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Les plus belles Palmes d’or : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Sous couvert d’adapter le Heart of Darkness de Joseph Conrad à la sauce guerre du Vietnam, Apocalypse Now se veut surtout la cauchemardesque introspection de l’âme de Francis Ford Coppola, cinéaste démiurge qui à la manière d’un Icare s’étant brulé les ailes à trop approcher le soleil, livrera dans sa chute l’une des œuvres les plus malades, iconoclastes & habitées de l’histoire du cinéma.

Il y a des choses dans la vie qui peuvent sembler futiles. Voire absurdes. On pourrait citer pêle-mêle discuter écologie avec l’administration Trump, raisonner avec un théoricien du complot ou simplement causer du mastodonte Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Car c’est ça que de s’attaquer à une œuvre à l’aura aussi impressionnante que le bas-ventre de son réalisateur, c’est futile. Tout a été dit. Tout. Le tournage cauchemardesque ? La mégalomanie de son auteur ? Les aléas climatiques ? On connait. Et pourtant, tel un roc qui domine une certaine idée du cinéma dans les années 1970 où les auteurs triomphaient alors (encore) des gros studios, on continue à le regarder tête en l’air, sans doute encore impressionné par sa longévité exemplaire mais plus encore sa folie ambiante à peine dissimulée.

Là encore, c’est ça que de travailler sur un projet quand on sort tout juste du succès, on se croit invincible, on est arrogant, pédant et surtout on a l’impression de toucher le firmament de son art à chaque morceau de pellicule débitée par la caméra. Et de la pellicule, il y en a eu. Beaucoup même. A tel point que si l’envie vous prenait de jouer avec, vous pourriez faire une longue ligne qui s’étendrait de Montpellier jusqu’à… Bordeaux. Bref, parlons peu, parlons bien, Coppola a accouché d’un monstre. Une bête qu’on va, soyons fou, tenter d’analyser comme il se doit. A la hauteur de sa réputation mais aussi de sa mégalomanie.

Bataille d’égo

Car s’il y a une caractéristique qui infuse cette virée au pays des palmiers, c’est bien l’arrogance et la mégalomanie. Celle de son auteur évidemment, qui fut avec Michael Cimino (Voyage au Bout de l’Enfer) le premier à dégainer sur la réalité de la guerre du Vietnam ; mais surtout celle d’une armée US noyée dans une uber confiance, qui a vite fait de la voir inviter le confort et même le luxe au milieu de la jungle. Des soldats abreuvés à la Budweiser et aux travers de porc, des divas de la chanson qui paradent en petite tenue, des soldats-surfeurs attendant de trouver la bonne vague : Coppola filme l’inconséquence. Mieux encore, la déshumanisation. Car si on transporte toutes les facilités de son foyer à l’autre bout du monde, à quoi bon se battre finalement ? Et au fond, qui est le véritable ennemi ? Seraient-ce les Viet-Congs qu’on aperçoit aussi longtemps que le caméo de Coppola ? Ou bien l’armée US elle-même ? Un postulat ô combien novateur à l’époque, tant il étrille sciemment l’image de cette armée qui aura accumulé les mauvais choix quitte à laisser un boxon monstre sur place et une génération de soldats avec la tête en vrac.

La tête, tiens. Parlons-en. Car là ou Coppola semble exceller, c’est pour justement détourner le genre qu’il met en scène : ici l’ennemi est la plupart du temps invisible, les actions bardées d’inconséquences si bien que le combat semble presque inventé, fantasmé. Où tout du moins le fruit d’une psyché totalement débridée après un régime de drogues dures et d’alcool qui auront mis la tête de Martin Sheen (littéralement) à l’envers. Un parti-pris audacieux, d’autant plus qu’il habille la séquence inaugurale où au milieu d’un déluge de napalm et sur fond de The End des Doors, le combat qui se trame est révélé par effet de superposition : le vrai ennemi, c’est soi-même. C’est comment rester sain d’esprit dans un univers suffoquant, étrange, dénué de morale, de pitié et de raison qui a pour seul objectif de te faire imploser. En ça, le film de guerre lorgnant sur le thriller vendu par le synopsis s’effrite pour laisser place à un songe, une dérive aussi bien physique (nos joyeux compères arpentent les rivières du Vietnam pour débusquer un traitre) que métaphorique. Une direction qui permet de comprendre la jonction évidente à l’œuvre de Conrad, qui apporte seulement le contexte et la trame. La localisation elle est différente, les enjeux également et on sent surtout que si Coppola a frôlé la crise de nerfs une bonne cinquantaine de fois et investi ses propres deniers, c’est peut-être parce que le film se veut éminemment personnel.

Un homme et un dieu

Propulsé nouveau golden-boy à l’issue du succès du Parrain II, Coppola est en effet à ce moment sur une autre planète. Il surfe sur la vague des Friedkin (Sorcerer), Cimino (Les Portes du Paradis) qui comme lui ont eu la folie des grandeurs ou le toupet de croire que leur vision saurait justifier de tels risques. Le résultat, c’est ainsi un film qui frôle l’implosion à chaque scène, à chaque virgule. Un jusqu’au-boutisme encore aujourd’hui passionnant (à l’heure ou les studios assoient leur domination sur les cinéastes) mais qui n’est heureusement pas que ça. Car en plus de la virée ô combien dépaysante, des bouleversements constats des codes hollywoodiens, de la trame résolument anti-spectaculaire, le film propose une belle analyse de personnages. Et surtout de deux : Willard et Kurtz.

Si le premier distribue au gré du récit toutes les cartes pour susciter l’empathie, c’est bien le deuxième qui restera énigmatique tout du long. Autant par volonté de Coppola de le montrer le moins possible (Marlon Brando étant malheureusement obèse sur le tournage, ce qui justifiera l’usage du clair obscur et des multiples jeux d’ombres) que par volonté de le déifier, le personnage de Kurtz apparait comme une sorte de trésor. Tout le scénario se bâtit autour de cette confrontation finale, de la découverte de ce personnage qu’on appréhendera seulement via des vois-off (donc forcément partiales). Si bien qu’à la fin, la confrontation a presque l’air déceptive, éteinte. Mais ce serait presque passer sous silence en fin de compte, les 2h qui nous ont amenés là. Cette virée qui se veut folle et absurde ne pouvait que se terminer sur un climax pareil, que celui de voir deux modes de pensée s’affronter, deux esprits rongés par la folie qui dressent un état des lieux de leurs psychés respectives, deux sens de l’honneur et de la morale.

Ainsi, le film s’assume comme verbeux (sans doute pour encore une fois casser le dos à l’usage qui dit que le film de guerre n’est qu’un ramassis de douilles et d’hémoglobine) et cette conclusion, cette quasi-pause dans le récit apparaît comme le segment le plus pertinent du métrage. Car à la longue, on s’est mis sur une quête similaire à celle de Willard : on cherche à trouver de la raison quelque part, on souhaite démêler le vrai du faux quant à Kurtz, on s’interroge sur notre propre perception. Willard est-il vraiment parti ou est-ce une divagation de son esprit embrumé du début ? Serait-il mort ? Le film se veut mystérieux sur ça, sans doute pour accroitre l’importance des dialogues que s’échangent Marlon Brando et Martin Sheen, tous deux stupéfiants dans leurs rôles. Mais peut-être n’est-ce au fond qu’une volonté de Coppola de dresser le réel danger et ce qui a sans doute motivé le cinéaste, celle de dépeindre une génération de soldats mals dans leur peau, en proie à la psychose, à la perte de repères, ceux-là même que seulement quelques mois après, on retrouvera désœuvrés dans l’œuvre quasi complémentaire de Michael Cimino, Voyage au Bout de l’Enfer. Bref, Apocalypse Now, c’est un peu tout cela à la fois. Un melting pot d’influences, de références, de tons pour finalement saisir en plus d’une époque, un état d’esprit et presque une photographie à l’instant T d’un marasme édifiant de la part de l’armée US. Ou l’art d’inventer la critique la plus féroce envers l’Oncle Sam au détour d’un trip existentiel. Bravo et merci Francis.

Avec Apocalypse Now, Francis Ford Coppola agit en authentique démiurge en proposant une virée radicale et sans concession dans la psyché d’hommes bringuebalés dans un paradis aux airs d’enfer. A la moiteur ambiante s’ajoute la violence, l’absurdité et les doutes, le tout dans un cocktail nihiliste et ô combien trompeur. Si bien qu’à l’arrivée, l’impression d’avoir vu une œuvre de cinéma totale et inoubliable est aussi prégnante que la fournaise dans laquelle Coppola nous a plongés près de 3h durant. Chef-d’œuvre !

Synopsis : Pendant la guerre du Viêt Nam, les services secrets militaires américains confient au capitaine Willard la mission de retrouver et d’exécuter le colonel Kurtz dont les méthodes sont jugées « malsaines ». Celui-ci, établi au-delà de la frontière avec le Cambodge, a pris la tête d’un groupe d’indigènes et mène des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante. Au moyen d’un patrouilleur et de son équipage mis à sa disposition, Willard doit remonter le fleuve jusqu’au plus profond de la jungle pour éliminer l’officier. Au cours de ce voyage, il découvre, en étudiant le dossier de Kurtz, un homme très différent de l’idée qu’il s’en faisait.

Fiche Technique – Apocalypse Now

Réalisation : Francis Ford Coppola
Casting : Martin Sheen (Capitaine Willard), Marlon Brando (Colonel Kurtz), Robert Duvall (lieutenant colonel Kilgore), Frederic Forrest (Jay Hicks), Albert Hall (George Phillips), Sam Bottoms (Lance Johnson), Laurence Fishburne (Tyrone Miller), Dennis Hopper (le photo-reporter), Harrison Ford (le colonel G.Lucas)
Scénario : John Milius, Francis Ford Coppola et Michael Herr, d’après la nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad
Direction artistique : Dean Tavoularis & Angelo Graham
Décors : George R. Nelson
Costumes : Charles E. James
Maquillage : Jack Young et Fred C. Blau Jr
Photographie : Vittorio Storaro
Effets spéciaux : Joseph Lombardi et A. D. Flowers
Son : Walter Murch, Mark Berger, Richard Beggs et Nathan Boxer
Montage : Walter Murch, Gerald B. Greenberg et Lisa Fruchtman ; Michael Kirchberger (Redux)
Musique : Carmine Coppola, Francis Ford Coppola, Mickey Hart 
Production : Francis Ford Coppola, Eddie Romero, John Ashley
Société de production : Omni Zoetrope
Sociétés de distribution : United Artists, Gaumont Buena Vista International août 2001 (Redux)
Budget : 31 000 000 $
Format : couleurs (Technicolor) – 35 mm – 2,35:1 (Technovision) – stéréo Dolby – copies V.O. gonflées au format 70 mm
Genre : guerre
Durée : 141 minutes (originale) ; 194 minutes (Redux)

États-Unis – 1979

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