comme promoteur de soirée gay avec Sophie, incarnée par Cara Delevingne. Chaque soir, il enchaîne les boîtes de nuit, s’enivre d’alcool et d’un dangereux mélange de drogues. Esseulé, largué par cette vie sans but, il tombe des nues lorsqu’une connaissance lui laisse sur les bras Arlo, son fils de 8 ans dont il ignorait l’existence. La paternité ne rimant pas avec irresponsabilité et soirées arrosées, Peter doit renaître de ses cendres pour apprendre à s’occuper de cet enfant. Une situation dramatique traitée avec beaucoup de tendresse et d’humour. Arlo se révèle un garçon doux, prévenant et avide d’apprendre le métier de DJ. Au contact de cet enfant, la vie de Peter reprend tout son sens. Club Kid s’attache ainsi à montrer que ce sont les autres, nos parents et nos amis, qui nous portent et nous invitent à nous transformer en donnant le meilleur de nous-mêmes. Il compose un beau récit sur la résilience à travers la relation père-fils.

Club Kid offre aussi à Jordan Firstman l’occasion de mettre en scène la communauté queer grâce à une galerie de personnages secondaires sensibles, hauts en couleurs et un peu perdus. Sans s’attarder sur de longues scènes de débauche, le film développe les illusions de cet univers, où l’on pense être heureux sans toujours trouver sa voie. Ici également, ce sont les liens avec les autres qui construisent et définissent les individus. Rien d’étonnant pour le réalisateur, qui a fait ses débuts dans ce monde et cite dans ses inspirations After Hours et La Valse des pantins de Martin Scorsese. Avec ce premier film à la fois personnel, drôle et émouvant, Jordan Firstman fait une très belle entrée au Festival de Cannes.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026

Club Kid – fiche technique

Réalisation : Jordan Firstman
Scénario : Jordan Firstman
Interprètes : Miss Benny, Cara Delevingne, Diego Calva
Photographie : Adam Newport-Berra
Décors : Stephen Phelps
Costumes : Emily Constantino
Musique : Cristobal Tapia de Veer
Sociétés de production : Stay Gold, Topic Studios
Pays de production : États-Unis
Société de distribution :
Durée : 2h06
Genre : Drame

Pourquoi le silence est devenu l’un des outils les plus puissants du cinéma moderne

Les réalisateurs contemporains utilisent de plus en plus le silence pour créer de la tension émotionnelle, du réalisme et de l’intimité à l’écran. Dans un paysage médiatique saturé de bruit et de stimulation permanente, les moments de calme semblent aujourd’hui plus puissants que jamais.

Le cinéma moderne est devenu sensiblement plus silencieux. Alors que les blockbusters continuent de s’appuyer sur des bandes originales explosives, des dialogues rapides et un rythme constant, de nombreux réalisateurs acclamés choisissent désormais la direction opposée. Le silence, autrefois considéré comme risqué dans le récit grand public, est devenu un outil particulièrement efficace pour construire une atmosphère et une profondeur émotionnelle.

Même en dehors du cinéma, des plateformes construites autour de la stimulation et de l’engagement constant, y compris des espaces de divertissement comme spinboss casino, illustrent à quel point les publics modernes sont exposés au bruit et aux distractions. À l’inverse, le silence au cinéma offre quelque chose de plus en plus rare, une attention sans interruption.

Le silence crée un réalisme émotionnel

L’une des raisons pour lesquelles le silence occupe une place plus importante est sa capacité à refléter le comportement humain réel. Dans la vie quotidienne, les gens n’expriment pas chacune de leurs émotions à voix haute. La peur, le deuil, la confusion ou l’intimité passent souvent par des pauses, des expressions du visage et le langage corporel plutôt que par des explications directes.

Des réalisateurs comme Kelly Reichardt maîtrisent parfaitement cette approche. Ses films laissent souvent les scènes respirer naturellement, sans surcharge d’explications, tout en faisant confiance au spectateur pour interpréter lui-même les tensions émotionnelles. Le silence entre les personnages révèle souvent davantage que des pages entières de dialogues.

Ce style de cinéma peut sembler inconfortable pour des spectateurs habitués à un rythme rapide et à des explications permanentes. Pourtant, cet inconfort est souvent volontaire. Le silence oblige le public à participer activement à ce qu’il regarde plutôt qu’à consommer passivement des informations.

Des films comme Past Lives et Drive My Car utilisent les moments de calme pour mettre en avant la distance émotionnelle et les sentiments non résolus. Au lieu d’inonder le spectateur de grands discours dramatiques, ces œuvres laissent le silence exprimer le désir, le regret et la vulnérabilité. L’absence de son devient alors profondément chargée d’émotion.

Les scènes silencieuses renforcent la tension et le suspense

Le silence est également l’un des outils les plus efficaces pour créer du suspense. Le cinéma d’horreur utilise ce principe depuis des décennies, mais les réalisateurs contemporains de nombreux genres s’en servent désormais pour manipuler les attentes du public.

Lorsque le son disparaît soudainement, les spectateurs deviennent instinctivement plus attentifs. Le silence crée de l’incertitude, car le public anticipe qu’un événement important est sur le point de se produire. Les réalisateurs exploitent cette réaction psychologique pour construire une tension sans dépendre uniquement des effets visuels ou de la musique agressive.

Jonathan Glazer démontre cela avec brio dans The Zone of Interest. Le film utilise des dialogues minimalistes et des bruits ambiants inquiétants pour créer une sensation d’angoisse souvent plus perturbante que les formes classiques de narration dramatique. Une grande partie de l’horreur provient non pas de ce que les personnages disent, mais de ce qui reste tu.

De la même manière, des films d’horreur modernes comme A Quiet Place transforment le silence en élément central de leur narration. L’absence de son n’est pas simplement esthétique, elle structure directement l’univers du film et les conditions de survie des personnages. Chaque souffle, chaque murmure et chaque bruit accidentel prennent soudainement une importance énorme.

Cette approche contraste fortement avec les traditions des anciens blockbusters où les bandes originales guidaient constamment les émotions du spectateur. Aujourd’hui, de nombreux cinéastes font davantage confiance au silence pour créer une immersion psychologique à lui seul.

Le silence permet au langage visuel de prendre le dessus

L’utilisation croissante du silence reflète également un retour à l’importance du langage visuel. Le cinéma est avant tout un art de l’image, pourtant de nombreuses productions modernes s’appuient fortement sur les dialogues pour expliquer l’intrigue et les motivations des personnages. Le cinéma silencieux inverse cette tendance en donnant davantage de poids au cadrage, aux mouvements, à la lumière et au jeu des acteurs.

Les réalisateurs influencés par le slow cinema et les traditions du cinéma d’auteur utilisent souvent le silence pour encourager le spectateur à observer plus attentivement les détails. Un regard échangé, une pièce vide ou le rythme des sons naturels peuvent soudainement devenir essentiels au récit.

Ryusuke Hamaguchi construit fréquemment ses scènes autour de l’immobilité et de l’observation patiente. Ses films laissent les émotions émerger progressivement à travers le silence et les interactions subtiles plutôt qu’à travers des confrontations dramatiques.

Ce style demande davantage de patience au public, mais il crée aussi une immersion plus profonde. Sans guidance verbale permanente, les spectateurs deviennent plus attentifs aux détails cinématographiques qui passeraient autrement inaperçus.

Le regain d’intérêt pour le silence reflète peut-être aussi l’évolution des goûts du public. À une époque dominée par les contenus courts et la surstimulation, les films plus silencieux proposent une expérience radicalement différente. Ils ralentissent le temps, encouragent la concentration et créent une résonance émotionnelle grâce à la retenue plutôt qu’à l’excès.

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Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes, Sanguine, le premier long-métrage de Marion Le Corroller, s’aventure dans le body horror social avec une énergie certaine, avant de perdre pied, comme son héroïne, face aux exigences du genre.

Depuis quelques années, le body horror féminin français s’est imposé comme l’une des propositions les plus stimulantes du cinéma de genre mondial, portée par Julia Ducournau (Grave, Titane) et Coralie Fargeat (The Substance). Autant dire que Marion Le Corroller arrive avec une pression non négligeable sur les épaules pour son premier long-métrage, Sanguine, dont la scène d’ouverture, un montage pop, nerveux, stylisé à l’énergie débordante, semble vouloir se mesurer frontalement à ses aînées. C’est là que le film est le plus lui-même, et paradoxalement le moins original : un décalque enthousiasmant ou un hommage trop direct, avant que la réalisatrice ne perde cet atout en route dès qu’elle plonge dans le vif de son sujet.

Le travail en mutation

Le concept est pourtant solide. Sanguine interroge l’épuisement professionnel à travers le prisme d’une rare maladie du sang, poussant à l’extrême biologique les effets d’un monde du travail chronométré, mis en concurrence, dépossédé d’humanité. Mara Taquin, dans le rôle de Margot, interne aux urgences contrainte de se contenir face aux injonctions condescendantes de sa cheffe de service, une Karin Viard acérée, qui n’a pas besoin de beaucoup de place pour exister, incarne avec justesse cette génération sommée d’être aux normes, dans les temps, aussi interchangeable qu’un burger minute. C’est là que le film touche à quelque chose de réel : ce body horror qui fait bouillonner le sang jusqu’à l’implosion des vaisseaux sanguins, cette fureur qui explose quand les émotions n’ont plus leur place, n’est pas sans force. Sauf que le propos s’effondre quand la réalisatrice choisit de mettre sur le même plan une tradeuse, un caissier de fast food, un journaliste et l’interne hospitalière. Comparer ces réalités sans les distinguer, c’est adopter une vision abstraite et finalement assez désincarnée de la souffrance au travail, précisément là où Ducournau et Fargeat situaient leurs corps avec une précision sociale implacable.

Le résultat est donc un film qui ne sait pas toujours comment filmer ce qu’il veut dire. Le body horror fait cheap, car on sent les prothèses et le maquillage qui ne floutent pas entièrement la frontière avec la fiction. En outre, les comédiens ne jouent pas au même niveau, se débrouillant avec des dialogues qui foncent dans une absurdité qui dépasse le cliché sans jamais vraiment l’assumer. On devrait s’amuser comme dans une machine bien huilée, mais c’est le contraire qui se produit. Le climax, tourné à la snorricam, caméra vissée à la tête de Mara Taquin pour figurer l’emprise du système sur le corps, arrive conceptuellement juste mais formellement à vide. Le rapport intime et précis au corps du personnage n’a pas été construit en amont pour que l’effet fasse mouche. C’est un outil de style qui débarque malheureusement sans fondation.

Sanguine ressemble finalement à son héroïne : elle essaie de tenir les normes imposées par ses aînées sans avoir encore trouvé sa propre mutation. Il y a tout de même un regard ici, celui d’une caméra qui s’amuse et d’une réalisatrice qui se cherche, à travers un peu trop de propositions inabouties qui s’accumulent si bien qu’on passe à côté de cette œuvre imparfaite. On suivra Marion Le Corroller avec plaisir, en espérant qu’elle sauve sa peau au prochain essai.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Sanguine – fiche technique

Titre international : Species
Réalisation : Marion Le Corroller
Scénario : Thomas Pujol, Marion Le Corroller
Interprètes : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin, Sami Outalbali, Stefan Crepon, Sonia Faïdi
1ère Assistante réalisatrice : Elodie Morales
Photographie : Guillaume Schiffman
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Morgane Lambert
Coiffure : Jennifer Levacher
Maquillage : Flore Chandès
Maquillage SFX : Pierre-Olivier Persin
Montage : Jérôme Eltabet
Productrice : Carole Lambert
Coproducteur : Alain Attal
Sociétés de production : Windy Production, Trésor Films, La Compagnie Cinématographique, Panache Productions, Anga Productions
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h43
Genre : Horreur
Date de sortie : 28 octobre 2026

Cannes 2026 : Gentle Monster, l’emprise des hommes

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Connaissons-nous vraiment les gens qui nous entourent ? Serions-nous capables de croire en des vérités dérangeantes ? Et comment vivrions nous avec ? En soulevant ces questions, Marie Kreutzer aborde avec Gentle Monster un sujet sensible, la pédopornographie, à travers le regard de deux femmes, une épouse et une policière, chacune en quête de vérité.

Quatre ans après avoir présenté Corsage dans la sélection Un Certain Regard, Marie Kreutzer intègre la Compétition cannoise avec Gentle Monster, un drame mettant en scène l’effondrement d’un couple en apparence idyllique. Loin du faste de la cour viennoise, la réalisatrice autrichienne livre un récit contemporain, mais toujours ancré dans la réalité, en s’inspirant d’un fait divers relaté dans l’hebdomadaire Die Zeit. En 2020, le magazine a révélé l’existence d’un vaste réseau de pédophilie impliquant environ 30 000 personnes. Bouleversée par cet article, Marie Kreutzer étudie le sujet en rencontrant des policiers, des psychologues et des avocats. Lorsqu’elle apprend l’inculpation de Florian Teichtmeister, interprète dans Corsage, pour des actes de pédopornographie, elle choisit d’adopter pour son film une approche à la fois dramatique et factuelle.

Les femmes face aux monstres ordinaires

Lucy, une musicienne incarnée par Léa Seydoux, et Philip, un vidéaste, viennent de s’installer dans une maison de campagne avec leur fils de sept ans. Ils semblent vivre une existence parfaite jusqu’au jour où une équipe de police arrête Philip et saisit tous ses équipements informatiques. Sidérée, Lucy réalise qu’elle ne connait pas vraiment son mari et s’inquiète pour son enfant. Elle se réfugie alors chez sa mère, jouée par Catherine Deneuve, et s’isole peu à peu face à cette atroce vérité. Sans emphase, Gentle Monster suit le déroulement de l’enquête judiciaire de deux points de vue, celui de Lucy et celui d’Elsa, une jeune inspectrice. Le film s’attache à la palette d’émotions traversées par une épouse, d’abord choquée, puis incompréhensive et terrifiée, mais encore prête à accepter les justifications qui lui sont présentées. Comme dans Corsage, il centre son histoire sur les femmes, le personnage de Philip demeurant largement opaque. Marie Kreutzer montre des femmes qui souffrent à cause de leurs sentiments pour des hommes dominateurs et malveillants. Une façon subtile de suggérer leur soumission à une société patriarcale qui les écrase.

À travers leurs actes, les prédateurs sexuels recherchent une forme d’autorité, comme le souligne le psychologue. Gentle Monster souligne que ce pouvoir désiré par les hommes est subi par les femmes. Outre Philip, dont le comportement reste suggéré, le père de Lisa impose à la policière une vie soumise infernale, qui laisse supposer l’exercice de la violence. Marie Kreutzer dénonce ainsi une société patriarcale, que les femmes tentent de combattre. Pour Lucy, grâce à l’art. En effet, la musicienne explique qu’elle reprend des chansons d’amour masculines car elle souhaite les « déconstruire », sans doute afin de les traduire dans une version féminine, plus tendre et émotive. Pour sa mère, par le choix de son mode de vie, résolument indépendant et libre. Elle suggère d’ailleurs rapidement à sa fille de divorcer. Et enfin, pour Elsa, avec son travail acharné. Au contraire de La Vie d’une femme, également présenté en Compétition, Gentle Monster met en lumière des figures féminines piétinées par le monde masculin. Ce drame très factuel, au rythme lent et à la mise en scène classique, manque cependant de souffle et de tension pour convaincre pleinement. Il aurait certainement mieux trouvé sa place au sein des Premières qu’aux côtés de Ryusuke Hammaguchi, Rodrigo Sorogoyen et James Gray.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Gentle Monster – fiche technique

Réalisation : Marie Kreutzer
Scénario : Marie Kreutzer
Interprètes : Léa Seydoux, Jella Haase, Laurence Rupp
Photographie : Judith Kaufmann
Décors : Myrna Wolff
Costumes : Monika Buttinger
Montage : Ulrike Kofler
Musique : Camille Dalmais
Producteurs : Johanna Scherz, Alexander Glehr, Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Jean-Christophe Reymond
Sociétés de production : Film-AG Produktion, Komplizen Film, Kazak Productions
Pays de production : Autriche, Allemagne, France
Durée : 1h54
Genre : Drame

« L’Oiseau chanteur » : violences silencieuses

Dans L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l’existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.

Violence, dès l’ouverture : l’enterrement de la mère de la narratrice constitue le premier signal d’une enfance suspendue entre la peur et l’obéissance. Les prénoms disparaissent derrière des initiales et des numéros, transformant les membres de la famille en silhouettes anonymes, déjà déshumanisées, dans un huis clos intime où le masculin impose implacablement sa loi et où les filles apprennent très tôt leur rôle de petites choses faibles.

Violence, dans le silence des chambres et des couloirs d’une maison de pierre : colères arbitraires, coups non justifiés, gestes mal placés. L’éducation, codée et hiérarchisée, se révèle comme un système hermétique duquel rien ne peut dépasser. Le noir des illustrations (en noir et blanc), crayeux et charbonneux, ne fait que renforcer la lourdeur et l’oppression. Les visages peinent à cacher l’inavouable, et l’absence de nom accentue l’effet de distance.

Violence, aussi, dans une écriture fragmentaire et poétique que Désirée Frappier emploie pour trouver la voie lui permettant de dire l’indicible. Chaque mot, chaque retour à la ligne, chaque page – à gauche le texte, à droite le dessin –traduit une enfance marquée par la soumission, l’injustice et le contrôle absolu exercé par H et O. Le poème graphique, alternant texte et dessin, oblige à ralentir, à contempler, et à s’imprégner du traumatisme plutôt qu’à le consommer comme un événement soudain.

Violence dans l’inégalité inscrite dans les gestes du quotidien : l’école du village pour les filles, l’école de la ville pour le garçon, la reconnaissance du mérite réduite à la simple appartenance à un genre. Le récit fait surgir ces mécanismes avec une précision glaçante : l’autorité parentale s’exerce sans nuance, l’affection est absente, et la peur devient l’unique pédagogie. La maison isolée, les murs de pierre et les couloirs silencieux sont les témoins muets de la domination et de la maltraitance.

Violence, car la fratrie ne pourra jamais complètement se reconstruire. Les gros plans sur des mains ou des détails du corps révèlent une attention accrue à la sensation et à la mémoire sensorielle. Physique, elle aboutit à la fuite, ou à la résignation. Morale, elle contribue à diminuer l’individu. Sexuelle, elle blesse et fixe le trauma.

Violence, c’est enfin dans la lumière discrète d’une mamie plus humaine, chez qui se glisse un souffle de protection, un contrepoint à la domination familiale. Même dans un monde où la cruauté semble totale, une tendresse persiste, offrant au lecteur un point d’ancrage émotionnel et humain dans ce récit où la mémoire et le traumatisme s’entrelacent.

La violence, c’est tout le propos de L’Oiseau chanteur : un équilibre fragile entre l’horreur vécue et la nécessité du témoignage, un roman graphique où la poésie et le graphisme se répondent pour rendre compte de la fragilité et de la résilience de l’enfance. Un album dérangeant, profondément marquant, d’une élégance narrative et visuelle qui impose l’admiration.

L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier
Steinkis, 16 avril 2026, 224 pages

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4.5

« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait Pour qui sonne le glas, un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

Le soleil écrase les montagnes de Castille. Les vautours tournent dans le ciel comme un rappel silencieux de la fragilité de la vie. C’est ici que Robert Jordan, jeune professeur américain engagé dans les Brigades internationales, arrive pour accomplir une mission ardue : faire sauter un pont stratégique afin de soutenir l’offensive républicaine sur Ségovie. Autour de lui, le maquis se déploie dans ses contrastes : Pablo, chef hésitant mais attaché à son groupe, Pilar, force tranquille et charismatique, et Maria, traumatisée mais lumineuse, dont le courage et la beauté séduisent immédiatement Jordan.

Cette adaptation graphique de JD Morvan et Pierre Dawance reproduit l’essence du roman sans jamais chercher à l’imiter. Les traits colorés et les textures des crayons donnent aux paysages une densité inattendue : la chaleur du soleil, le vert des régions montagneuses, la neige parfois tombant sur les sentiers escarpés, tout est superbement restitué. Les visages, légèrement stylisés, portent l’intensité des émotions : la peur, l’amour, la camaraderie, la colère. L’humanité cherche sa place au sein d’une guerre impitoyable.

La violence et la mort agissent comme une piqûre de rappel : la vie est encore plus précieuse lorsqu’elle est menacée. Le roman graphique restitue l’urgence de vivre et d’aimer dans un monde où chaque décision peut être la dernière. Les scènes de préparation et d’attaque, l’attente interminable au cœur du maquis, le lien qui se tisse entre Jordan et Maria sont mis en scène avec une économie de moyens et une précision narrative qui n’enlèvent rien au chef-d’oeuvre d’Hemingway.

Le roman graphique explore principalement la solidarité humaine et l’interconnexion des vies, avec l’idée tacite que la mort d’un homme affecte en réalité toute l’humanité. On y dépeint le sacrifice de soi et la perte de l’innocence face à la brutalité absurde de la guerre civile. Et Pierre Dawance, pour sa première bande dessinée, parvient sans mal à communiquer sens et sensations : les crayons vibrent, les textures se superposent, la lumière devient matière. L’histoire d’Hemingway est vécue, touchée du doigt, sentie dans les interstices du trait. La guerre, l’engagement, l’amour et le sacrifice y trouvent une forme nouvelle, subtile et percutante.

Pour qui sonne le glas rappelle que même au cœur du chaos, il existe des instants de grâce et des liens à préserver. L’œuvre, autant politique qu’humaine, célèbre la beauté fragile de la vie tout en rendant hommage aux hommes et femmes qui ont lutté en Espagne dans l’ombre de l’histoire. Les auteurs offrent un pont entre le roman et l’illustration, un espace où Hemingway se réinterprète et où chaque lecteur peut sentir pulser le cœur de la guerre, de l’amour et du courage.

Pour qui sonne le glas, JD Morvan et Pierre Dawance
Sarbacane, 15 avril 2026, 192 pages

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4

« L’Odyssée » renaît dans une édition collector

À l’approche de l’adaptation cinématographique annoncée par Christopher Nolan, L’Odyssée d’Homère s’offre une nouvelle vie éditoriale. Les éditions La Découverte republient en effet la traduction de Philippe Jaccottet dans une version collector. Une manière de rappeler qu’Ulysse n’a jamais cessé de voyager parmi nous.

Avant même d’ouvrir Homère, chacun connaît déjà un fragment d’Ulysse : un Cyclope aveuglé, des sirènes invisibles, une mer interminable, un homme retardé sans cesse dans son désir de retour… L’accès à cette œuvre fondatrice est sans cesse réinventé. Aujourd’hui, ce sont les éditions La Découverte qui proposent une nouvelle édition collector, qui remet au premier plan le travail de Philippe Jaccottet, dont la traduction demeure l’une des plus appréciées en langue française. 

Le poète suisse, disparu en 2021, a abordé Homère comme une matière vivante, traversée de rythme et de lumière. Là où certaines traductions académiques enferment l’épopée dans une solennité presque muséale, Philippe Jaccottet lui restitue une force vive. 

Utile, car le poème d’Homère contient déjà les grands motifs de la fiction occidentale : le voyage initiatique, l’identité mouvante, le désir de retour, l’épreuve du temps, la confrontation avec l’inconnu… Ulysse est à la fois guerrier, menteur, stratège, naufragé, père absent et survivant. Il porte en lui quelque chose qu’il partage avec les héros contemporains ambigus : un homme brillant mais vulnérable, menacé d’une forme de dissolution.

La publication intervient dans un contexte culturel particulier : l’annonce de l’adaptation cinématographique de L’Odyssée par Christopher Nolan, attendue pour juillet 2026. On imagine sans mal combien les tempêtes homériques pourraient dialoguer avec les obsessions visuelles et thématiques du réalisateur d’Interstellar ou de Dunkerque – qui a l’habitude, par ailleurs, de convoquer la perte d’un être cher dans son cinéma.

L’ouvrage est enrichi d’un texte de François Hartog, historien majeur de l’Antiquité et penseur des rapports entre passé et présent. Cela inscrit cette publication dans une réflexion plus large, notamment sur la manière dont les civilisations continuent d’habiter leurs mythes fondateurs. Car L’Odyssée n’est pas seulement un récit d’aventure, mais aussi une cartographie de l’Occident. Chaque étape du voyage d’Ulysse raconte une peur humaine fondamentale : l’oubli, la tentation, la violence, la perte de soi, l’impossibilité du retour.

C’est peut-être ce qui explique l’intemporalité du texte. Derrière les monstres et les dieux, Homère parle surtout d’émotions et épreuves humaines. Il raconte un homme qui veut simplement rentrer chez lui et qui découvre que le retour est parfois plus difficile que la guerre elle-même. Peu d’œuvres anciennes possèdent encore une telle intensité universelle. Raison de plus pour se (re)plonger dans celle-ci.

L’Odyssée, Homère
La Découverte, 7 mai 2026, 480 pages

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5

« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.

Les ciels lactescents, les prairies infinies et les troupeaux de bisons : tout, ici, tient à la fois de la beauté et de la mélancolie. Mais sous cette douceur picturale, savamment déployée par Patrick Prugne, sourd une tension constante : traités bafoués, raids sporadiques, humiliations, et bientôt le massacre de Sand Creek qui vient rappeler la brutalité inexorable de l’Histoire. La mécanique de la trahison et la fragilité des alliances entre colons et Indiens sont exposées sans ambages. Les colons et les Indiens se disputent les mêmes territoires, à ceci près que ces derniers en avaient fait, par le fait de l’Histoire, leur pré-carré. 

Les frères Bent possèdent leur double identité. Ils incarnent à ce titre un dilemme central. Métis et anciens combattants sudistes, ils naviguent entre deux mondes : celui de la famille paternelle blanche, celui de leur mère cheyenne. Leurs noms indiens traduisent toute la complexité d’une culture mêlée et la violence des préjugés auxquels ils sont confrontés chez les Blancs. Cheyenne restitue parfaitement le tiraillement intérieur qui accompagne leurs pas sur des terres indiennes ardemment convoitées.

Ce western n’est toutefois pas un spectacle de fusils et de cavalcades ; c’est une réflexion sur le temps et l’espace, sur la fragilité des vies humaines face à l’avidité et la duplicité. La parole donnée n’engage que celui y prête l’oreille. Car l’humanité s’efface volontiers devant l’instinct de prédation qui préside à la conquête de l’Ouest.

L’album invite à observer les acteurs historiques : les chefs cheyennes, l’officier Edward Wynkoop, le colonel Chivington et les frères Bent eux-mêmes, pris dans l’inéluctable. La mise en scène rend compte de la tragédie en cours, de manière passionnante. Elle porte cette sensibilité qui traduit la complexité des choix et la profondeur des trahisons. Sand Creek n’est pas un fait isolé, mais un symbole de la longue guerre qui a cours dans les grandes plaines.

Patrick Prugne réussit à faire émerger la dimension humaine de ces événements : les retrouvailles avec la mère cheyenne, les gestes simples au ranch, des regards échangés dans une prairie… Les Indiens se heurtent finalement aux forces destructrices de l’histoire. Trop naïfs, probablement, ils ont payé les divisions des colons et l’intérêt supérieur décrété par quelques figures militaires d’autorité.

Cheyenne constitue un rappel des génocides commis. Attaché à cette mémoire, Patrick Prugne, par sa maîtrise des aquarelles et son sens du récit, réussit à faire entendre le silence des grandes plaines avant le fracas assourdissant – et sanguinaire – des hommes. Une œuvre à la fois belle et nécessaire.

Cheyenne, Patrick Prugne
Daniel Maghen, 22 avril 2026, 96 pages 

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4.5