« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec Agnès la Chevaleresse, Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

Agnès la Chevaleresse reprend tous les ingrédients de la fantasy classique (dragons, châteaux, quêtes, chevaliers, prophéties) mais semble n’avoir qu’une idée en tête : les tourner en dérision. Damien Geffroy connaît manifestement les codes du genre sur le bout des doigts et prend un plaisir évident à les malmener.

Son héroïne, Agnès, rêve d’aventure depuis l’enfance. Là où son entourage imagine mariages arrangés et destinée aristocratique balisée, elle n’aspire qu’aux combats et exploits. Son parcours est celui d’une jeune femme qui tente de se faire une place dans un milieu persuadé qu’elle n’a rien à y faire. Lorsqu’un vieux chevalier peureux entreprend un peu malgré lui de lui expliquer ce qu’est censément la chevalerie, les absurdités savamment dosées commencent à abonder.

Il faut dire que ce duo central dépareillé et contraint fonctionne à merveille. D’un côté, Agnès, volontaire, intelligente, plus lucide que tous ceux qui l’entourent. De l’autre, Gérard, vieux chevalier cabossé par l’existence, grande gueule, alcoolique à ses heures – c’est-à-dire souvent – et dont la sagesse semble se limiter à quelques maximes douteuses. Lorsqu’il tente d’enseigner les vertus chevaleresques en affirmant qu’un chevalier doit être preux, fidèle et loyal, Damien Geffroy en désamorce aussitôt les effets en le mettant dans des situations peu glorieuses.

L’album avance ainsi par petites séquences, presque comme une succession de sketches reliés entre eux par une véritable aventure. Chaque étape permet à l’auteur de détourner un nouveau cliché du genre. Les quêtes héroïques ? Trop vues. Pour trouver une aventure digne de ce nom, il faut désormais fréquenter les tavernes douteuses, les arrière-cours mal famées et les établissements aux enseignes peu engageantes comme le fameux Troll Morveux.

Sous ses dehors de comédie potache, Agnès la Chevaleresse développe un discours plutôt malin sur la place des femmes dans les récits d’aventure. Et c’est par l’humour que passe la critique. Lorsque le vieux chevalier persiste à lui expliquer pourquoi les femmes ne seraient pas faites pour ce métier, Agnès finit par trancher : « En fait, à ce stade, ce n’est plus du machisme, c’est carrément de la misogynie ! »  C’est d’autant plus vrai que ses prouesses sont sans commune mesure avec celles, proprement inexistantes, de son « mentor ».

Tout n’est cependant pas irréprochable dans l’album. Une partie de l’humour repose sur des jeux de mots omniprésents, des sous-entendus graveleux ou un goût assumé pour la gaudriole. Certaines plaisanteries font mouche, d’autres paraissent un peu plus laborieuses. L’album est souvent plus drôle lorsqu’il observe les contradictions de ses personnages que lorsqu’il cherche explicitement à provoquer le rire.

Reste que le charme opère largement. Parce qu’Agnès est une héroïne immédiatement attachante. Parce que Gérard, derrière son apparente médiocrité, devient peu à peu une figure étonnamment touchante. Et parce que Damien Geffroy réussit à trouver un équilibre entre hommage et moquerie. Il aime manifestement la fantasy autant qu’il aime s’en moquer.

Agnès La Chevaleresse, Damien Geffroy
Fluide Glacial, 3 juin 2026, 64 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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