The Christophers : le prix des âmes

Deux rejetons d’un grand peintre en fin de vie engagent une faussaire pour achever une série de tableaux dont le prix de vente s’annonce vertigineux. Elle accepte, moins par cupidité que par désir de vengeance. Ce nouveau film de Soderbergh brasse avec précision et finesse, sans en avoir l’air, la question de l’art et de l’argent, de la valeur d’une œuvre et de la place de l’artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. The Christophers est une œuvre subtile qui se laisse lentement apprécier.

La trajectoire de Soderbergh est décidément bien étonnante. Au lieu de monter en pression budgétaire, tel un Nolan, il semble s’être donné la tâche de toujours décroître ; au lieu d’élaborer les traits d’un style très reconnaissable, il semble vouloir s’effacer toujours un peu plus derrière la virtuosité d’un scénario (The Insiders) ou un quelconque procédé formel (la caméra spectrale de Présence). Pourquoi tant de modestie chez l’un des plus grands réalisateurs américains vivants, qui n’a pourtant pas manqué par le passé ni d’ambition stylistique (Traffic ou Girlfriend Experience) ni de goût pour le grand spectacle (la série des Oceans) ? On aurait envie de répéter, avec tous les critiques, que The Christophers est un petit film de Soderbergh. Mais qu’est-ce au juste qu’un grand film, mot que nous entendons généralement en un sens très quantitatif ? Le film met en scène un peintre en fin de vie qui se refuse à terminer une série de tableaux, elle-même suite de deux autres séries qui rendirent autrefois leur auteur célèbre. Est-ce un portrait de Soderbergh, cinéaste résolu à n’offrir aujourd’hui au monde que des ébauches de grands films possibles ?

Que vaut donc l’objet en question ? On aurait tort assurément de n’y voir qu’une chose anodine. Il suffit pour s’en convaincre de relever les deux premières scènes, grâce auxquelles, avec une simplicité et une efficacité rares, l’un des deux personnages principaux est assez précisément caractérisé et les enjeux posés. En deux plans et trois lignes de dialogues, on comprend que Lori est une jeune artiste manquée, convaincue de commettre un acte illégal dès lors qu’il est présenté comme un acte de vengeance contre un vieil artiste autrefois admiré, aujourd’hui honni. L’essentiel est en place. Ne reste qu’à dérouler les effets en cascade d’une confrontation. La suite nous présentera les péripéties à la fois crispantes et drôles d’une rencontre laborieuse entre un vieux peintre cabotin et une jeune femme raide et cauteleuse. Le contraste d’énergie, comme dans un buddy movie, fait ici tout le sel de leurs échanges. Pourtant, Soderbergh n’exploite pas totalement ce dispositif et, assez vite, fait avouer à Lori, comme si ce n’était rien, toute la manigance : que les enfants de Julian Sklar, le vieux et très célèbre peintre, escomptent tirer un gros pactole de la dernière série des Christophers, et qu’elle est chargée de la finir frauduleusement.

Dès lors, le propos se recentre et passe d’un enjeu économique à un enjeu artistique. Que doit-on faire de ces peintures ? Les achever ou les détruire ? Ce qui, dans une certaine acceptation du premier terme, revient au même. Associées au souvenir d’un ancien amant, ces peintures portent une charge émotionnelle qui suscite naturellement des atermoiements chez leur auteur. L’art, c’est de l’âme matérialisée ; en principe, ce ne peut être ni vendu, ni détruit, ni achevé, et, en pratique, ça l’est toujours, forcément.
Mais au moment même où l’on commence à rentrer dans l’intimité de l’œuvre et de l’artiste, les enfants Thénardier reviennent à la charge, rendant d’autant plus inconvenante leur ambition pécuniaire. Se dresse ainsi devant nous le hiatus classique entre les réalités profondes de l’art et la corruption morale qu’implique sa marchandisation.

Comble de la profanation, les tableaux sont déjà vendus, apprend-on plus tard, ce qui explique l’empressement des enfants à vouloir les faire terminer ; vendus précisément à un type de la tech, en vue d’une opération financière défiscalisante. L’art est relégué au rang d’outil, quand il devrait représenter un absolu. La notoriété engendre peut-être fatalement cette déchéance, déchéance dont l’artiste Sklar s’est lui-même rendu coupable, par une émission de télé notamment, où la peinture n’était déjà plus que le prétexte à faire un bon mot, à humilier les aspirants peintres venus présenter leurs œuvres comme dans un télé-crochet, et ainsi à faire de l’audience. Encore une fois, la qualité est transformée en quantité. L’autre protagoniste, Lori, en fut d’ailleurs la victime, d’où son désir de vengeance. Autre signe de cette déchéance : la première fois que nous rencontrons Sklar, celui-ci envoie des messages vidéos à ses admirateurs, les concluant d’un mouvement de sa main mimant sa signature. Ces messages sont monétisés, et le sont d’autant plus avec sa signature éthérée. L’art n’est plus, pour cet homme, qu’un objet de spéculation, un capital. Et malgré ses tentatives de subversion passées (vendre devant chez lui, sur le trottoir, ses œuvres à un prix ridicule), il n’aura pas pu éviter d’y perdre son âme et le désir de créer. D’où aussi la haine de soi, manifeste, de ce personnage. L’opposition qui aurait dû se faire entre la cupidité des enfants, fortement méprisés par leur géniteur, et la pureté de l’artiste misanthrope dérape sur la compromission qui aura fini par atteindre non seulement Sklar, mais aussi Lori, réduite, pour une raison inverse du premier, à savoir la précarité économique, à une activité de faussaire. Le film nous présente des méchants de cartoon pour mieux nous inviter ensuite à considérer les intentions plus troubles de ses héros.

Tous ces développements, sur l’art et sa marchandisation, et sur les tentatives vaines d’y échapper (brader, détruire, pousser, comme pour la subvertir, cette logique absurde jusqu’au bout), tout cela qui est finalement assez complexe et profond, Soderbergh ne nous les assène pas, mais nous les tend, très discrètement, à travers une histoire qu’on dira sans prétention. Tout ou presque se passe entre les quatre murs d’une maison, que les personnages ne cessent d’arpenter, sans que le réalisateur ne nous permette d’en bien saisir les contours. Semblablement, loin de simplement l’illustrer, la mise en scène tend à opacifier les lignes d’un scénario peut-être trop convenu, passant son temps à ménager des abîmes, des incertitudes. Comme Lori, arrivant chez Sklar, est systématiquement invitée à entrer par la porte de la maison d’à côté, ainsi sommes-nous constamment déplacés par rapport à nos attentes. Les mobiles des personnages, dans leur jeu du chat et de la souris, nous restent, finalement, assez obscurs, du moins ambivalents. On ne sait jamais si ce qu’ils font est spontané ou prémédité, sincère ou fabriqué ; si ce qu’ils disent est tout à fait vrai ; ce qu’ils veulent tout à fait clair. Et ces tableaux inachevés, à la fin, le sont-ils en raison d’un chagrin d’amour ou pour faire monter leur côte ? Cette interpénétration entre la pureté de l’art et l’impureté de l’argent ou de la gloire n’est jamais vraiment résolue, jusque dans le dernier geste du film où ce qui semble un acte gratuit relance, après sa mort, la notoriété, donc la cote, de Sklar, et permet au passage à Lori d’entrer sur le marché de l’art. Là encore, on ne sait s’il s’agit de rédemption ou de cynisme.

Ce qu’on pouvait percevoir comme un canevas assez simple, la mise en scène, plus encore que le scénario, ne fait que le compliquer, produisant cette impression étrange où plus les choses avancent et se révèlent, plus elles deviennent mystérieuses, au point qu’il est même difficile de s’identifier aux personnages principaux, tant ils nous échappent, tant sont douteux, potentiellement réversibles, leurs paroles et leurs actes. Mais précisons que cette opacification ne conduit pas à un absentement du réel. Au contraire. Si le tableau avait été trop clair, alors nous n’aurions eu affaire qu’à un petit film dénonçant la marchandisation de l’art. C’est parce que chaque acte ou parole est ambiguë que le regard va plus loin, là où cette marchandisation n’est plus uniquement le fait de personnes cupides et sans talent, mais celui des artistes eux-mêmes, empêtrés dans mille contradictions (l’art comme recherche du beau ou de la gloire ; comme acte d’amour ou de vengeance).
Ce n’est pas si courant au cinéma, une telle sophistication : ce mélange savant entre une forme apparemment limpide, élégante, divertissante même, et son dynamitage subtil, son opacification stratégique. Un petit film de Soderbergh ? Je ne sais pas. Dans la production cinématographique actuelle, du moins, ce n’est pas un film commun.

The Christophers : Bande annonce

The Christophers – fiche technique

Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Ed Solomon
Interprètes : Ian McKellen, Michaela Coel, James Corden
Direction artistique : Sam Stokes
Décors : Antonia Lowe
Costumes : Eleanor Baker
Photographie : Steven Soderbergh (crédité sous le nom de Peter Andrews)
Montage : Steven Soderbergh (crédité Mary Ann Bernard)
Musique : David Holmes
Production : Iain Canning, Jim Parks
Production exécutive : Corey Bayes, Mike Larocca, Michael Schaefer
Sociétés de production : Departement M, Butler & Sklar Productions
Pays de production : Grande-Bretagne
Sociétés de distribution France : Dulac Distribution
Durée : 1h40
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 10 juin 2026

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