Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

On sort de Gavagai avec la sensation d’avoir des devoirs à faire. Non que l’on ait la tête échauffée par un récit ou un dispositif formel passionnant, mais il y a que le réalisateur inscrit une thématique au centre de son film qu’il ne traite, à la fin, que par touches, par frôlements, en en disant tout à la fois trop et pas assez. C’est là une qualité que l’on pourrait reconnaître à de nombreux films, et c’est, il est vrai, ce que l’on attend normalement de l’art, à savoir de troubler, de déplacer, par l’incarnation, le discours rationnel, de se placer là où la démonstration n’a plus prise. Les films à thèse sont souvent de tristes films. Ici, pourtant, l’intention louable de ne pas faire de morale, d’échapper à la domination de l’Idée, produit plus de perplexité morne que d’interrogation vive.

Dans Gavagai, on suit Nourou, acteur franco-sénégalais, du tournage au Sénégal d’une adaptation de Médée à sa présentation au festival de Berlin, ainsi que Maya, sa covedette allemande, avec laquelle naît progressivement une histoire d’amour. À Berlin a lieu une altercation entre Nourou et un agent de sécurité, altercation au soubassement, semble-t-il, raciste. Cette thématique du racisme, ou plus précisément des rapports postcoloniaux, est encore abordée par le film dans le film : celui-ci insistant sur la « barbarie » de Médée et son rejet par la société grecque. Or, dans cette adaptation, Médée est jouée par Maya, une Blanche, face à un casting africain, ce que ne manquent pas de relever, un peu gênés et circonspects, quelques jeunes journalistes lors d’une conférence de presse.

Face à cette décision de mise en scène, le tournage au Sénégal, ainsi que l’altercation berlinoise, entend rappeler, comme dans un miroir inversé, la vraie hiérarchie. La division est en effet assez nette, si l’on excepte les comédiens principaux, entre l’équipe composée de Blancs et les figurants sénégalais, division ironiquement illustrée par une scène de cantine où des figurants exténués viennent quémander un peu de nourriture. Devant cette espèce de révolte, la réalisatrice, sorte de Claire Denis hystérisée, s’empresse de tendre aux insurgés un plateau de poulets, comme si la séparation n’était pas vraiment là, organisée. Elle semble, par ailleurs, plus dure, plus intraitable avec son actrice allemande qu’avec n’importe qui d’autre. La réalisatrice nie ainsi, voire renverse, jusque dans son film, les rapports de domination, tout en s’y conformant en pratique.

L’altercation berlinoise, de son côté, ménage un trouble plus grand encore. En soi, la motivation raciste n’y est pas évidente, Nourou s’étant montré continuellement impertinent jusqu’au point où l’agent de sécurité décide de lui demander ses papiers, demande ressentie par l’acteur comme injustement soupçonneuse. La chose en serait restée là si Maya, témoin tardif de la scène, n’entendait jouer les white saviors et faire virer ledit agent dont on apprendra plus tard l’origine polonaise. Ainsi, une bourgeoise allemande rend justice à un Noir qui ne lui a rien demandé, en privant de sa subsistance un prolo immigré. Si le film était moins sérieux, cet écheveau intersectionnel serait risible. On rêve à ce qu’en aurait fait un Ruben Östlund.

Mais le réalisateur semble, soudain, reculer devant ces agencements audacieux et délicieusement ambivalents. Au final, la pseudo-Claire Denis se fera franchement chahuter et renvoyer, en conférence de presse, à son inconséquence politique. Quant à l’agent de sécurité polonais, il sera, au bout du compte, montré plus inquiétant encore que ce que laissait deviner l’altercation. On dirait qu’Ulrich Köhler s’interdit d’aller au bout de son ironie, comme par peur de susciter un ricanement droitier. En se sentant obligé de nous rappeler lourdement la structure générale des rapports sociaux et raciaux, il paraît ne pas faire confiance à l’intelligence de son spectateur et vouloir remettre la vie sur des rails théoriques.

Parallèlement, le film expose le développement d’une relation amoureuse entre Nourou et Maya. On s’attendrait à un autre malentendu, mais ici, au contraire, cette relation, en contrepoint du reste, fonctionne comme une sorte d’utopie interraciale. À deux ou trois frictions près, elle épouse une trajectoire relativement simple et douce, sans grands enjeux, sans obstacle. Cela étonne un peu dans un film qui s’ingénie, par ailleurs, à montrer combien, avec les meilleures intentions, on peine à échapper aux structures.

Tour à tour subtil et empesé, ce film laisse l’impression d’un jeu théorique sans finalité claire. Les acteurs et les situations, bien qu’un brin rigides, sont souvent justes. Il y a là à l’évidence une certaine intelligence du réel à l’œuvre. Mais à ne pas choisir franchement entre l’envolée vitale et la rationalité politique, Gavagai se perd dans son propre malentendu. Au bout du compte, de ce que l’ambiguïté morale des personnages n’y est que trop partiellement travaillée, le film finit par retomber dans une bien-pensance moelleuse, endormissante, ni vraiment critique, ni vraiment ironique.

Gavagai, et autres malentendus – bande-annonce

Gavagai, et autres malentendus – fiche technique

Titre original : Gavagai
Réalisation : Ulrich Köhler
Scénario : Ulrich Köhler
Acteurs principaux : Jean-Christophe Folly, Nourou Cissokho, Maren Eggert, Maja Tervooren
Décors : Reinhild Blaschke
Costumes : Birgitt Kilian
Photographie : Patrick Orth
Son : Julien Sicart
Production : Clément Duboin et Ingmar Trost
Coproduction : Rémi Burah et Olivier Père
Société de production : Sutor Kolonko et Good Fortune Films
Société de distribution France : New Story
Pays de production : Allemagne, France
Langue originale : allemand, français et anglais
Format : couleur
Durée : 1h31
Genre : Drame
Date de sortie : 22 juillet 2026

2.5

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