« Je verrai toujours vos visages » : et le ciel étoilé au dessus de nous !

Dans une œuvre poignante et captivante, Je verrai toujours vos visages, Jeanne Herry porte au grand public avec ferveur et rectitude le dispositif de la Justice Restaurative où détenus et victimes -ne se connaissant pas forcément- vont apprendre à s’écouter, à se comprendre, à prendre conscience et peut-être à changer.

La gageure du film de Jeanne Herry tient dans la valeur conférée tant au dispositif thérapeutique et pédagogique de cette médiation qu’en la valeur accordée à la parole elle-même, élément cinégénique essentiel.

Nous sommes pris dans la montée en tension des histoires qui se déploient tour à tour : récits des victimes de braqueurs, de home jacking, de vol à l’arrachée autant que récits des auteurs d’infractions violentes.

Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un braqueur au moment du passage à l’acte ? Quelle est sa peur ? Sa vraie finalité ? Le fric, le « pas-de-choix » d’une vie ou l’avidité de la cruauté ?  Et réciproquement qu’est-ce que c’est être une victime sept ans après les faits, qu’est ce qui fait qu’on s’engage dans un tel processus de justice réparatrice?

Qu’est-ce que ça fait d’avoir toute sa vie brisée par une attaque, un braquage qui a duré dix minutes ?

Les uns et les autres attendent-ils la même chose ? Attendent-ils même quelque chose ?

Je verrai toujours vos visages tente l’impossible : une sorte d’impératif moral et vertueux d’un dialogue entre victimes et détenus et ce mis en scène assez théâtralement dans l’enceinte d’une prison.

Ils s’agit d’abord que chacun puisse dire, accéder à sa propre histoire, la raconter face au groupe (ils sont 6 ici, 3 détenus et 3 victimes) puis que chacun puisse accueillir, répondre, échanger, ressentir. Comprendre, refuser de comprendre peut-être mais toujours dans le but de créer ce magique tissu relationnel que le dispositif conditionne. 

La fascination du film vient de cette justesse à porter la transaction des paroles, à les mettre en scène comme des personnages à part entière. La parole devient feu, acte, remède, sortilège, exorcisme, ou simplement lien fort, primal, exact, direct, lien sans alibi, s’adressant à l’humanité dans l’autre qu’il soit crapule, toxicomane, récidiviste violeur ou violent.

Une autre histoire (celle de la médiation entamée par le personnage d’Adèle Exarchopoulos avec Elodie Bouchez) vient lézarder ou apporter une extériorité plus rugueuse à ce cercle sacré filmé en prison.

Porté par des comédiens habités, dignes, sobres et puissants qu’il faut tous citer Leila Bekhti, Birane Ba, Dali Benssalah, Suliane Brahim, Elodie Bouchez, Adèle Exarchopoulos, Gilles Lelouch, Fred Testot, Denis Podalydes, nous sommes les témoins surtout de ce que jouer ou ne pas jouer signifie.

Il faut voir entendre la première prise de parole de Leila Bekhti. Il faut regarder l’œil de l’actrice devenir fauve, son visage muter et se défigurer vers une espèce de dépersonnalisation pour assister au creuset des grandes mythologies de l’acteur possédé.

Justesse, intégrité, droiture, empathie, sans tomber dans des travers pleurnichards ou faciles, Je verrai toujours vos visages est un film moral admirable en ce qu’il nous porte à admirer cet idéal de justice réconciliatrice et cet horizon de pardon.

Certains trouveront l’exercice trop bien manœuvré et ouvragé, certains reprocheront sans doute l’apprentissage œcuménique, le trait forcé et le jargon de médiation psycho-sociale. C’est oublier la croyance inaltérable de la cinéaste dans la catharsis de la parole: les mots peuvent purifier, les mots peuvent transfigurer la violence  et comme l’écrivait Lévinas : « Les visages nous obligent. Les visages, ceux des autres ici, de tous les autres, sont un commandement moral : Reprends figure humaine, Ré-humanise-toi ! »

Le cinéma éclaire ce que nous ignorions, apporte sa foi dans le réel ou la fiction. Ici Jeanne Herry parie sur les deux : le réel de la justice restaurative à la hauteur de sa mise en fiction. Sa mise en scène à la hauteur d’un idéal de mansuétude et de parole dicible par tous. Pour tous. Le cinéma missionnaire fouette nos consciences, creuse les ignorances, travaille les impuissances, rallie les murs jugés injoignables. « La justice restaurative est un sport de combat » et le cinéma une philosophie de l’espérance.

Bande-annonce : Je verrai toujours vos visages

Fiche Technique : Je verrai toujours vos visages

Réalisation : Jeanne Herry
Scénariste : Jeanne Herry
Avec Adèle Exarchopoulos, Dali Benssalah, Leïla Bekhti, Gilles Lellouche, Miou-Miou, Elodie Bouchez, Soliane Brahim, Jean-Pierre Darroussin, Denis Podalydès, Fred Testo, Birane Ba, Dali Bensalah
29 mars 2023 en salle / 1h 58min / Drame
Distributeur : StudioCanal

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