La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

Cet album cosigné Nicolas Tellop (scénario et dialogues) et Antonio Lapone (dessin et couleurs) nous plonge dans les dessous de l’industrie du cinéma de la grande époque hollywoodienne, au travers d’une enquête pour meurtre en marge du tournage du film La Femme au portrait (Fritz Lang – 1944).

Ce qui frappe d’emblée à la lecture de cet album, c’est un style rétro qui colle bien avec l’époque de l’action : les années 40, un peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’autre élément remarquable, c’est bien sûr le fait que le scénario se réfère très largement à la réalité, puisque le cinéaste Fritz Lang (reconnaissable malgré le nom d’Ernst Spieler utilisé ici) fait partie des personnages principaux et que l’intrigue intègre les têtes d’affiche du projet, notamment le couple vedette constitué d’Edward G. Robinson (nommé ici Edgar W. Robinson) et Joan Bennet (affublée ici du nom de Jane Brennet), ainsi que les producteur (les frères Hooter) et plusieurs membres de l’équipe technique. La logique du titre étant respectée, bien que moins reconnaissable physiquement, Jane intervient ici bien plus qu’Edward. Le scénario en fait une femme vaniteuse et acerbe qui ne comprend pas que son portrait prenne davantage d’importance qu’elle-même dans les esprits. Mais celui qui devient l’un des personnages principaux de l’intrigue n’est autre que Spieler (qui, ironiquement, signifie le joueur) que Miss X, la détective chargée de l’enquête considère comme l’un des principaux suspects.

L’enquête

Le prologue nous le montre : une nuit, un inconnu s’introduit dans les studios (au nombre de 10) pour s’emparer de la toile utilisée pour le tournage du film La Femme au portrait. Dans des décors qui rappellent ceux de la BD d’Edgar P. Jacobs Le mystère de la Grande pyramide l’homme tombe sur le veilleur de nuit qu’il assassine avant de subtiliser le tableau. Le crime est découvert le matin à l’ouverture des studios. Le mobile restant à identifier, toutes les personnes travaillant sur le film sont suspectes. A noter que l’auteur de la toile, le peintre Clements est introuvable. Son commanditaire principal, le galeriste Rosenberg se montre incapable de donner la moindre indication, alors que les toiles de Clements se vendent bien. On apprend néanmoins que Clements a déjà travaillé pour l’industrie hollywoodienne (il traite alors directement avec les studios), puisqu’il a peint les toiles qu’on observe dans les films Gaslight (George Cukor – 1944) et Laura (Otto Preminger – 1944). Apparaissent alors deux petits anachronismes puisque sont également cités deux film non encore tournés Le médaillon (John Brahm – 1946) et Le portrait de Jennie (William Dieterle – 1948). Pour conclure sur ce chapitre, le peintre Clements est évidemment fictif, puisque pour Laura c’est une photographie retouchée à la peinture qui fut utilisée.

L’ambiance générale

Elle intègre aussi bien l’ambiance hollywoodienne avec un aspect rétro bienvenu pour le dessin que l’enquête elle-même qui démarre un peu lentement avec des séquences pas toujours très originales (poursuites diverses) et des dialogues dans le style des films noirs de la grande époque : voir les répliques incisives de Miss X qui joue avec un objet qui rappelle franchement celui utilisé dans Le faucon maltais (John Huston – 1941). Les références s’accumulent alors que Miss X accepte la compagnie de Spieler pour mener son enquête, occasion pour évoquer les origines et les projets du cinéaste. C’est l’occasion de rappeler que son modèle, Fritz Lang, était déjà récemment un des personnages principaux d’une BD, avec Krimi (Vermot et Inker – 2025) qui tournait autour du film M. le maudit (1931), un des sommets de sa période allemande. Jusqu’au-delà de la moitié de l’album, le scénario met largement en avant le fonctionnement de l’industrie hollywoodienne du cinéma. Si les passionnés connaissent bien les vedettes de l’écran et les réalisateurs, ici on côtoie également les producteurs, les accessoiristes, etc. Enfin, lorsqu’on commence à déplorer que l’enquête privilégie la façon dont Miss X tourne autour de Spieler, un nouvel élément apparaît pour rendre l’enquête passionnante.

Aspect technique

Que le scénario soit dû à un passionné de cinéma (Nicolas Tellop) se sent et on ne s’en plaindra pas. Son association avec Antonio Lapone fonctionne bien, le style de ce dernier s’accordant parfaitement avec la période hollywoodienne (voir les deux tomes de la série Gentlemind) et avec l’univers artistique de manière générale. Le duo réussit à aller au-delà de l’évocation de la période et de ses nombreuses références pour proposer une intrigue en rapport avec les messages qu’une œuvre d’art peut comporter. De plus, tout le travail de mise en scène est une réussite qui contribue au plaisir de lecture. Le seul regret est donc que l’album ne devienne vraiment passionnant et original qu’à partir de sa seconde partie, disons à partir de la page 58 (sur un total de 92). A noter que l’album existe aussi en version noir et blanc.

La Femme au portrait – Nicolas Tellop (scénario et dialogues) et Antonio Lapone (dessin et couleurs)
Dargaud : sorti le 28 août 2026
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3.5

Festival

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