Elephant Films a récemment eu l’exquise idée de mettre Michael Caine à l’honneur à travers huit longs-métrages qui prouvent, aussi bien chronologiquement que stylistiquement, la richesse qui caractérise la carrière du comédien britannique. Disponibles en de multiples versions (coffret 7 Blu-ray et livret, coffret 8 DVD, combo Blu-ray et DVD, formats simples), nous en avons sélectionné deux qui prouvent, s’il le fallait encore, à quel point Caine est à l’aise dans tous les registres. Un trésor vivant du cinéma britannique !
Ipcress, danger immédiat : l’acte de naissance d’un anti-Bond
Synopsis : Des scientifiques de renom sont enlevés et réapparaissent quelques jours plus tard, après avoir été victime d’un lavage de cerveau. Le gouvernement britannique envoie l’agent Harry Palmer enquêter sur ce mystère. Mais au fur et à mesure que l’espion avance dans son enquête, les fils se brouillent au point de douter de sa propre hiérarchie. Il se retrouve vite livré à lui-même au centre d’une machination tentaculaire.
Tourné en 1965 et tiré du roman éponyme de Len Deighton publié trois ans plus tôt, Ipcress, danger immédiat (The Ipcress File) voit Michael Caine incarner l’anti-héros Harry Palmer. Le succès remporté par le film et le tremplin qu’il offrit au comédien qui, après une dizaine d’années d’activité, ne s’était pas encore imposé comme une vedette, expliquent sans doute que Caine accepta de jouer le même personnage dans quatre films ultérieurs : le très recommandable Mes funérailles à Berlin (1966, Guy Hamilton), le bizarroïde Un cerveau d’un milliard de dollars (1967, par le débutant Ken Russell !), et les deux téléfilms Bullet to Beijing (1995) et Midnight in Saint Petersburg (1996).
Le film fut produit par Harry Saltzman, un « poids lourd » qui finança notamment, aux côtés d’Albert R. Broccoli, les neuf premiers opus de la saga James Bond. En 1965, il avait déjà donné vie aux classiques Dr. No, Bons baisers de Russie et Goldfinger, trois succès phénoménaux. Néanmoins frustré par la représentation complètement irréaliste que la série Bond fournit du monde de l’espionnage, Saltzman tente un pari osé : adapter le roman de Deighton, particulièrement réaliste voire terre-à-terre, dont le héros est une sorte d’antithèse de James Bond ! La séquence introductive d’Ipcress, danger immédiat donne le ton : alors que Sean Connery/Bond est souvent dérangé avec une énième conquête dans les bras, dans un quelconque lieu exotique, avant de recevoir son ordre de mission, Michael Caine/Harry Palmer se réveille seul dans son banal appartement londonien, cherchant ses grosses lunettes carrées et nécessitant plusieurs minutes pour éteindre son réveil, avant de se préparer son petit-déjeuner en pyjama. De même, Palmer n’est en rien le super-espion à l’inaltérable fibre patriotique auquel on confie des défis impossibles qu’il est le seul à pouvoir relever. Il a au contraire choisi l’armée car l’autre option était la prison (!) et, lorsqu’on lui propose d’intégrer un autre service, sa seule interrogation porte sur son salaire… Pour imposer son anti-Bond, Saltzman a même refusé de céder à la pression de ses pairs pour supprimer une improbable séquence de repas préparé par Palmer pour la belle Courtney, à mille lieues des habitudes de mâle alpha de l’agent 007 !
Fidèle à la source littéraire, le film déroule une intrigue quelque peu nébuleuse (l’enlèvement et le lavage de cerveau subis par plusieurs scientifiques britanniques importants) et, surtout, aux antipodes du spectaculaire. En lieu et place de fusillades, courses-poursuites, cascades virevoltantes et gadgets fumeux, Ipcress montre la vie réelle d’un fonctionnaire de l’espionnage : des planques interminables dans des greniers, des filatures qui ne mènent à rien et, surtout, une myriade de rapports à fournir sur ses moindres faits et gestes. La vieille Angleterre aristocratique règne encore, avec sa hiérarchie rigide et ses convenances stériles. N’a-t-on affaire qu’à un polar ennuyeux, alors ? Non, car l’intrigue est secondaire ! S’il n’est ni un vibrant patriote ni un super-espion invulnérable, Harry Palmer représente à lui seul le Swinging London. C’est un représentant de la classe ouvrière, sans manières, intelligent mais désabusé, un insoumis au sarcasme féroce et so british. Michael Caine, lui-même taillé dans ce moule, l’incarne avec brio. Ses saillies pince-sans-rire, sa froide efficacité et son mépris de la bureaucratie permettent à son Harry Palmer de marquer les esprits, alors même qu’il est dépourvu du charisme et du talent naturel de Bond. Si Ipcress apparaît forcément un peu daté, avec son contexte de guerre froide et sa fascination pour les technologies farfelues de manipulation des esprits, c’est Michael Caine, dans son premier grand rôle, qui confère ce charme insolent au film. Dans les années 1960, ce sont bel et bien deux icônes de l’espionnage – certes opposées en tout – que le cinéma britannique enfanta !
Enfin, le film marque également par sa forme. Lorsqu’on lui confie ce projet anticonformiste, le cinéaste canadien Sidney J. Furie décide de pousser le principe jusqu’à son extrémité. Plongées ou contre-plongées, obstacles au premier plan, actions reléguées au second plan, gros plans, flous, etc. : pas un seul angle de vue dans le film n’est conventionnel ! Par bonheur, ce réalisateur à la carrière très inégale fut entouré sur ce film de la crème de la crème, Harry Saltzman lui associant l’équipe technique ayant travaillé sur les premiers opus de James Bond. Le résultat est étourdissant, furieusement original. Furie refusa tous les compromis, frôlant le licenciement à plusieurs moments et finissant par se mettre Saltzman à dos, qui lui refusa l’accès à la salle de montage ! Heureusement, le monteur Peter Hunt resta largement fidèle aux extravagances du cinéaste.
SUPPLEMENTS
Ipcress, danger immédiat méritait bien une nouvelle sortie, et elle est en outre agrémentée de suppléments qui contribuent significativement au plaisir du cinéphile. Il s’agit d’abord d’un entretien relativement récent avec Michael Caine (93 ans aujourd’hui), interrogé au sujet du film. Avec l’irrésistible humour et le sens de la dérision qui le caractérise, le comédien britannique livre quantité d’anecdotes behind the scenes, confirmant par exemple la relation détestable entre Harry Saltzman et Sidney J. Furie ou l’importance de divers éléments visant à rendre Harry Palmer le personnage le plus « banal » possible. Il souligne également l’importance que le film eut dans sa carrière encore balbutiante à cette époque. Un acteur sans égo comme on les adore ! Le second supplément consiste en une analyse du film, longue d’une demi-heure, par Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma français et un habitué de cet exercice dans lequel il excelle. Loin du verbiage, ses commentaires permettent de mieux comprendre et d’apprécier encore davantage ce film. Véritablement passionnant !
Note concernant le film
Note concernant l’édition
Élémentaire, mon cher… Lock Holmes : hilarante inversion des rôles
Synopsis : Brillant détective, aucune affaire ne résiste à Sherlock Holmes. Sauf qu’il n’existe pas ! Le génial Dr. Watson utilise ce pseudonyme pour garder son anonymat tout en assouvissant sa passion pour les enquêtes policières. Mais la renommée de sa création est telle qu’il se voit obligé de donner corps au mythe en employant un acteur pour l’incarner. Problème : ce Sherlock Holmes en chair et en os est alcoolique, joueur et coureur de jupon…
Flash forward d’une bonne vingtaine d’années, et changement de registre complet avec cette comédie policière à la traduction pour le moins alambiquée (le titre original est Without a Clue). On pourrait dire que Michael Caine incarnait, dans Ipcress, un représentant de l’ordre presque à contre-cœur. Il endosse le même costume trop grand ici, mais cette fois sans une once de professionnalisme. Autre élément reliant les deux films : la volonté d’écorner une idole ! Comme son titre l’indique, Élémentaire, mon cher… Lock Holmes est en effet une farce parodiant le légendaire détective créé par Arthur Conan Doyle. Dans cette version volontairement sacrilège, les rôles sont inversés : le vrai génie est le docteur Watson, incarné avec brio par Ben Kingsley. Sherlock Holmes est un personnage de fiction créé par Watson, dont le succès dépasse son auteur, obligé de lui trouver une incarnation réelle afin de pouvoir continuer à élucider des mystères incognito. Il embauche donc un acteur de théâtre raté, Reginald Kincaid (Caine), pour jouer le rôle de Holmes et concentrer l’attention de la police et des journalistes. Le « hic », c’est que Kincaid est un idiot porté sur les femmes et, de surcroît, particulièrement maladroit ! S’il fait illusion en répétant les vérités soufflées par Watson, les choses se corsent lorsque Watson, excédé par l’excès de confiance de son employé et par le traitement dénigrant qu’il subit de la part du monde extérieur qui n’a d’yeux que pour Holmes, licencie ce dernier. Sa tentative de remplacer Holmes par un autre personnage de fiction, bien plus proche de sa propre personne, échoue lamentablement, et lorsque la police veut confier une affaire de la plus haute importance au meilleur détective privé du royaume, Watson n’a d’autre choix que d’embaucher à nouveau Reginald Kincaid.
Élémentaire, mon cher… Lock Holmes est un délicieux bonbon cinématographique, qu’on aurait tort de ne pas savourer avec gourmandise. La complicité entre ces comédiens de haut vol (Caine et Kingsley) fait des étincelles et le film est hommage à la fois à la littérature britannique et au nonsense tout aussi britannique. A condition de le regarder avec la légèreté qui sied à une parodie comme celle-ci, impossible de ne pas éclater de rire en assistant aux frasques et bévues d’un Caine très à l’aise dans le registre du charlatan gaffeur. Et le duo qu’il forme avec Ben Kingsley, dans le rôle d’un Dr. Watson rigide et sans humour, caricature lui-même deux visages régulièrement associés à la perfide Albion (le cockney vulgaire et l’aristocrate coincé), ce qui ne fait qu’ajouter une mise en abyme supplémentaire à cette comédie savoureuse.
Hélas, ce film méconnu n’a pas eu droit au même traitement de faveur qu’Ipcress. Si la copie présentée par Elephant est techniquement de bonne qualité, la sortie n’est en revanche accompagnée d’aucun supplément… Dommage.
Note concernant le film
Note concernant l’édition