Colère sur pellicule : Wyatt Earp, la tentation de la vengeance

Ce mois-ci, LeMagduciné vous propose des portraits de personnages marquants du cinéma, placés sous le signe d’une émotion particulière. Son désir de vengeance après l’assassinat de son frère fait de Wyatt Earp un bon candidat à la représentation de la colère, et aussi à tout un positionnement ambigu par rapport à la justice.

« This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend »

Cette citation, extraite de L’Homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, pourrait très bien s’appliquer à l’histoire de Wyatt Earp. Plus que tous les véritables personnages devenus des symboles de la conquête de l’Ouest (Buffalo Bill, Billy the Kid, Jesse James, George Custer, et tant d’autres encore), le Wyatt Earp de légende a largement dépassé le personnage authentique. La scène finale du film que Lawrence Kasdan lui a consacré (en 1994, avec Kevin Costner dans le rôle-titre) montre comment la légende s’est immédiatement emparée du personnage. Le petit bonhomme, qui fut tour à tour chasseur de bisons ou tenancier de bars dans cet Ouest en construction, et qui mourut dans son petit appartement de Los Angeles en 1929, est non seulement élevé au rang de symbole de la fondation de l’Amérique, mais aussi révélateur des ambiguïtés de la culture américaine par rapport aux armes, à la justice et à la vengeance.

Généralement, le cinéma passe sous silence la partie de la vie de Earp qui se déroule à Dodge City (où il fut adjoint du marshal) pour se concentrer sur Tombstone et son fameux O.K. Corral. Dans ce célèbre duel entre les Earp (aidés par « Doc » John Holliday) et les clans Clanton et McLaury peut se trouver la matrice de tout un récit mythologique de l’Ouest qui s’est construit grâce à l’utilisation des armes, d’un Ouest où les conflits se réglaient colt au poing dans la rue et où se mettait en place une sorte d’ordalie dans laquelle le plus juste tirait aussi le plus vite. Ce mythe continue à innerver une certaine partie de la pensée américaine encore de nos jours.

La légende qui s’est forgée autour de ces « règlements de comptes » met ainsi en évidence les ambiguïtés par rapport au port d’armes, bien entendu, mais surtout par rapport à la notion de justice, et sa frontière avec la vengeance. Ce caractère équivoque est parfaitement représenté dans le film de John Ford La Poursuite Infernale (My Darling Clementine) : après avoir calmé un Indien ivre, Wyatt Earp refuse le poste de marshal de Tombstone, disant voulant vivre tranquillement et se contenter de vendre son bétail. Ce n’est qu’après la mort de son plus jeune frère, assassiné par des voleurs de bétail, qu’il accepte finalement le poste. La question de ses motivations est alors nettement posée : le respect de la loi, ou la volonté de se venger ?

Le problème est là aussi manifeste chez John Sturges. Le cinéaste a consacré deux films à Wyatt Earp : Règlements de comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. Corral, avec Burt Lancaster) et Sept Secondes en enfer (Hour of the gun, dans lequel le fameux personnage est incarné par James Garner). Le second commence là où s’achève le premier : avec le célèbre duel. Puis s’ensuit un procès lors duquel Earp est attaqué en justice. Wyatt Earp, jusqu’alors présenté comme un défenseur inflexible de la loi, est alors confronté à un dilemme : respecter la loi et laisser Ike Clanton libre et tranquille, ou faire parler la colère qui monte en lui et le pousse à poursuivre le vieil homme pour se venger.

Dans le film de Lawrence Kasdan, Earp affirme de façon péremptoire :

« il y a quelque chose qui ne va pas dans la loi »

Se dessine alors cette idée, que l’on retrouve dans tant de films (et de discours populistes), selon laquelle la loi ne sert qu’à protéger les criminels, qu’elle est trop indulgente et que, lorsque la situation l’exige, il est tout à fait envisageable de se faire justice soi-même. C’est le dilemme face auquel est confronté le Earp de Sept secondes en enfer. C’est à cette volonté de vengeance que succombe le Earp de Kasdan ou celui de Pan Cosmatos. Le film de Kasdan rappelle que le « règlement de comptes à O.K. Corral » n’est finalement que le début d’une véritable vendetta. La famille Earp, assoiffée de vengeance, poursuivra et tuera tous ceux qui ont fait partie, de près ou de loin, du clan Clanton/McLaury.

Ainsi donc, l’histoire de Wyatt Earp, transformée en légende, inscrit dans la construction de l’Ouest l’idée d’une auto-justice qui se substituerait à la loi. L’Ouest devient l’endroit où la colère s’exprime à coups de colt, et une partie de l’Amérique rêve d’être ce lieu où on a la liberté d’assouvir sa vengeance comme on l’entend, sans être gêné par des lois « liberticides ». Les deux films de Sturges, regardés bout à bout, montrent bien ce changement chez Wyatt Earp, de représentant obsessionnel de la loi à vengeur colérique, là où Ford est plus ambigu dès le début. Et à travers cette colère, c’est ainsi toute une philosophie américaine, une méfiance face à la loi et une réflexion face à la justice qui se pose.

Corpus de films vus pour cet article (avec, respectivement, les acteurs qui incarnent Wyatt Earp et Doc Holliday) :

  • La Poursuite Infernale (My Darling Clementine), de John Ford, avec Henry Fonda et Victor Mature, 1946
  • Règlements de comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. Corral), de John Sturges, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas, 1957
  • Sept secondes en enfer (Hour of the gun), de John Sturges, avec James Garner et Jason Robards, 1967
  • Tombstone, de George Pan Cosmatos, avec Kurt Russell et Val Kilmer, 1993
  • Wyatt Earp, de Lawrence Kasdan, avec Kevin Costner et Dennis Quaid, 1994

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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